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151 lettres d’outre-tombe ! L’intelligente et perspicace actrice Isabella Andreini (1562 -1604 ) légua un modèle du genre : ton ferme, style sûr, rhétorique imagée et à propos, maîtrise des champs lexicaux, tous au service de sa connaissance de la passion et de la nature humaines. A son époque, acteurs et actrices avaient sulfureuse réputation en raison d’une liberté de mœurs sans doute à l’image de la vie des comédiens actuels. Rares cependant sont parmi eux, hier comme aujourd’hui, ceux qui se doublent du talent de l’homme ou de la femme de lettre. Les nombreux extraits ci-après prouvent que l’auteur n’a rien perdu de sa pertinence ; c’est plaisir que de la relire dans cette réédition, dont on ne peut que s’étonner que ce soit là la première depuis le XVIIe siècle en France. Ce joli recueil, de petit format et à couverture vermeil avec rabats, présente une sélection de 27 épîtres des 151 que comptent ses Lettere posthumément publiées en 1607 : tout juste peut-on regretter que l’éditeur n’ait pas saisi l’opportunité d’en publier l’intégralité pour une édition de référence, bien méritée au Panthéon des Lettres.
De l’Amour avant toute chose
Avec les célèbres Lettres de la Religieuse portugaise, plus tardives mais toujours du XVIIe siècle, ces épîtres prouvent que les femmes excellent dans la correspondance amoureuse, quand bien même leur personnalité et tons différeraient. La belle italienne, toute aux choses de l’amour, ne cache rien de son transport : « pourquoi ne serai-je pas bien satisfaite d’être conduite de lui jusqu’à la possession du plus beau et du plus grand prince du monde. Il m’enflamme si doucement, et me tourmente avec des agréments si pleins de charmes, que je puis dire que mes peines sont mes plaisirs, et que mes délices les plus chers consistent dans mes supplices. Je proteste donc de faire toujours, de point en point, tout ce que l’amour me commandera, et de lui obéir avec d’autant plus de soumission que je me vois plus élevée par sa bonté. C’est lui qui a daigné me prêter son aile pour prendre l’essor si haut que d’aller jusqu’à Dieu, et ses divines illustrations m’ont fait reconnaître que le Soleil que nous voyons est obscur au prix de l’éclat de celui qu’il m’a fait voir (p.99) »…
Amante expérimentée, son discours le révèle, elle fait sienne cette opinion largement répandue et sans doute amplement justifiée à l’égard d’une majorité d’hommes que rien ne vaut que savoir se laisser désirer car l’homme « hait pour ainsi dire une victoire qui vient plutôt de la main de la fortune que de la sienne. Tout de même, un amant qui poursuit une dame la méprise facilement lorsqu’elle se rend sans difficulté, et ne se réjouit que fort médiocrement de sa conquête, n’ayant pas beaucoup travaillé après elle. Mais, comme un brave aventurier se glorifie d’avoir vaincu après que l’ennemi a pensé être son vainqueur, et qu’il a plutôt cédé à la valeur de son adversaire, qu’à la violence de la fortune ; il est d’autant plus content qu’il a eu plus de peine que par le passé. Ainsi un amant trouvant une dame qui lui résiste, et vainquant sa résistance par une assiduité infatigable, trouve l’effet d’autant plus doux qu’il a été plus difficile (p.80) »…
Du reste, cohérente avec ce discours, elle n’hésite pas à faire languir son amant : « les dames qui savent accorder leur jugement avec leur amour ne semblent pas devoir toujours se montrer également favorables à leurs amants. Au contraire, il faut qu’elles soient dédaigneuses de temps en temps, et qu’elles sachent ménager dans un parfait tempérament leur douceur et leur colère. Quand on sert toujours les mêmes viandes à une table, bien loin d’aiguiser l’appétit, elles dégoûtent. Ainsi, des paroles trop douces, et des caresses trop fréquentes, au lieu d’entretenir doucement la vie d’une âme, la tuent par des plaisirs superflus. C’est ainsi que l’assouvissement étouffe l’amour, et qu’on ne chérit plus rien où l’on n’a rien à désirer […] Et certes, comme vous êtes le cher objet de mes désirs et de mes pensées, je me trahirais moi-même en vous trahissant. Mais comme je ne veux point avoir d’autre serviteur que vous, n’ayez point d’autre maîtresse. Souvenez-vous qu’un seul cœur n’est pas capable d’entretenir deux flammes en même temps, eu qu’en aimant également divers sujets, on se déclare ennemi des uns et des autres (pp. 50, 52 ) ».
