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Pagination > 450 p.
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Sept. 1968 : le Président Díaz Ordaz (1911-1979) décrétant l'occupation de la faculté de Mexico, Auxilio Lacouture ( jeune Uruguayenne édentée ) se réfugie dans les W.-C. de la bibliothèque treize jours durant, avec pour seule compagnie un recueil du poète Pedro Garfias. L'incipit lance le roman dans une confusion malicieusement agencée pour happer le lecteur, stupéfait par cette promesse aux premières lignes: « ça va être une histoire de terreur, ça va être une histoire policière, un récit de série noire, et d'effroi. Mais ça n'en aura pas l'air. Ça n'en aura pas l'air parce que c'est moi qui raconterai (p.9) ».
Le Dialogue intérieur
Les toilettes deviennent son bunker autant que son île de naufragée, son « wagon de métro qui saigne », lieu d'une intense réflexion, « comme si j'étais morte et que je contemplais les années à partir d'une perspective inédite […] le temps s'est plié et déplié comme un rêve (p.31) » où se mêlent et brouillent passé et futur : « l'année 68 s'est transformée en l'année 64 et en l'année 60 et en l'année 56. Et elle s'est aussi transformée en l'année 70 et en l'année 73 et en l'année 75 et 76 (p.31) ». Ce vécu révèle des images surgies « du fond du lac (p.31) », un symbole type et récurrent de l'inconscient comme autant d'allégories devenues conscientes de la condition des poètes et du destin des artistes bohèmes. Et par extension, l'ensemble du peuple de cet immense sous-continent, « car la mort est le bâton de l'Amérique latine et l'Amérique latine ne peut marcher sans son bâton (p.62) »…
Cette rencontre de soi part du quotidien et se développe vers une irréalité croissante, en une description de paysages « visionnaires » où les exigences symboliques s'imposent à une temporalité devenue flottante, un peu comme dans les montres molles de Dalí. Elle repart ainsi à la rencontre d'une génération sacrifiée, celle des personnages désincarnés de la bohème de México D.F. ( Distrito Federal, où simplement « De Efe » comme on dit là-bas ). On y croise beaucoup de figures, le jeune Arturito Belano, la Salvadorienne Lilian Serpas ( poétesse et amante du Che ), Remedios Varo ( peintre surréaliste et épouse du poète Benjamin Péret ), entre autres.
Un travail de réécriture
Ce court roman, 14 chapitres de taille régulière et libérés des contraintes spatio-temporelles, oscille entre ironie et poésie, dans une atmosphère alternant elle-même entre réalisme et onirisme. Rappelons qu'Amuleto reprend un thème déjà traité par la littérature mexicaine : le massacre de Tlatelolco qui est un épisode symbolique et métonymique de la dictature. Le « crime atroce » mentionné dès les premières pages n'est jamais décrit explicitement, la violence étant dans l'ellipse, traînant comme une ombre de part en part du roman. Notons aussi qu'Amuleto est la réécriture d'un fragment d'une œuvre antérieure de l'auteur, Los Detectives Salvajes qui contient déjà le personnage d'Arturito Belano.
L'auteur surprend par la fraîcheur de son incarnation en jeune fille, une allégorie de l'innocence et plus probablement l'expression de son anima ( la partie féminine de l'homme, souvent trouble mais parfois bien plus lucide que le sujet conscient ) : « je préférais m'habiller la peau encore mouillée et que ce soit la chaleur de mon corps qui sèche les gouttes d'eau. Cela amusait les gens. Cela m'amusait aussi. Mais j'aurais tout aussi bien pu devenir folle (p.37) ». Sur cet aveu se termine le chapitre quatre, le suivant commençant par « si je ne suis pas devenue folle, c'est parce que j'ai toujours gardé mon sens de l'humour (p.38) ».
Avec malice, il épouse les contours de la pensée et l'ironie quelque peu transcendante de son personnage qui s'est auto-proclamé « mère de tous les poètes (p.51) », l'anima se projetant volontiers sur une figure féminine, réelle comme la femme aimée, ou imaginaire comme le sont les muses en général. On pourrait relever d'autres points de convergence entre l'auteur et son personnage Auxilio, qui est l'équivalent en espagnol du français et anglais S.O.S. ( save our souls ), comme une manière de prouver une évocation lyrique et insolente, hors du temps, du traumatisme continental des régimes militaires établis tout au cours du siècle, et que ceux des années 1970 ont généralement occultés. Amuleto se présente ainsi comme un travail de réparation, puisque c'est en espagnol un mot très courant qui signifie amulette, comme pour exorciser cette mémoire ou se prémunir d'une nouvelle occurrence… Xavier CHARRETON © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°3 : 01.VII.04 * * *
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