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 | BRAZ Adelino | | L'Universel et le Singulier dans la Saudade | | Une philosophie de l'interculturel | | [1] Librairie Lusophone
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99 pages - 13,50 € ISBN 10: 2-908588-22-6
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| Texte | Iconographie | Pertinence | Objet | Informatif/Intéressant
Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
Appareil critique
| Cartes
Dessins / Croquis
Photos / Reproductions
Quadrichromie
Griffe originale
| Concision
Cohérence
Esprit / Génie
Pluridisciplinaire
Sujet original
| Cartonné / Relié
Grand format
Papier spécial
Maquette / Typographie
Autres / Cachet
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Saudade, proche de nostalgie, est un mot portugais réputé intraduisible. Philosophe et spécialiste de Kant, Braz étudie cette caractéristique de la culture portugaise et s'interroge : comme fait linguistique et culturel, la saudade est-elle la manifestation d'une expérience universelle ? L'auteur commence par quelques points d'étymologie : saudade proviendrait d'un mot latin signifiant solitude, mais est-ce solitudinem ( exil de soi ) ou solitatem ( solitude physique ) ? Comment expliquer alors le passage dans le début du mot de soli- à sau- ? Sur ce point, il conjecture sur deux autres mot latins, salutem ( salutation ) et salutatem ( salvation ), avec élision ultérieure du l. Par ailleurs, l'arabe saudana ( ce qui rend triste ) et le berbère Ceudda ( ancien nom d'une forteresse d'Afrique du Nord, aujourd'hui Ceuta ) ne seraient pas à écarter ( pour notre part, la grande proximité de sens et de prononciation du mot saudana, et ce en conjoncture de la longue occupation mauresque en Ibérie, indiquerait une origine clairement arabe du mot saudade ).
Autre point essentiel, mais culturel plus que linguistique, est le sentiment commun aux peuples celtiques dans la contemplation de l'Océan, évocateur d'exils lointains et de nostalgie du retour… Ainsi, le rapport du sujet au déroulement du temps est crucial, un sentiment pouvant conserver des sentiments passés, ce qui est passager peut se penser comme éternel, et cette tension entre contraires est un mal qu'on aime ou un bien dont on souffre. Mais peut-on lui donner un sens au-delà de sa culture d'origine ?
Pour délimiter le champ sémantique du terme, comparons-le à des termes connexes : la mélancolie n'est pas la saudade car il lui manque le désir ; la nostalgie non plus car elle cesse avec le retour au pays. L'angoisse est opaque contrairement à la saudade, et l'ennui est morne. Le catalan añoranza est trop proche du désespoir ( añorar en espagnol a le sens de s'ennyer de quelqu'un ) et le galicien morriña évoque trop l'enfouissement sous terre. L'allemand Sehnsucht a trop de transcendance, l'anglais spleen a trop de dégoût de soi, et le roumain doru n'a pas la même ampleur ontologique. Aussi choisir un de ces mots, ou recourir à une périphrase telle désir mêlé de regret, c'est faire le deuil de l'original et accepter une perte de sens.
Mais peut-on penser la traduction pour qu'elle sache rendre la saudade en tant qu'expérience ? Peut-on penser la traduction pour corriger ses tendances déformantes ? De telles tendances peuvent provenir d'un souci de clarification, et refléter un phénomène d'allongement qui n'enrichit pas, ou d'appauvrissement qui n'allège pas. Pour leur échapper, le traducteur doit affronter la réalité ethnologique de la saudade, qui entremêle le lyrisme du rêveur, l'obstination de l'homme d'action et un fatalisme incurable : le Portugal se ressent comme sa propre terre d'exil, les marins chantent lorsqu'ils sont tristes…
Or la réalité ethnologique se renforce d'une vision historique : le saudosismo, fondé par Teixeira de Pascoaes fin XIXe siècle, fut un mouvement littéraire qui signa une renaissance portugaise en disant que « l'homme est de pierre et de brume ( pedra e nevoeiro ) », que si nous étions parfaits, nous serions morts tel l'étrange héros Marânus, que la divinité abandonna au jour de son trépas. La singularité du sujet portugais n'est donc pas une lacune, mais un mode d'affirmation de soi.
Ce sentiment peut-il engendrer une ouverture sur le reste du monde ? La saudade peut-elle s'ancrer dans l'universel ? Pour avancer dans l'examen de ces questions, il convient de quitter le Portugal et d'observer les expressions de la saudade dans d'autres aires lusophones. Au Brésil, la saudade est le vécu d'un temps parallèle, interne au sujet. Par elle, le corps devient sans organes, comme une foule tumultueuse, un lieu de ruptures. C'est le cadre d'un espace relationnel tragique, construit autour d'un double manque, celui de l'autre et celui du soi. Au Cap Vert, elle exprime la tension entre vouloir partir et devoir rester, mais aussi entre devoir partir et vouloir rester. L'amour est amertume comme dit Jacinto Estrela : « S'il ne pleut pas, on meurt de soif. S'il pleut, on meurt noyé ( Si ca tem tchube, morrê di sede. Si tchuba bem, morrê fogado) ».
Chaque culture s'est ainsi approprié le concept. Qu'y a-t-il d'universel dans ces multiples singularités ? Sont-ce des fragments d'un signe plus grand ? Fernando Pessoa fut un grand explorateur de cette fragmentation signifiante : pour en rendre compte, il créa un remarquable outil littéraire, l'hétéronymie, qui abolit l'unité apparente de l'âme pour ouvrir à la multiplicité des sensations et qu'il ne faut pas confondre avec la pseudonymie ( l'auteur ne change pas de nom, il devient autre, il devient plusieurs ). Chaque hétéronyme manifeste sa propre saudade : Ricardo Reis éprouve celle de l'instant devenu durée, Alvaro de Campos est métaphysique et vise le monde des possibles, pour Bernardo Soares c'est la refiguration du monde. Patrick Quillier, traducteur de Pessoa, s'efforce de rendre chacune de ces saudades dans le ton qui lui convient, tout en préservant leur enracinement dans un dire commun.
C'est cet élément commun, capable de résonner dans chaque être, qui permet d'ouvrir l'espace de la langue vers laquelle on traduit, et de lui faire accueillir ce qu'elle n'a pas l'habitude de dire elle-même, mais dont elle reconnaît la parole, comme complémentaire de la sienne. Le traité d'Adelino Braz n'est donc pas seulement une méditation sur la saudade, mais aussi sur la traduction. Composé dans une langue érudite, mais lumineuse et enthousiaste, et enrichi d'une sérieuse bibliographie, cet ouvrage contribue intelligemment à une culture de l'enrichissement mutuel des civilisations. Jean-Baptiste BERTHELIN © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°1 : 01.VI.04 * * *
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