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Pagination > 450 p.
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Resté longtemps inédit, ce traité est une amplification de la Lettre au Père Caffaro, théologien illustre qui avait favorablement ‘préfacé’ le recueil du dramaturge et graphomane Edme Boursault, provoquant la réaction et la réponse de cet autre grand homme d’Eglise, Bossuet… C’est donc dans ce contexte de rivalité ecclésiastique qu’il faut lire cet opuscule, dont la trentaine de petits chapitres ne sont finalement que variations autour d’un même thème, à savoir le péché du futile, le péché d’orgueil, le péché du paraître aux dépens de la nature intime de l’homme… En compulsant les pages, le lecteur sent combien quelques idées, parfois à valeur d’aphorismes, ne sont que reformulations didactiques ou stylistiques, l’ensemble pouvant être résumé par les trois extraits suivants : « il faut savoir que tout le bien vient de Dieu, et tout le mal de nous seuls. Que sert de rechercher curieusement les moyens de concilier notre liberté avec les décrets de Dieu ? […] Mais, au lieu de pousser comme il devait l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi-même, il a poussé l’amour de soi-même jusqu’au mépris de Dieu ; il a suivi sa volonté propre jusqu’à oublier celle de Dieu, jusqu’à ne s’en soucier en aucune sorte, jusqu’à passer outre malgré elle et à vouloir agir et se contenter indépendamment de Dieu […] Chrétien, écoute : ne sois point superbe ; ne fais point ta volonté, ne t’attribue rien : tu es le disciple de Jésus, qui ne fait que la volonté de son Père, qui lui rapporte tout et lui attribue tout ce qu’il fait (pp.43,62,132) ». Si ces exhortations trouveraient difficilement oreilles attentives aujourd’hui, elles conservent quelque profondeur en psychologie, pour autant qu’on remplace Dieu par le Soi, et l’homme par le complexe du Moi, mais cela est une autre histoire, et anachronique de surcroît.
En revanche, les arguments ici ne sont pas sans rappeler certaines conclusions du bouddhisme indien, lorsqu’il dit que ‘le monde est illusion’ : Bossuet dit-il autre chose quand il exhorte et conclut ainsi : « Ecoutez le Sage (Sap., IV, 12) : la vie humaine est une fascination, une tromperie des yeux (p.127) » ? Car l’homme se trompe, ses actions ne visent qu’à le mettre en valeur, comportement futile autant que vain : « toute âme curieuse est faible et vaine : par là même elle est discoureuse, elle n’a rien de solide et veut seulement étaler un vain savoir, qui ne cherche point à instruire, mais à éblouir les ignorants […] Que reste-t-il à ce mauvais riche de s’être habillé de pourpre et d’avoir orné sa maison de manière convenable à un si grand luxe ? Il est dans les flammes éternelles : pour tous trésors, il a les trésors de colère et de vengeances qu’il s’est amassé par sa vanité. Vous amassez, dit saint Paul, des trésors de colère pour le jour de la vengeance […] Les hommes étalent leurs filles pour être un spectacle de vanité et l’objet de la cupidité publique [...] La curiosité n’a d’autre fin que de faire admirer un vain savoir et, par là, se distinguer des autres hommes […] Mais l’âme, se voyant belle, s’est délectée en elle-même et s’est endormie dans la contemplation de son excellence ; elle a cessé un moment de se rapporter à Dieu, elle a oublié sa dépendance ; elle s’est premièrement arrêtée et ensuite livrée à elle-même (pp.43,49,51,54) »…
D’où ses réflexions sur les vanités féminine et masculine, toutes orientées par le désir de plaire par des artifices : « qu’est-ce, dis-je, que leur gloire, si ce n’est un amas confus de fausses vertus et de vices éclatants qui, soutenus par des actions pleines d’une vigueur malentendue, puisqu’elle n’aboutit qu’à des injustices, en tous cas, à des choses périssables, ont imposé au genre humain et ont même ébloui les sages du monde, qui sont engagés dans de semblables erreurs et transportés par de semblables passions ? Vanité des vanités, et tout est vanité ; et plus l’orgueil s’imagine avoir donné dans le solide, plus il est vain et trompeur (pp.79-80) ». Or cet orgueil vaut aussi pour la gloire masculine, dont on sait combien elle peut interpeller les femmes, même si Bossuet ne va pas jusque-là : « que désirait ce grand conquérant qui renversa le trône le plus auguste de l’Asie et tout le monde, sinon de faire parler de lui, c’est-à-dire d’avoir une grande gloire parmi les hommes (p.88) ». Que l’on songe en effet à ce célèbre Macédonien, coupable d’avoir détruit deux empires, le perse et l’égyptien, sans même avoir affermi le sien : Alexandre le Petit serait donc plus approprié.
Appliqué au bel esprit, cela donne : « on en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à arrondir une période, en un mot à rendre agréables des choses non seulement inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter un amour feint ou véritable, et à remplir l’univers de folies de leur jeunesse égarée […] Songeant seulement à plaire, ils ne se sont mis en aucune peine de chercher la vérité (pp.82, 84) ». Or il y a aussi le danger qu’est chercher, innover comme on dirait aujourd’hui : « ce désir d’expérimenter et de connaître s’appelle la concupiscence des yeux parce que, de tous les organes des sens, les yeux sont ceux qui étendent le plus nos connaissances. Sous les yeux sont en quelque sorte compris les autres sens ; et, dans l’usage du langage humain, souvent sentir et voir, c’est la même chose […] Le désir de voir pris en cette sorte, c’est-à-dire celui d’expérimenter, nous replonge enfin dans la concupiscence de la chair, qui fait que nous ne cessons de rechercher et d’imaginer de nouveaux assaisonnements, pour en irriter la cupidité (pp.38-39) »…
Car finalement, vu ce qui se faisait dans les théâtres et comptait pour beaucoup dans le succès de ce loisir, Bossuet, adroitement, ramène tout à cette concupiscence de la chair. Pour preuve : « cet empêchement qui a été créé pour tous les hommes après le péché, et le joug pesant qui a été mis sur tous les enfants d’Adam depuis le jour qu’ils sont sortis du sein de leur mère jusqu’à celui où ils rentrent par la sépulture dans la mère commune qu’est la terre (Eccli., XL, 1). Ainsi l’amour des plaisirs des sens qui nous attache au corps qui, par sa mortalité, est devenu le joug le plus accablant que l’âme puisse porter et la cause la plus manifeste de sa servitude et de ses faiblesses […] N’aimez pas le monde ni tout ce qui est dans le monde, parce que ce qu’il y a dans le monde est concupiscence de la chair […] Que de peine n’a pas la faiblesse humaine à se tenir dans les bornes de la liaison conjugale exprimées dans le contrat même du mariage […] Celui qui regarde une femme pour la convoiter s’est déjà souillé avec elle dans son cœur (pp.16,23,24,27) ». D’où ses conseils derniers à la jeunesse : « ces jeux, enfants innocents, viennent d’un fond qui ne l’est pas. Les filles n’apprennent que trop tôt qu’il faut avoir des galants ; les garçons ne sont que trop prêts à en faire le personnage. Le vice naît sans qu’on y pense, et on ne sait quand il commence à germer. Enfin, je reviens à vous, jeunes gens. Il est vrai, vous êtes encore dans la force, fortes estis : mais votre force n’est que faiblesse, si elle ne se fait paraître que par l’ardeur et la violence de vos passions (p.140) »… Philippe CESSE © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°14 : 01.I.05 * * *
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