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Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
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Le roman décrit avec justesse le quotidien, à l’été 1944, de Jeanne et de ses très jeunes enfants, partagés entre l’attente du retour d’Aimé, le mari et père, et la terreur des bombardements alliés sur la région du Havre, encore tenue par les Allemands. Le « chapeau » ci-dessus résume l’essentiel de la trame : roman sur l’attente désespérée du retour du mari aimé, à laquelle malgré tout on s’accroche comme au dernier espoir pour donner sens à la vie dans un monde pilonné, réduit à l’extrême misère et écrasé par la peur de chaque instant ; en même temps, roman d’initiation pour les enfants de Jeanne, contraints à faire leurs premiers pas sans père, encerclés par la souffrance et la mort ; enfin, chronique toute en retenue d’un quotidien peu souvent évoqué, celui des victimes malgré elles de l’entreprise de reconquête alliée, qui ne put se faire qu’en versant le sang innocent, livrant ce petit monde au chaos de valeurs inversées.
• « Tout d’un coup, Jeanne se casse en deux, la tête entre les cuisses et les mains sur les genoux. Elle tremble. Tout son corps tremble de fatigue, de faim, de peur, d’horreur à la pensée des jours à venir. Elle s’attend au pire. Et se sent infiniment seule. La présence des enfants renforce sa solitude. Elle voudrait qu’on la prenne, qu’on la serre et qu’on l’emmène loin. Et puis elle a faim. Ils ont faim. Aujourd’hui, elle est rentrée une nouvelle fois les mains vides. Tout est fermé. L’attaque est imminente (p.11) ».
• « Jeanne regarde par la fenêtre. L’après-midi s’achève sous un ciel noir. Là-haut, sur les hauteurs de Sainte-Adresse, les nuages piétinent le sol des falaises comme un troupeau acculé au bord du vide (p.59) ».
• « Quelque chose s’est brisé. La confiance. Est-ce qu’ils [ ses enfants ] ont encore confiance en elle ? Est-ce qu’ils sont devenus des sauvages, prêts à tout pour survivre ? La fin de la guerre est proche et ils vont sans doute s’en sortir vivants. Mais à quel prix ? Est-ce qu’ils auront tous trempé leur cœur dans la chaux (p.77) » ?
Aucun pathos inutile ; réserve et pudeur à la fois préservent la dignité de la souffrance et soulignent la grandeur d’un héroïsme presque invisible aux yeux de l’histoire ; des descriptions superbes des temps d’horreur s’abattant sur une région par elle-même magnifique ; et des évocations particulièrement émouvantes des micro-solidarités, parfois même anonymes, qui s’obstinent à maintenir un sens de l’humain dans un univers qui le nie : tout est juste dans ce court roman, servi par une typographie élégante et soignée. Quelques extraits supplémentaires permettront d’en mieux juger :
• « On a besoin d’elles. Il n’y a plus d’hommes. On fait son métier de femmes : attendre et se salir les mains. On n’est pas dégoûtées. On vit avec son sang. La guerre dure depuis cinq ans et il faut tenir. Tenir encore un peu. Elles ne sont pas des anges qui sont partout chez eux. Elles sont chez elles (p.29) ».
• « Son regard se pose sur la ligne éphémère qui sépare le sable sec du sable mouillé. Entre les grappes de varech, le souffle du vent soulève les grains de sable et les fait courir au ras du sol. Elle ralentit, fascinée par les arabesques de ces minuscules particules qu’elle ne voit jamais retomber. Puis elle s’arrête. Un tourbillon, localisé entre les galets, chasse les algues à cet endroit. Une main invisible dessine des lettres sur le sable, des lettres aussitôt emportées par le vent. Une chaleur comme une bouffée de désordre la traverse ( pp.30-31 ) ». François Prost © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°38 : 23.I.09 * * *
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