1. Problèmes de Ménage, encore et toujours ?
Pour commencer, pratique et politiquement correct clament que dans les professions libérales exercice et salaire ne dépendent pas du genre. Non seulement ce n’est pas tout à fait le cas, mais il ne fait pas bon d’être à la fois journaliste et compagne de politicien : • Anne Sinclair avait abandonné sa grande émission 7/7, en accès prime time le dimanche soir (19h-20h) lorsque Dominique Strauss-Kahn fut nommé Ministre de l’Economie ; • Marie Drücker, compagne du Ministre de l’Outre-Mer, dut renoncer à présenter le Journal Télévisé ; • Dans l’attente de l’annonce du nouveau gouvernement, Béatrice Schönberg fut mise en vacances et employée à faire l’économie de sa personne au JT : le 18 mai 2007, Jean-Louis Borloo a été nommé Ministre de l’Economie, des Finances et de l’Emploi ; Quid donc de Christine Ockrent et de son émission France-Europe-Express, maintenant que son mari Bernard Kouchner est redevenu ministre ?
2. Guillotine toujours en service ?
Ces dernières années ont vu le foisonnement de nouvelles radios et la grande ‘libération’ de la presse, aussi amatrice de liberté que de libéralités, en vitrine du moins. Pourtant, si quelques articles en Une, étayés ou sulfureux, dénoncent parfois faits et gestes à la dérive, ils peuvent aussi pousser à la démission : deux Ministres de l’Economie PS et UMP ont en fait les frais. Et comment savoir si une invitation à dîner pour un scoop ou un détail lâché de manière anodine ne cachent pas un calcul secret ? De la manipulation, entre citoyens ?
Et dans quel délai et quelle mesure peut-on diffuser des informations délivrées ‘off’ ? Confié en aparté pourtant, le « dégraisser le mammouth » suscita un tel tollé que les Français n’imaginaient même pas qu’il fût si gros, et à terme le renvoi de Claude Allègre qui finalement n’exprimait que son sentiment… Le droit d’expression, bafoué dans la patrie des Droits de l’Homme ?
Les têtes tombent aussi du côté de la Presse. En août 2005, Paris Match publia des photos sans équivoque de Richard Attias avec Cécilia Sarkozy, devenue Première Dame de France depuis le 16 mai 2007 ; dans un pays qui traditionnellement tait les aventures dans les familles de ses dirigeants, l’affaire tournait à l’hypocrisie anglo-saxonne. Plus troublant est le fait que cette indiscrétion coûta son poste à Alain Genestar, limogeage qui provoqua au célèbre magazine sa première grève depuis 1968 ! Le journaliste a explicitement évoqué des pressions exercées par le Ministre de l’Intérieur de l’époque : c’est que l’hebdomadaire appartient au groupe d’Arnaud Lagardère, ami intime du nouveau Président de la République… Des amitiés particulières, en France ?
Enfin, peu de journalistes affichent ouvertement leur opinion, pour ne rien dire du fond de leur pensée. Mais ceux qui le font ont des chroniques suivies par leur public, encore faut-il ne pas se faire piéger : le journaliste Alain Duhamel fut écarté de RTL et de France 2 suite à une vidéo diffusée sur Internet où il évoquait son soutien à François Bayrou, séquence prise grâce à la caméra d’un téléphone portable activée lors d’une conférence auprès d’élèves de Sciences Po. « Big Brother is watching you », en France ? 3. Censure toujours en vigueur ?
Récidive la même année : Le Monde du 18 novembre 2005 révèla que la biographie ‘non autorisée’ de la même Cécilia Sarkozy, écrite par Valérie Domain et intitulée Entre le coeur et la raison, avait été mise au pilon par l’éditeur First Edition la veille de sa parution, suite à un entretien place Beauvau ( siège du Ministère de l’Intérieur ) et à des « menaces de foudres judiciaires et variées ». Pourquoi Nicolas Sarkozy, pourtant habitué à s’afficher à l’américaine ( photos de son fils Louis dans son bureau à la Kennedy, ou enregistrement-audio souhaitant ‘bonne chance’ à son papa en introduction de son meeting du Bourget en novembre 2004 ), serait-il seul à distinguer ce qui appartient à la sphère privée et à la sphère publique ? Du fait du prince encore en République ?
