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 | LAURENT Eric | | La Face cachée du Pétrole | | L’Enquête | | [8] Plon
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411 pages - 19,50 € ISBN 10: 2-259-20323-X
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| Texte | Iconographie | Pertinence | Objet | Informatif/Intéressant
Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
Appareil critique
| Cartes
Dessins / Croquis
Photos / Reproductions
Quadrichromie
Griffe originale
| Concision
Cohérence
Esprit / Génie
Pluridisciplinaire
Sujet original
| Cartonné / Relié
Grand format
Papier spécial
Maquette / Typographie
Autres / Cachet
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Enquête saisissante, documentée mais un peu journalistique, sur l’histoire des enjeux pétroliers : épuisement de cette grande ressource stratégique, conspiration du silence. L’arme pétrolière aurait de plus servi à freiner l’URSS autant qu’à motiver la réélection de George Bush… Le titre annonce une histoire cachée du pétrole, centrée essentiellement sur le XXe siècle. Parmi les points évoqués, et d’intérêt majeur aujourd’hui : l’épuisement du pétrole que chercheraient à masquer les compagnies pétrolières, ainsi que les diverses réponses de l’Occident pour maintenir l’exploitation et l’acheminement du pétrole en sa faveur. Outre ces points qui seront développés plus bas, quelques pages sont également consacrées à l’intérêt de l’Allemagne nazie pour le pétrole du Caucase : faute de gisements suffisants pour assurer le développement de son économie, l’Allemagne d’alors avait eu recours à l’essence synthétique, tout un programme industriel. Quantités de détails cruciaux parsèment les chapitres, tel celui-ci : « 90% de la production saoudienne proviennent de six gisements géants concentrés dans une zone minuscule du royaume (p.167) », ce qui a d’importantes incidences des points de vue industriel et géostratégique.
Il convient à ce stade de préciser une réserve importante, de fait un défaut caractéristique du journalisme à la française, qui déroge aux principes élémentaires de l’investigation sérieuse, à défaut d’être universitaire. En effet, bien que documentée, l’analyse s’apparente parfois à un catalogue de faits et de chiffres sans références précises : dans le meilleur cas, l’auteur et le titre de l’étude citée sont donnés, mais sans indication de page. Impossible donc pour le lecteur de vérifier et de recouper les informations. De même, la bibliographie en fin d’ouvrage n’est qu’indicative, en ce qu’elle est rarement liée directement à un élément du texte. Néanmoins, les arguments développés dans cette enquête semblent vraisemblables, et même édifiants pour qui n’est pas déjà familiarisé avec l’histoire des enjeux pétroliers. L’Epuisement du Pétrole planétaire Peut-être la première sonnette d’alarme que souhaitait tirer l’auteur était d’informer l’opinion que les réserves mondiales étaient bien moindres qu’on ne le dit. Le livre cite un spécialiste à cet effet : « toutes les grandes découvertes ont été réalisées dans les années 1960. La planète a été fouillée de fond en comble. Les connaissances géologiques sont telles qu’il est quasiment exclu de pouvoir découvrir de nouveaux gisements importants. Le ‘pic’ des découvertes pétrolières se situe en 1965 avec 66 milliards de barils découverts, contre 4 milliards de barils aujourd’hui. En 2000, treize gisements contenant plus de 500 millions de barils/jour ( soit l’équivalent aujourd’hui d’une semaine de consommation mondiale ) ont été découverts, contre six en 2001, deux en 2002 et, pour la première fois, aucun en 2003, en dépit de l’augmentation du rythme des recherches et de la remarquable sophistication des technologies utilisées pour la prospective et les forages (p.243) ». Et pour être plus précis, la consommation quotidienne mondiale étant de « 84 millions de barils, 365 jours par an représentent annuellement 30 milliards de barils qui sont épuisés. L’ensemble de l’industrie pétrolière mondiale n’est même pas en mesure d’atteindre un niveau de remplacement proche de ces 30 milliards (p.248) »…
Voilà qui contredirait les réserves officielles affichées autant par les pays producteurs que par les compagnies exploitantes. Eric Laurent s’en explique ainsi : « en examinant attentivement les chiffres publiés officiellement sur les réserves prouvées, je fais une première découverte : les réserves totales des pays de l’OPEP ont connu une croissance vertigineuse de plus de 65%, passant de 467,3 milliards de barils en 1982 à 771,9 milliards de barils en 1991. Sans qu’aucune découverte d’importance ne justifie cette hausse de plus de 300 milliards de barils. Cette augmentation coïncide avec un nouveau système de quotas mis en application en 1986 par l’OPEP. Grâce à ce nouveau système d’évaluation, les réserves prouvées de l’Arabie Saoudite passent de 169 à 260 milliards de barils, tandis que celles du Koweït augmentent de près de 50%. Pour l’Emirat d’Abu Dhabi, les 30 milliards de barils déclarés en 1985 se transforment en 92 milliards en 1988 ; quant à l’Irak, les 49 milliards de barils en 1985 deviennent 100 milliards en 1988. Par un simple jeu d’écriture, un artifice comptable sans rapport avec la réalité, les pays de l’OPEP trouvent ainsi le moyen d’augmenter leurs revenus en exportant plus (p.238) ».