Le Prix de sa personne
Connaissant sa valeur comme toutes les fortes personnalités, Isabella Andreini n’hésite pas à moucher les hommes qui ne sont à son niveau, qu’ils soient immatures, hardis ou insincères : « monsieur, je vous jure que je ne suis pas moins ivre que lasse d’ouïr tant de mensonges de votre bouche et de voir tant d’erreurs où vous tombez, et que je dois d’autant plus haïr que vous semblez les aimer (p.46) ». A un infidèle : « je sais que les caresses des faux amis causent plus de mal que les persécutions des ennemis déclarés. En effet, il n’y a rien qui trompe si fort que de feindre le contraire de ce qu’on désire, et de promettre la foi que pour être infidèle avec plus de précautions […] Persuadez-vous que j’aime mieux m’arracher le cœur de mes propres mains que de souffrir qu’il porte l’image d’une personne qui me méprise (pp. 29, 31) ». Ou encore, à un indiscret : « Considérez que ce n’est pas moi qui vous accorde peu, comme vous dites, mais vous qui demandez trop […] Ne m’adressez plus de vœux ni de prières. Je ne suis pas innocente au point d’ignorer que celui qui a la langue prompte aux supplications a le cœur appareillé à la tromperie (pp.32-33) ».
Connaissant la nature humaine, masculine autant que féminine, elle n’eut de cesse de défendre l’importance d’être constant, et sincère si l’on se réfère au titre original de la pièce d’Oscar Wilde ( The Importance of being Earnest ) : « pour gagner l’amour d’une dame, il y faut employer une longue et continuelle servitude, dont la jeunesse n’est pas capable, car son impatience naturelle est ennemie de toute assiduité (p.114) ». C’est ainsi qu’elle tance un jeune homme : « monsieur, les jeunes gens sont aussi inconstants qu’ils sont ardents en la poursuite de leurs amours, je me garderai bien de vous donner aucune part à mon affection. La jeunesse amoureuse ressemble à la fontaine du Soleil qui est froide le jour, et bout la nuit. La vraie servitude des amants doit être volontaire, fidèle, continue, qualité qu’on ne peut attendre de la passion des jeunes hommes, parce qu’ils ne servent pas les dames par élection, mais suivant l’instinct d’une fureur qui les porte à suivre des objets qui ravissent leur vue. Et puis ils sont accoutumés à n’avoir point de ferme résolution que celle de n’avoir point de constance (p.53) »…
Cette sélection montre aussi combien l’auteur est parfois restée prisonnière de son verbe, danger guettant tous ceux et celles ayant la plume facile. Certaines tournures ( « si… » rhétorique, « persuadez-vous que… », etc. ) sont récurrentes envers ceux qu’il s’agit de remettre à leur place, et il faut dire que certaines catégories de personnes durent profondément souffrir de son fiel. La lettre suivante, reproduite in extenso, montre un acharnement quelque peu indigne d’une femme à l’âme aussi élevée. Qu’une jeune femme soit soucieuse de sa valeur comme de sa nubilité est chose normale ; railler un homme peu à son goût passe encore surtout s’il s’est avancé de peu élégante manière ; mais que dire de cet acharnement littéraire que ne semblent justifier que l’amour des mots et un malin plaisir à pourfendre ?
