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Ecrits entre 1705 et 1996, ces 35 témoignages ( dont plusieurs écrivains célèbres ) constituent un imposant dossier dont se dégage une étrange sensation de miroir déformant : l’Âme russe, si profonde et perspicace, a été réfractaire à la superficialité française. A bon entendeur…
| | Textes rassemblés par Antoine Garcia et Yves Gauthier |
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Premiers regards, mitigés
Le plus ancien de ces témoins, Andreï Artamonovitch Matveïev, fait l’éloge bref des galanterie et gastronomie parisiennes, son rang d’ambassadeur lui ayant assuré d’être partout bien reçu. Entrant en vainqueur dans Paris à la chute de l’empire napoléonien, Nikolaï Dmitriyevitch Golitsyne constatait déjà que la foule parisienne haïssait le brigand corse, là où à la même époque, Constantin Nicolaïevitch Batiouchkov remarquait que les Français avaient un mépris proche de l’ingratitude pour les vestiges de leur glorieux passé.
Mikhaïl Fiodorovitch Orlov souligna le principal contraste entre les deux nations : les Français sont turbulents, et les Russes paresseux. Ce serait cette turbulence française qui produisait le mépris de la Loi, la vanité, les spéculations oiseuses et force autres maux qui ruinaient la vie sociale par tous ces excès et misères. En 1777, Denis Ivanovitch Fonvizine estimait ainsi le peuple français frivole et insensé, hormis quelques femmes qu’il trouvait indécentes non moins : selon lui, pareille nation d’imposteurs ne méritait aucunement la confiance du monde, qu’elle fut formée des plus vils escrocs aux prestigieux philosophes comme Diderot et consorts, des charlatans simplement un peu plus habiles en paroles. Découvrant la Provence, Wilhelm Karlovitch Küchelbecker y trouve le charme des ateliers de peintres, où le désordre flirte avec le sordide et l’adorable.
Or dans une lettre de 1790, Nicolaï Mikhaïlovitch Karamzine affirmait au contraire que cette inconséquence apparente est la marque d’une sagesse supérieure, qui n’exclut pas l’expression de passions violentes, comme le montre la terrible Révolution en cours. Un grognard de fiction, Fiodor Vassilievitch Rostopchine, déplora les ravages de la Révolution, qu’il attribuait au fait que la France était peuplée d’irresponsables, et dénonçait ainsi l’admiration stupide de la noblesse russe pour tout ce qui était français.
Nicolaï Ivanovitch Gretch trouvait que, par leur soif de nouveautés incessantes et de succès faciles, les Français avaient gâché leur chance de vivre dans un beau pays comme la France. Il ne désespérait pas de les voir se ressaisir, mais quand ? Alexandre Ivanovitch Herzen voyait qu’un Français exerçant la fonction de serviteur se conduisait en mercenaire, avec toute l’arrogance et l’incommodité que cela impliquait. En revanche, héritiers des idéaux de 1789, les ouvriers avaient le cœur noble, même si leurs divertissements étaient un peu vulgaires.
Unanime condamnation par les écrivains russes
Mettant en scène un noble russe dégoûté par la ‘francolâtrie’ ambiante, l’écrivain Alexandre Serguéïevitch Griboïedov lui fait dire : « tant qu’à imiter, nous ferions mieux d’imiter les Chinois, ils sont plus dignes ». Alexandre Ivanovitch Poléjaïev précisait que les Français n’étaient que de capricieuses créatures, bavardes et impatientes. Vassili Petrovitch Botkine trouvait que c’est là leur charme, car ils mettaient non seulement beaucoup de vie dans leurs conversations, mais adoraient s’instruire, faisant d’eux la conscience de l’Europe et du monde… Nicolaï Vassilievitch Gogol y voyait cependant une illusion : d’une telle conscience ne pouvait surgir une trace fertile ou la moindre leçon ; et au chapitre du charme, seul existait celui des femmes de mauvaise vie, la France n’étant peut-être qu’un vaudeville écrit par elle-même. Admiratif de la coquetterie des jeunes Parisiennes lors d’un séjour à Paris en 1838-39, Vladimir Stroïev ne voyait pas en elles des courtisanes, mais des élégantes poussant le raffinement jusqu’à changer de galant, comme elles changeaient de chapeau ou de jupe. Leur but était de plaire, et non de tomber dans les bras du premier venu.
Voyant fonctionner la guillotine en 1857, Léon Tolstoï ressentit un grand malaise, car cette machine, ingénieuse sinon élégante, justifiait l’horrible au nom de la Loi : le bien-être qu’il commençait à ressentir sur les terres de France n’y survécut pas. Ivan Tourgueniev trouvait les auteurs français mesquins, prosaïques, creux et sans talent. Leur agitation était sans vie, l’immense Hugo lui-même fut considéré par le grand écrivain comme tremblotant, là où Lamartine était pleurnichard. Quant à George Sand, elle parlait pour ne rien dire… Paris n’était ainsi qu’une ville répugnante, où l’on respirait un air infect.
Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski se désolait de la mesquinerie des bourgeois ordinaires, des affectations chevaleresques du petit personnel des boutiques, et du rêve de chaque ouvrier de devenir propriétaire. Il pensait que la fière devise Liberté, Egalité, Fraternité n’avait plus sa place dans ce monde désenchanté. Mikhaïl Saltykov-Chtchédrine se souvenait d’avoir, dans sa jeunesse, rêvé de grandeur française, de clarté et d’immortels principes : séjournant en France bien plus tard, il découvrit une réalité plus complexe mais néanmoins attrayante. Plutôt que la célèbre devise, le mot d’ordre du peuple parisien lui sembla être Travail, Plaisir, Révolution. Anton Tchékhov accorda sa pitié pleine d’ironie à deux expatriés français que des Russes revanchards avaient pris pour têtes de Turc : ces victimes prirent la chose avec une résignation qui fut presque à leur honneur.
Maxime Gorki imaginait la France sous les traits d’une femme noble, mais fanée sous ses dentelles. Elizavéta Vodovozova nota que cette superficialité des Français n’était pas contraire à la profondeur, mais que leur nonchalance les empêchait de l’atteindre. Alexandre Blok voyait dans Paris un non-sens millénaire et grandiose, et Vladimir Maïakovski un monde patriarcal, provincial et vieillot. Pour Marina Tsvétaïeva, l’immense amour des Russes pour la France n’avait pas créé le moindre degré de parenté entre ces deux nations. Mais Isaac Babel admirait la pensée claire des Français, précise et élégante, dont la profondeur se dissimulait sous de fines plaisanteries ; mais Ossip Mandelstam y voyait plutôt la langue d’une dryade perverse…
Et aujourd’hui…
Daniil Harms créa le mouvement perpétuel en donnant à un Français une chaise, un fauteuil et un sofa. Il aurait pu le faire avec trois débits de boisson. Ilya Ehrenbourg eut beaucoup de tendresse pour la grisaille malodorante des rues parisiennes, tel Guenrikh Sapguir pour le quartier du Marais qui alors reluisait de lilas et d’argent. Nikolaï Klimontovitch évoqua deux séductrices qui lui firent aimer la France, là où Youri Roubinski remarquait combien les Français aimaient s’installer aux terrasses des cafés, pour être en société et à la fois isolés d’elle. Mais Youri Mamine les trouve obsédés par leur nourriture, et Maria Vardenga estime que l’âme de Paris est morte, asphyxiée par la mondialisation… Jean-Baptiste BERTHELIN © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°14 : 01.I.05 * * *
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