Comment définissez-vous la ligne éditoriale des Editions du Murmure ?
David DEMARTIS : nous publions des ouvrages universitaires ( sciences humaines, lettres ) et littéraires, mais sans revendiquer une ligne strictement universitaire. Les Editions du Murmure n'ont pas vocation à publier des thèses de doctorat ni des ouvrages de recherche. Disons que nous sommes un complément aux maisons d'éditions universitaires, avec deux collections : . En dehors, dirigée par Yolande Rasle, est vouée à des textes littéraires français et étrangers, non universitaires et sans contrainte de genre ; c'est notre collection la plus dynamique ; . Lecture plurielle, dirigée par Georges Zaragoza, est davantage tournée vers le texte universitaire, mais reste encore à formaliser. Nous souhaitons lui offrir un angle d'approche diversifié pour mieux aborder l'histoire, l'histoire de l'art, les beaux-arts… Les autres titres sont publiés hors collection.
 Autre particularité de la maison, un calendrier plus souple par sa typologie structurelle : certains auteurs, en attente de publication depuis plusieurs années, peuvent ainsi bénéficier d'une 'remise de peine' ! Malgré un calendrier de publications préétabli sur deux ans, nous essayons qu'un titre paraisse dans les six mois après son acceptation. Nous pouvons aussi intervenir vite pour la publication d'ouvrages universitaires, et de fait, nous publions beaucoup en réaction à l'édition aujourd'hui : nous ne cherchons pas à être en opposition, mais plutôt dans une dynamique de réactivité.
Nous travaillons avec l'auteur et lui demandons parfois de s'investir : retravailler une forme, alléger un style trop professoral ou difficile pour le néophyte. Il est hors de question qu'il laisse son manuscrit et revienne trois mois plus tard chercher le livre imprimé, car nos livres ne visent pas l'initié, mais le passionné ! Cette rigueur se justifie par notre souhait de faire entrer l'universitaire dans le monde du livre, et sortir l'universitaire de son élitisme ou confinement, choisi ou subi : les professeurs souvent sont en marge de la réalité éditoriale. On peut être un professeur extraordinaire, et devoir revoir sa copie, cela n'a rien d'infâmant. En lui demandant de suivre les différentes étapes de la fabrication de leur livre, il prend conscience des difficultés.
Mais il nous paraît essentiel qu'il garde des droits sur son ouvrage : de regard et de critique. Nous y veillons, mais ce n'est pas évident : le professeur auteur a souvent un regard hiérarchisé : à ses yeux je suis encore souvent l'étudiant et non l'éditeur qui s'apprête à le publier… Nous publions donc une majorité de professeurs d'université, mais un auteur non universitaire proposant un sujet à caractère universitaire et entrant dans notre ligne éditoriale bénéficiera d'une écoute tout aussi attentive. La ligne éditoriale n'est pas un vain mot, ni un exutoire commode pour refuser poliment ! En revanche, tout manuscrit passe d'abord par un comité de professeurs spécialistes du sujet traité : c'est une question de rigueur et de cohérence. Qui anime vos éditions ? Nous sommes une équipe de trois personnes : Jérôme Martin et moi-même nous sommes rencontrés au centre de recherche Le Texte et l'Edition de l'Université de Dijon, lui en tant qu'ingénieur d'études, et moi comme stagiaire faisant 'mon armée' en tant qu'objecteur de conscience. Yolande Rasle est rédactrice en chef de Missives, une revue qui consacre des numéros spéciaux remarqués aux littératures étrangères issues de cultures minoritaires ou de cultures qui ont vécu en circuit fermé. Mon service effectué, j'ai voulu prolonger l'aventure de l'édition et devenir éditeur : Yolande Rasle et Jérôme Martin ont emboîté le pas…
Nous sommes complémentaires : Yolande, de par ses fonctions, est introduite dans les milieux littéraires et intellectuels français et étrangers, et est très attachée au texte et aux auteurs. Jérôme est en contact avec le milieu universitaire. Quant à moi, je lis des manuscrits, prends les contacts, réalise les maquettes, bref, je 'gère'. Nous nous sommes constitués en SARL : c'était la formule qui nous semblait la mieux adaptée, avec l'avantage de permettre de se salarier. J'ai donc suivi un stage en création d'entreprise dès la constitution du projet.
D'où vient ce Murmure accolé aux éditions ? Le nom d'une maison d'édition est comme le titre d'un livre : il doit être mûrement réfléchi et ne prêter ni à rire ni à la critique. Les sens de murmure sont nombreux et ne sont pas toujours positifs. Un test fait autour de nous montra que les gens ne retenaient que la charge poétique du mot et son lien avec l'écoute et le temps.
Or nos éditions désiraient libérer la mémoire mnésique de toutes ses scories : ce n'est pas sans raison que Yolande choisit cette phrase de Breton en exergue de sa collection, « Fiez-vous au caractère inépuisable du murmure »… Nous souhaitions publier des textes qui, comme le murmure, ne font guère de bruit mais pénètrent les consciences, des livres qui laissent une trace et demandent au lecteur de prendre le temps.
Quels sont les succès des Editions du Murmure ? A ce jour, c'est sans conteste La Bourgogne et la Pologne à travers les siècles d'Anna Konopa-Nawrocki, et c'est même ce titre qui lança nos éditions. Responsable du Département des langues slaves à l'Université de Bourgogne, elle a publié un ouvrage universitaire accessible, mais qui suscite des passions encore aujourd'hui. Nous recevons des courriers enflammés ou courroucés, souvent de la part de cénacles parisiens où Anna Nawrocki n'était pas introduite… Le premier tirage fut rapidement épuisé, essentiellement en Bourgogne ; il a été retiré, et nous envisageons une nouvelle édition, corrigée et plus dépouillée.