Une manière pour les compagnies multinationales de pallier cette raréfaction est de fusionner entre elles, et ainsi augmenter sur le papier leur poids relatif, tout en maintenant « une véritable conspiration du silence et du mensonge. Les producteurs exagèrent le niveau de leurs réserves, accroissant ainsi leur influence et leur poids financiers ; les compagnies pétrolières, en faisant de même, envoient un message rassurant à leurs investisseurs quant à leur profitabilité (p.237) ». Le passage suivant méritait d’être cité in extenso : « depuis 1998, les grands groupes s’efforcent de masquer leurs faiblesses en fusionnant pour augmenter leur taille. En août 1998, BP a déclenché ces grandes manœuvres en rachetant Amoco, une des principales compagnies américaines possédant de larges actifs en gaz naturel et en pétrole sur le territoire américain. De 1998 à 2005, BP a réalisé des fusions-acquisitions d’un montant de 125 milliards de dollars, dont 1 milliard fut consacré, en 2000, à l’acquisition d’une participation de 50% dans le nouveau groupe russe TNK/BP. En novembre 1998, deux autres fusions géantes survinrent : Exxon prit le contrôle de Mobil et Total racheta Petrofina. En octobre 2000, Chevron prit le contrôle de Texaco. Les ‘sept sœurs’, qui avaient si longtemps dominé le paysage pétrolier, étaient réduites à cinq, mais restaient entre elles. Cette stratégie, sur le court terme, n’offre que des avantages. Les fusions provoquent une véritable flambée du cours des actions. Confrontés aux déceptions rencontrées devant l’absence de nouvelles découvertes importantes, ces groupes trouvent là un moyen ingénieux et spéculatif d’accroître leurs profits.
Il s’agit en réalité d’une fuite en avant désespérée pour tenter de masquer la réalité sur le front pétrolier : entre 1966 et 1999, les 145 compagnies d’énergie existant à travers le monde, de toute taille et de tout poids financier, ont dû dépenser la somme gigantesque de 410 milliards de dollars simplement pour maintenir l’ensemble de leur production à niveau, c’est-à-dire à 30 millions de barils/jour. Les ‘cinq sœurs’ ont englouti à elles seules 150 milliards de dollars entre 1999 et 2002 pour accroître modestement leur niveau de production de 16 millions à 16,6 millions de barils/jour. En 2003, malgré un investissement de 40 milliards de dollars, ces compagnies ont perdu chaque jour 67 000 barils. Selon la société de consultants énergétiques Wood MacKenzie, réputée pour les renseignements confidentiels qu’elle détient, en 2003 les dix premiers groupes pétroliers ont engagé 8 milliards de dollars simplement en recherches, pour des découvertes dont le montant commercial s’est révélé inférieur à 4 milliards de dollars (pp.249-250) »… Quand l’Occident exploite le Moyen-Orient Ces dérapages contemporains traînent derrière eux une histoire tout aussi peu glorieuse. L’auteur, sans préciser cependant s’il s’agit de dollars courants ou historiques, entend montrer que depuis 1900 le cours du baril a oscillé autour de 1,50 dollar, sans jamais trop s’en écarter : « le résultat découvert dépasse l’entendement. En 1900, le baril vaut 1,20 dollar ; trente ans après, lors du krach de Wall Street et l’effondrement des économies occidentales, il se situe à 1,19 dollar par baril après avoir baissé de 0,15 cents. Lors du New Deal, la politique de relance économique lancée par le président Roosevelt au milieu des années 1930, il est à 1,10 dollar. Entrée en guerre des Etats-Unis, en 1941, après Pearl Harbor : 1,14 dollar. Victoire alliée, instauration d’un nouveau système monétaire reposant sur le dollar, lancement du plan Marshall, création des Nations unies : 1,20 dollar. Déclenchement de la guerre froide, blocus de Berlin, Europe coupée en deux à la veille de 1950 : 1,70 dollar. 1960, création de l’OPEP à Bagdad : 1,80 dollar. Au fond, les compagnies pétrolières, en échange de toute liberté d’action, mettent cette ressource au service du développement occidental. Tout – ses usines, ses villes, ses transports, ses laboratoires, bref sa prospérité – en découle et en dépend. Sans que personne ne songe un instant à rémunérer à un plus juste prix cette matière première. L’Occident semble croire qu’il bénéficie d’une loi de la nature spécialement édictée pour lui (p.97) ».
