|
|
 | AILHAUD Violette | | L’Homme Semence | | | [2] Parole
| |
34 pages - 7 € ISBN 10: 2-9524915-5-0
| |
| Texte | Iconographie | Pertinence | Objet | Informatif/Intéressant
Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
Appareil critique
| Cartes
Dessins / Croquis
Photos / Reproductions
Quadrichromie
Griffe originale
| Concision
Cohérence
Esprit / Génie
Pluridisciplinaire
Sujet original
| Cartonné / Relié
Grand format
Papier spécial
Maquette / Typographie
Autres / Cachet
|
Poignant témoignage de l’instinct féminin face à la folie des hommes : la douleur d’une jeune femme, qui perd son promis à la guerre, se mue en une profonde écoute de soi en parfaite entente avec les autres femmes du village. Une économie de mots qui se passe de commentaires… En 1919, l’auteur ( 1835 – 1925 ) prit les dispositions nécessaires pour que son témoignage ne fût pas ouvert avant 1952, par l’aînée de ses descendants et seulement si elle avait entre 15 et 30 ans. Cette fourchette a son importance, car à cet âge une personne suit encore ses instincts, et n’est pas entièrement prisonnière des préjugés sociaux. Dans la préface qu’elle adjoignit en juin 1919, l’auteur résume la situation en quelques mots très simples : « j’avais 16 ans en 1851, 35 ans 1870 et 84 aujourd’hui. A chaque fois, la République nous a fauché nos hommes comme on fauche les blés. C’était un travail propre. Mais nos ventres, notre terre à nous les femmes, n’ont plus donné de récolte. A tant faucher les hommes, c’est la semence qui a manqué (p.3) ».
Pour appuyer son coup d’Etat, Napoléon III avait violemment réprimé le soulèvement républicain avec le sang de jeunes hommes enrôlés de force, pour une cause qui leur était étrangère. Le futur mari de Voilette, Martin, fut de ceux-là, peu après qu’elle eût réussi à s’en faire aimer… Mais c’était sans compter avec le malheur : « moi, après ces jours de cris et de pleurs, j’avais transformé ma douleur en haine et en violence […] Mon cœur est toujours sans fruit. Mon cœur et mon corps sont vides. Le premier pleure l’homme perdu. Le second l’homme qui ne vient pas. Depuis deux ans, je crie ma révolte de jeune femme saccagée par l’enlèvement de son promis, au moment où il allait la faire femme et la mère. Depuis deux ans, la douleur me remplit et me sert de grossesse. Je saigne à chaque lune, du ventre trop et du cœur sans cesse. La douleur engendre ma colère et je crie souvent contre le vent qui me renvoie ma violence comme une gifle donnée à toute volée. Vaincue par ce combat inégal, je regarde, hébétée, la terre tourner (pp.11, 21) »…
En souvenir de deuil, les femmes du village ont habillé un couple d’épouvantails se tenant par la main : « depuis, notre village de femmes vit sous le regard de ce couple qui n’a jamais été et dont les deux silhouettes immobiles tournent le dos à la vallée. C’est notre signe pour dire qu’ici il y a la vie (p.13) ». Vidé de ses hommes, les femmes réorganisent le village, accomplissant les tâches jadis réservées à leurs feus compagnons. Même ainsi, alors que le conflit est loin, la situation n’est pas sans dangers : les commensaux indésirables sont une menace : « nous attendions les prédicateurs et les soldats de tout poil. Nous n’étions que femmes et enfants et nous savions que nous devrions nous défendre contre ces deux familles de prédateurs des faibles (p.11) »…
L’Homme, cet inconnu
Un jour, après deux ans de vie exclusivement féminine, un homme approche ; hormones et imaginations s’emballent : « nos corps vides de femmes sans mari se sont mis à résonner d’une façon qui ne trompe pas. Nos bras fatigués s’arrêtent tous ensemble d’amonteiller le foin. Nous nous regardons et chacune se souvient du serment. Nos mains s’empoignent et nos doigts se serrent à en craquer les jointures : notre rêve est en marche, glaçant d’effroi et brûlant de désir. L’homme monte […] Tous nos sens sont tendus vers lui […] Et voici que la proximité de cet homme bouscule notre patience et transforme la bonne chienne qu’elle était, couchée à nos pieds, en une louve affamée (p.7) ». Et l’auteur, avec franchise, décrit sa mue avec sa soif animale : « nous avons tout prévu de la venue d’un homme. Notre premier objectif était sa semence, ensuite sa force de travail, enfin sa présence. Jamais son amour. Même en secret, je n’ai pas envisagé cette éventualité et mes compagnes non plus. Nous étions trop tendues vers ce besoin primaire, cet appel de vie qui nous vient de l’aube de l’humanité et même du monde des bêtes : la reproduction (p.15) »…
Et comme le sont généralement les femmes dans les situations difficiles, elles scellent un pacte, entre elles, qui sera scrupuleusement respecté pour le bien de toutes : « chaque soir, je vais lui faire son souper dans la maison où nous l’avons installé. C’est la règle que nous avions décidée entre femmes avant son arrivée : celle que l’homme toucherait en premier aurait la priorité. Elle s’occuperait de lui. Les autres se tiendrait à l’écart jusqu’à ce que la première en ait fait son homme. Alors celle-ci devrait lui faire comprendre qu’en devenant l’homme de l’une, il avait le devoir d’être également l’homme des autres, la semence du village (p.27) ». Violette règle vite son dilemme, lancinant et moral, entre elle et sa conscience : « je suis troublée d’avoir si vite oublié Martin. Cette trahison de mon cœur heurte ma raison. Elle me révolte et me bout en dedans, ce qui me rend brusque et souvent désagréable (p.30) »…
Mais la vie n’a que faire de la raison, en comme la raison des hommes fut seule cause de leurs malheurs antérieurs, la vie réclame maintenant son dû : « notre première rencontre physique va durer des heures. Jusqu’au matin il va me caresser et m’aimer de mille façons avant de me laisser pantelante et émerveillée. Au début, je me retiens de mordre à pleines dents dans cet homme que j’attends depuis longtemps, depuis toujours je crois. Je sais ma faim mais je ne sais pas ce qu’il faut faire. Je ne sais pas comment une femme doit être la première fois qu’elle va jusqu’à la peau de l’homme […] La nuit court ainsi pleine de pluie, de la faim de nos corps, de grands moments de tendresse et de caresses. C’est la vie qui pénètre la terre et mon corps. Je découvre le merveilleux outil que sont ses mains d’homme sur moi (pp.29-31) »…
Un opuscule qu’il conviendrait de mettre dans les mains de tous les hommes qui décident de l’avenir des autres, à commencer par les politiciens qui engagent leurs pays dans des conflits meurtriers… Ce qui me rappelle cet aphorisme récent : « when Clinton lied, nobody died », quant Clinton mentit, nul ne mourut… Clarisse YOUNG © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°31 : 20.XI.06 * * *
|
|
|