 Nos succès suivants sont L'Avantgarde russe et les Poèmes de Nicolas Goumilev, tous deux traduits par Serge Fauchereau. Ces deux ouvrages ont eu d'excellents papiers dans la presse écrite et audio. Curriculum Vitae de Jean-Claude Hémery bénéficia d'une chronique de Maurice Nadeau sur France-Culture, ce dont j'étais heureux car ces deux auteurs et critiques me touchent. Mais publier n'est pas chose facile. Au départ, nous souhaitions vraiment travailler avec un réseau des professeurs d'université, à l'échelle nationale. Un de nos premiers titres vint de cette volonté de collaboration : inscrit au programme de l'Agrégation, Don Alvaro et le drame romantique espagnol devait être notre premier succès. Il fut notre plus gros échec : tiré en trop grand nombre par rapport à sa possibilité de diffusion, les exemplaires dorment dans leurs cartons, une erreur de jeunesse… Aujourd'hui, nous sommes plus prudents, et plus au fait de la diffusion et de ses contraintes. L'impression numérique évite également ce genre de mésaventure. Comment vivez-vous l'épineux problème de la diffusion ?
Nous n'avions aucune illusion sur la diffusion ! Alors que nous travaillions sur le livre d'Anna Nawrocki, nous nous sommes aussi penchés sur la création d'un réseau de diffusion. Ce travail en amont conforta notre positionnement dans le milieu universitaire : on trouvait nos livres en librairies ! L'essentiel de notre travail est surtout pour la diffusion en province : il nous faut absolument être présents sur tout le territoire français. Pour cela, nous travaillons sur la mise en commun de fichiers d'adresses avec certains confrères éditeurs, et participons à divers salons de livres...
Notre représentante sur Paris fait un travail considérable auprès d'une centaine de librairies locales : c'est ainsi que nous sommes représentés à Paris principalement. Notre comptoir de ventes est la Librairie Anima : Patricia Menay est remarquable ; elle fait un véritable travail de fond, comme tout vrai libraire devrait se comporter : travailler à la reconnaissance du livre en veillant ce faisant à la diffusion de la culture. En un mot, elle s'engage !
Aujourd'hui, le principe de l'office et des retours fait que le livre n'a plus le temps de vivre : à êine trois mois pour se faire connaître, se faire entendre, et être lu. Autrement dit, un murmure dans le brouhaha ! Or un livre comme Curriculum Vitae de Hémery mérite du temps et de l'attention : quelle chance a-t-il avec pareilles vitesses de rotation ? Le métier de libraire est ainsi devenu difficile : très souvent, il n'a pas la place pour d'autres types de publications, ni l'envie ou le temps de s'enquérir ou de tendre l'oreille pour les productions en marge. Heureusement, quelques libraires s'investissent et se préservent des offices, mais cela relève parfois de la lutte, et ils sont de moins en moins nombreux…
Ce problème est celui de tous les petits éditeurs et, d'une manière générale, de toute l'édition française. Il en va de sa crédibilité et de sa créativité, vu que la diffusion est devenue le nerf de guerre de l'édition : la politique de diffusion détermine désormais les choix éditoriaux des grands groupes éditoriaux, et non plus l'inverse. La diffusion est véritablement un travail à part entière. L'édition française s'est progressivement inscrite dans une logique d'édition à l'anglo-saxonne : le livre est conçu pour le loisir, pour pallier une vacuité temporaire, il n'est plus un instrument de culture . Or nos livres ne répondant pas à cette conception, il nous faut déployer une très grande énergie pour qu'ils rencontrent leur lectorat, qui existe bel et bien !
Avec le recul, quel sentiment portez-vous sur cette belle aventure ? Je suis plus nuancé : malgré notre Second Prix de la Création d'Entreprise 2001 et quelques aides, faire vivre une maison d'édition n'est pas aisé. Contrairement à mes premiers espoirs, je ne peux toujours pas me salarier alors que l'essentiel de mon temps est consacré à la maison d'édition. Je ne regrette pas le choix de la structure : la SARL nous oblige à une rigueur, à une compétence qui ne laisse aucune part à l'improvisation. Je crois que cela nous a permis de constituer un réseau de diffusion pertinent. Tout simplement, et très prosaïquement, lorsque vous savez que vous avez les taxes professionnelles à régler, vous vous démenez pour vendre vos ouvrages ! Je crois que c'est Boris Vian qui a dit, à propos des éditeurs, qu'ils étaient « des accoucheurs qui se prenaient pour le père ». Cette formule est pour moi essentielle, je l'ai toujours à l'esprit. Elle définit très bien l'ambiguïté du rôle de l'éditeur. L'utopie de départ a été nécessaire, une motivation indispensable ; aujourd'hui notre regard est plus lucide. Mais comment ne pas éprouver une certaine lassitude lorsque, malgré d'excellentes critiques d'institutions ( CNL, etc. ), de particuliers ou de journalistes, vos livres se vendent peu ? Vendre n'est pas un gros mot : nous désirons ardemment faire partager des textes et des ouvrages qui nous ont marqués : mais la vie est ainsi faire que nous ne pouvons les offrir ; il faut bien les vendre, qu'on le veuille ou non !
Nous avons des projets de publication pour les deux années à venir. J'aime bien le principe de la collection En dehors est une collection peu contraignante, c'est le modèle de ce que nous souhaitons développer : un cahier des charges suffisamment souple pour permettre d'intégrer des textes variés mais sans dévier de la ligne originale. Nous persévérons, et continueront à publier, autrement, en espérant qu'enfin, pour répondre à Vian, que le murmure se fasse plus insistant et que nous puissions en revendiquer la paternité… |