Les deux tours des Présidentielles de 2007 ont donné lieu à force photos et reportages, notamment des zooms sur la main des électeurs lors du dépôt dans l’urne, principe du suffrage universel : il est vrai que le taux de participation battit tous les records, quelque 85% ( mais qui se souvient des taux de votes blancs et votes nuls ? ). Pourtant, on a interdit la publication d’un article sur l’absence de Cécilia Sarkozy au second tour, comme elle en a d’ailleurs le droit ( mais pas le devoir ) : ce sera que le Journal Du Dimanche appartient aussi au Groupe Lagardère. De même, cette ‘simple nouvelle’ ( qui n’en est pas une, pas plus que quantités d’anecdotes dont les media font leurs choux gras ) n’aurait pas même fait l’objet d’une brève sur LCI, cette fois propriété du groupe de Martin Bouygues, fils de Francis Bouygues à qui feu le RPR avait vendu TF1. Etait-ce moins une nouvelle que la durée du jogging du Président ? De la censure, en presse française ?
4. Collusions toujours en cours ?
A l’inverse, Catherine Pégard, rédactrice en chef du Service Politique de l’hebdomadaire Le Point, a été nommée à l’Elysée ; Myriam Lévy, reporter au Figaro, a intégré l’équipe de Matignon. Encore des amitiés particulières, en France ? Et quid de la déontologie de la presse ? Car, de plus, à quelle date leur a-t-on proposé leurs postes ? Y a-t-il eu contrepartie ? Certes, les journalistes sont tout indiqués pour assurer la communication d’un gouvernement, et ils peuvent s’appuyer sur tout un réseau d’amitiés et de connaissances. Néanmoins, sans nécessairement douter de leur probité ni de leurs capacités, combien ont-ils un ascenseur à renvoyer ? Du népotisme encore, deux siècles après la Révolution ?
Enfin, ces dernières décennies montrent un net glissement des débats politiques vers l’anecdote, le cliché et la petite phrase qui ne tue que ceux qui le valent bien, etc. Les journalistes eux-mêmes observent de plus en plus l’autocensure, soucieux du qu’en dira-t-on, du politiquement correct, et de leur carrière, au point que la presse étrangère sérieuse ( anglo-saxonne notamment ) à souvent décrit la complaisance du journalisme politique dans l’Hexagone. Car c’est un fait, que ce soit au Journal Télévisé ou dans les émissions ( dites politiques ), les journalistes entretiennent des échanges courtois et extrêmement policés avec les politiques lesquels, goguenards, ne répondent souvent jamais aux questions. Il n’y a plus qu’à servir le thé avec quelques biscuits délicieux… Un dialogue de sourds, en démocratie ?
Or le rôle d’information des journalistes est justement d’être un contrepouvoir, ou alors ils ne seraient qu’un aimable relais aux hommes de pouvoir en place qui, élus par le peuple, doivent en principe lui rendre compte de leurs actions. L’Assemblée Nationale étant depuis longtemps en sciences politiques décrite comme devenue simple « chambre d’enregistrement », le journalisme plus que jamais mérite son titre de « quatrième pouvoir », pour autant qu’il l’exerce. Malheureusement, comparée à la culture, à la vigueur et à la virulence des journaux des fin XIXe et début XXe siècles, la presse française, aujourd’hui amorphe et superficielle, n’est déjà plus que l’ombre d’elle-même. A ce rythme, sans pour autant envisager une voyante et scandaleuse suppression des journaux satiriques, on peut imaginer une ‘dictature douce’ de l’information, rien que sur ce réflexe de ne pas aller à contre-courant et de ne pas choquer le public, à l’image de toutes ces campagnes insipides de prévention routière ou contre le tabagisme cancérigène… aussi inefficaces que creuses. |