Monsieur,
Si cette lettre pouvait rire, elle se rirait sans doute aussi bien que moi de votre folie, qui paraît d’autant plus grande qu’elle se produit en un âge où la sagesse devrait régner en compagnie de l’expérience. Comment est-il possible que, sur le déclin de votre vie, vous n’ayez point eu honte de vous piquer d’affection pour une si jeune fille, et qu’ayant déjà un pied dans la fosse vous vous soyez encore engagé dans la carrière d’amour ? Comment est-il possible que vous n’ayez pas considéré que ce front ridé, ces sourcils avancés, ce nez dégoûtant, ce visage pâle ne sauraient faire la physionomie d’un amoureux qui doit avoir plus d’attraits que vous n’avez de disgrâces de la nature ? Et quoi que vous fassiez tous vos efforts pour aller au-delà de la vie, et pour sembler la recommencer lorsqu’il vous fait la finir, on conçoit pourtant, pauvre homme que vous êtes, que le poids des années vous affaisse quoique la chaleur de l’affection vous hausse le cœur.
Vous me direz peut-être que vous n’êtes courbé qu’à dessein de faire de vous comme un arc d’amour d’où vous puissiez jeter des flèches dans le cœur de toutes les dames, et les blesser si fort qu’elles vous raviront. Mais ne considérez-vous pas que la vieillesse est une fournaise de maux, que l’amour dans les vieillards s’appelle douleur, et qu’il est encore plus ennemi de décrépitude que de la mort. En effet, si l’amour naît et se nourrit de l’ardeur de l’âge qui est déjà toute morte en vous, comment voulez-vous me faire croire qu’étant froid comme un glaçon vous brûlez d’amour pour moi ? Vous me direz peut-être, avec le poète, qu’encore qu’une dame ait de la neige sur ses cheveux, elle ne laisse pas d’avoir du feu dans le cœur. Pour moi, j’estime que la vieillesse faible et usée comme elle est, se doit appeler la neige et l’hiver le plus âpre de l’amour, et qu’il n’y a point de flamme en une saison de la vie où il n’y a que de la froideur.
Mais vous autres vieillards, parmi beaucoup d’autres imperfections, vous en avez deux qui me semblent insupportables, à savoir d’être envieux et médisants. Car voyant que votre jeunesse est passée et que vous êtes d’autant plus désagréables aux dames que vous leur avez autrefois plus, vous parlez partout des amours les plus secrètes,et ne pouvant participer à leur affections, vous tâchez de les troubler. Vous dites que celle-là a un galant, et que cette autre use de cet artifice pour donner des rendez-vous à un jeune homme qui lui a donné son cœur. Enfin, les plus innocentes passent pour criminelles dans vos discours. C’est ainsi que l’effort de votre envie qui est la plus dangereuse persécutrice du bien s’attache à détruire la félicité d’autrui, et que vous voyant malheureux vous ne voudriez pas nous voir heureuses. Et si quelqu’une est si dépourvue de jugement que pour se disgrâcier solennellement devant tous les honnêtes gens, elle vous accorde l’honneur de ses bonnes grâces, vous en parlez d’autant plus qu’un bien si rare vous paraît plus considérable, et que vous voulez persuader les autres dames que pour avoir changé de figure vous n’avez pas changé de mérite.
C’est ainsi que vous faites des règles générales sur un événement particulier, et que par un babil indiscret, vous déclarez tous les mystères d’amour à ceux qui les veulent ignorer aussi bien qu’à ceux qui les désirent savoir. Quittez donc une entreprise si vaine, et croyez que vous ferez mieux de rechercher un sépulcre qu’une amante. Je ne vous dirai rien touchant la hardiesse que vous avez eue de m’écrire, puisqu’il est évident qu’elle n’est pas moins digne de silence que de risée (pp.39-42) ». Erwan L'HELGOUACH © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°30 : 11.XI.06 * * *
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