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 | ADORNO Theodor Wiesengrund | | Mes Rêves | | Titre original : Traumprotokolle | [33] Seuil (Le)
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147 pages - 17,50 € ISBN 13: 978-2-234-05882
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| Texte | Iconographie | Pertinence | Objet | Informatif/Intéressant
Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
Appareil critique
| Cartes
Dessins / Croquis
Photos / Reproductions
Quadrichromie
Griffe originale
| Concision
Cohérence
Esprit / Génie
Pluridisciplinaire
Sujet original
| Cartonné / Relié
Grand format
Papier spécial
Maquette / Typographie
Autres / Cachet
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Sélection personnelle de ses rêves : Theodor Wiesengrund Adorno (1903-1969) semble avoir consigné tous ses rêves au réveil, brièvement mais parfois avec précisions imbriquées. L’ensenble est riche, mais pâtit de l’absence d’explication : une fainéantise des éditeurs ? Sociologue, philosophe et musicologue, Adorno avait le caractère nécessaire à cette multiple formation, sensible et ouvert d’esprit. Sans doute était-il familiarisé avec les rudiments de psychologie et de psychanalyse : « nos rêves ne sont pas seulement les uns aux autres parce qu’ils sont nôtres, mais aussi parce qu’ils constituent un continuum, appartiennent à un monde homogène (p.103) ». Le présent recueil ne reprend que la sélection qu’il en fit ( janvier 1934 – avril 1969 ) , avec de grandes coupes claires à en juger par les intervalles de temps sans notation. Comme cela est expliqué en annexes, la plupart des noms propres ont été changés ou réduits à une initiale, pour préserver l’anonymat des personnes concernées.
La longue postface qui clôt le volume est sans grand intérêt : elle relève bien les éléments marquants de ces rêves, mais l’absence d’explication et d’amplification en fait une glose quasi stérile ; de l’aveu même de son auteur : « j’ai pour ma part du mal à croire à mes propres rêves, mais peu importe (p.140) ». Or justement si ! Là est toute l’importance, et l’erreur manifeste des éditeurs ( Suhrkamp, Seuil ) : outre remplir des pages avec peu d’informations nouvelles, cette absence de contexte rend les rêves d’Adorno peu interprétables pour le lecteur, quand bien même sensibilisé à la psychologie des profondeurs. Ainsi, dans la plupart des cas, ceux-ci ne sont plus qu’exposés bruts, parfois amusants ou intéressants, mais sans clés pour embrasser toutes leurs richesses, hormis quelques rares précisions données par l’intéressé.
Par exemple, les exécutions ( la sienne et d’autrui ) sont récurrentes dans tous ses rêves : « je le savais : tout ce que je faisais en rêve avait pour objectif l’autodestruction. Mais le rêve lui-même voulait me donner une leçon à ce propos et me guérir (p.60) », l’inconscient ( le Soi ) semble avoir tenu à infléchir l’attitude consciente d’Adorno, même à haut prix. Le rêve a souvent en effet une fonction didactique et compensatoire au moi conscient, quoique souvent ignorée, mais dont ce philosophe était parfaitement conscient. Ailleurs, c’est une parodie explicite à certaines théories, ainsi que le comprit sa femme ( rêve du 20 mars 1955 ). Cet autre exemple illustre la sagesse du Soi qu’Adorno appelle « J. ( Surmoi ), p.78 » ), telle que souvent décrite à l’approche de la mort : « mardi prochain le vieux coq fête son quatre-vingt-cinquième anniversaire. J’ai rêvé : que peut-on offrir au vieux coq pour son quatre-vingt-cinquième anniversaire, quelque chose dont il ait l’usage ? Réponse : un guide à travers le royaume des morts (p.38) ». C’est certainement un des meilleurs cadeaux qu’on puisse donner à cet âge. Enfin, cet autre rêve, plus profond qu’il n’y paraît : « la vie est un mythe, la preuve : la racine βί dans βίος, vi dans vita serait identique à μυ (p.75) ». La philologie tranchera, mais sur le plan symbolique, le mythe est de fait une illustration de la vie psychique, une projection des interactions entre les complexes inconscients.
D’une manière générale, l’érotisme récurrent et la quantité de personnalités féminines fortes suggèrent que l’Allemand ait été en bons rapports avec son anima ( son principe de relation ou éternel féminin ), encore que les nombreux « bordels » invitent à quelque réserve. A en juger par ces textes, Adorno semble avoir eu des affinités particulières avec Shakespeare, Hegel, Anatole France, Claude Debussy ; mais cette dernière francophilie semble être compensée par la double récurrence d’un triangle isocèle néfaste, ayant la Seine pour base et Montmartre pour sommet… On peut aussi remarquer la quantité de rêves anti-nazis, dont un de 1942 (!) parlant déjà de la chute de Hitler, souvent figuré en fanfaron. Plus intéressant est l’apparition du tricératops et d’autres dinosaures, dont la postface a admirablement relevé l’intérêt : à l’époque d’Adorno, ces créatures n’étaient pas dans l’imagerie populaire, et signent donc une érudition active : l’interprétation est malaisée, mais la symbolique primitive est claire. A noter que les animaux sont présents : « il me tendit un passeport allemand de 1879. On lisait sur sa dernière page, en guise d’adieux : ‘Maintenant va dans le monde, petit louveteau !’ (p.77) », ou plus loin encore, « parfois, nous nous embrassions, le chien et moi (p.83) »…
Enfin, ces rêves sont souvent drôles, Adorno précise s’être souvent réveillé en riant : « il y a quelques semaines, j’ai rêvé qu’on me demandait :comment est-il donc possible que quelqu’un comme vous perde son temps en mondanités ennuyeuses ! Sans hésiter je répondis : parce que j’aime tant sentir la poudre (p.39) ». L’autodérision, côtoie le blasphème ( comme dans un célèbre rêve de Jung sur l’Eglise ) : « Saint Charles Borromée a, dit-on, tenté de se faufiler dans l’anus du Crucifié. A la suite d’un miracle, celui-ci se serait ouvert et Borromée y aurait totalement disparu, raison pour laquelle on l’a sanctifié. Ce qui n’était pas tout à fait clair, c’était s’il avait accompli cet acte sur un Jésus vivant ou sur une sculpture. Je le vis tout de même grimper en tournant sur une croix et s’affairer entre les jambes du Christ (p.71) ». C’est une illustration de comment le Soi n’a que faire des conventions, qu’il n’hésite pas à souiller quand elles sont contraires à son sens de la vie.
Aussi un analyste reconnu serait-il le bienvenu pour apporter plus d’éclaircissements à ce recueil, qui doit receler des richesses insoupçonnées de la part de cet intéressant Allemand. Philippe CESSE © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°34 : 16.VI.07 * * *
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