Rien que le cas de l’Iran semble lui donner entièrement raison : « l’Iran estime les bénéfices bruts de son exploitation pétrolière, de 1944 à 1953, à 5 milliards de dollars, dont 500 millions sont allés à l’Amirauté britannique sous forme de mazout à bas prix, 350 millions ont été perçus par les actionnaires, 1,5 milliard par le Trésor britannique et 2,7 milliards par l’Anglo-Iranian ( le consortium comprenant BP ) pour amortissements et investissements nouveaux. Quant aux redevances perçues par l’Iran, elles se montent, avant 1920, à… zéro, de 1921 à 1930 à 60 millions de dollars et de 1931 à 1941 à 125 millions de dollars, réglés pour la plus grande partie sous forme de matériel militaire directement utilisé par les Anglais et les Soviétiques. En 1951, l’Iran touche 18 cents par baril de 42 gallons US contenant 3,785 litres par gallon. Les Iraniens se plaignent également que la totalité du gaz produit par leurs puits soit brûlée par l’Anglo-Iranian, alors que leur population pourrait l’utiliser (p.98) ».
Et lorsqu’il existait des redevances avant 1960, année de création de l’OPEP, elles étaient minimisées sans atermoiements. En effet, les compagnies pétrolières « contrôlent, à travers des filiales, les principaux gisements de la planète et ces filiales vendent le pétrole extrait à leurs maisons mères qui les répartissent sur les marchés mondiaux. Au début, ces filiales vendaient à bas prix le brut aux compagnies mères et les redevances accordées aux Etats producteurs étaient indexées sur ce prix artificiellement bas. Ensuite, les compagnies ont revendu le pétrole au cours mondial, indexé lui sur le prix du baril américain, nettement plus élevé, ce qui leur assurait des profits considérables et aux producteurs des revenus proportionnellement très faibles (p.107) »… Dans pareilles circonstances, on comprend mieux qu’une organisation pluri-gouvernementale ait pu être mise sur place ; en 1959, c’est même une mesure de trop de la part d’Exxon qui mit le feu aux poudres. Pétrole et Politique : quand les USA ont du Pétrole et aussi des Idées
Les deux Guerres du Golfe, on le sait, sont essentiellement une application des appétits américains, avortés par la défaite de George Bush père aux élections présidentielles de 1992. Divers livres ont déjà révélé comment l’invasion avait été programmée entre-temps par le lobby pétrolier américain, qui a placé plusieurs de ses administrateurs au gouvernement de George W. Bush, Dick Cheney bien sûr, mais aussi Condoleezza Rice qui avait signé des contrats de prospections en Asie Centrale avant d’être nommée Secrétaire d’Etat.
Eric Laurent le précise ainsi : « le 29 janvier 2001, une semaine seulement après l’investiture du nouveau Président, Dick Cheney met en place une commission de développement de la politique énergétique nationale, le NEPD, dont les objectifs, les participants et les séances vont être entourés d’un secret et d’un mystère absolus, propices à toutes les hypothèses (p.219) ». Et il précise les montants versés à la campagne présidentielle : « j’ai sous les yeux la liste des trente-neuf principales sociétés liées au secteur de l’énergie qui, entre 1999 et 2002 – période charnière qui précéda et suivit l’élection présidentielle de 2000 –, ont versé 6,3 millions de dollars en dons politiques, dont 4,5 millions à destination du parti républicain, donc de l’administration Bush. Nombre de dirigeants de ces firmes siégeaient probablement dans la commission mise en place par Cheney (p.225) ».
Si le cabinet de George W. Bush est reconnu pour être le plus ‘pétrolifère’ de toutes les Administrations américaines à ce jour, la politique étrangère américaine est mâtinée d’intérêts pétroliers depuis la Seconde Guerre mondiale. Démonstration : « depuis le début des années 1950, Washington s’efforce de contrer Nasser et son nationalisme arabe en favorisant l’émergence de l’islam radical. En Egypte, les Frères musulmans sont appuyés et financés en sous-main par les Etats-Unis (p.166) ». Et dans le registre de l’arme de déstabilisation politico-économique, voici une autre raison au maintien d’un prix relativement bas du pétrole : « l’URSS finance son empire à travers les exportations pétrolières, et chaque fois que le prix du baril augmente de 1 dollar, cela augmente de 1 milliard de dollars les rentrées en devises fortes des Soviétiques. ‘Nous ne pouvons pas tolérer que cela arrive à nouveau’ (p.184) ». Excellent exemple de convergence entre intérêts économiques, politiques et stratégiques.
Un principal fournisseur mondial, l’Iran, a été le théâtre des convoitises anglo-saxonnes. Deux compagnies, l’anglo-hollandaise Royal Dutch Shell et surtout la très britannique Anglo-Iranian ( rebaptisée British Petroleum en 1954 ) jouirent d’un quasi duopole jusqu’en 1952, date à laquelle le premier ministre Mohamed Mossadegh réclama « la nationalisation des champs pétroliers de l’Anglo-Iranian (p.31) ». La réponse de l’Occident ne se fit pas attendre : « l’Iran est au bord de l’asphyxie, frappé de boycott, aucun pays n’acceptant d’acheter son pétrole. Pour le plus grand bénéfice des compagnies américaines, notamment l’Aramco dont la production passe en un an de 28 à 40 millions de tonnes (p.31) ». Et « la CIA s’active. L’homme qui coordonne l’opération s’appelle Kermit Roosevelt, petit-fils de l’ancien président Theodore Roosevelt et cousin de Franklin Roosevelt. Il a la haute main sur les activités secrètes de l’agence au Moyen-Orient et dans le Golfe. Il a déjà œuvré au renversement de Farouk en Egypte, un an plus tôt, en 1952. Le retour du Shah est honteux et sanglant. Mossadegh est emprisonné, plus de 5000 personnes sont assassinées ou fusillées […] Son retour sur le trône s’accompagne d’une nouvelle distribution des cartes en matière pétrolière. BP et Shell conservent une position majoritaire, contrôlant respectivement 40% et 14% des concessions iraniennes, mais appuyées par le gouvernement américain ; Exxon, Socony, Texaco, Gulf, Chevron reçoivent chacune 8%. Ce nouvel accord renforce la position des sociétés américaines dans le golfe Persique : elles assurent désormais 55% de la production, contre 14% en 1938 (p.32) »…
Le livre aborde aussi ‘les problèmes’ Irakien et Saoudien, avec pratiquement le même souci du détail. Peu est dit en revanche des appétits et stratégies chinoises en matière de pétrole. Mais cette précision concernant l’Asie éclaire sa relative absence des débats mondiaux : « l’existence de l’Agence internationale de l’énergie permet aux pays industrialisés de négocier avec l’OPEP et d’éviter une rivalité perverse entre pays consommateurs. En Asie, au contraire, le manque de coopération entre Etats affaiblit la capacité de la région à exercer une influence sur les prix du pétrole (pp.280-281) ». L’ouvrage poursuit sur le gaspillage énergétique que constituent les importations de légumes ( 66 calories de fuel aérien pour chaque calorie de carotte sud-africaine (p.386), le gouffre financier du récent pipe-line Bakou-Ceyhan ( Turquie ) suite à des joints défectueux sur toute sa longueur. Enfin, le livre termine sur un scénario catastrophe, conséquences du réchauffement planétaire et autres, qu’on aurait tort d’évacuer trop rapidement sans le lire avec attention… Richard ACKERMANN © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°28 : 15.VIII.06 * * *
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