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États-Unis, années soixante : frénésie new-yorkaise, violences raciales, meurtres mystérieux sur des rythmes de jazz, une enquête en forme de montage vidéo qui saisit sur le vif l’âme d’une époque à travers celle de sa musique… ( En mandarin, Wu Ming signifie sans nom ). Nouvelle ‘Littérature engagée’
En guise de préface, quelques pages du traducteur présentent une nouvelle pratique, rieuse et brillante, de l’engagement artistique ( du côté de la gauche italienne ), par les membres du collectif. Ce roman individuel de Wu Ming 1 ( pseudonyme de Roberto Bui ) ne déroge ni à cette exigence, ni à celles de la littérature.
Ce roman est axé sur la réouverture, quarante ans après, d’une mystérieuse affaire classée de meurtres en série, dans le milieu des jazzmen new-yorkais en 1967. L’intrigue évoque ainsi quelques monuments de la scène, tel J. Coltrane dit Trane, personnage clé. Il est accompagné de figures historiques célèbres, ayant occupé la scène politique cette fois autour de la ‘question raciale’ : Reagan, Hoover, Martin Luther King et le fondateur des Black Panthers, etc.
Derrière eux, il a aussi ses machines diaboliques : FBI, CIA et des officines annexes de ‘renseignement’, c’est-à-dire chargées de déstabiliser des mouvements contestataires. Et c’est sans oublier les fonds de scène, des essais atomiques aux bourbiers sanglants du Viêt-Nam, en passant par les turbulences de la décolonisation africaine : « à Hiroshima et à Nagasaki, il y avait des civils. Des parents de la mère de quelqu’un. Des camarades de classe du père de quelqu’un. Le Japon était en train de se rendre. Il y avait une technologie à expérimenter. Comme à Bikini : les gamins de l’atoll voisin virent s’approcher un nuage, ils rirent, ils pensèrent qu’il s’agissait d’un jeu, jusqu’à ce que la peau leur brûle, et que leurs cheveux et leurs dents tombent. Différentes manières de mourir : tu t’en vas avant le tonnerre, tu t’en vas avec l’éclair, mais ceux de l’atoll voisin s’en vont peu à peu, en demandant de l’eau, en marmonnant des malédictions desséchées. Ils disent que nous sommes ‘la génération de la bombe’, les premiers à avoir grandi en sachant que tout, moi, toi, vous, eux, peut être effacé en un instant (p.137) »…
Sur ce fond quasi stroboscopique, se dessine en touches successives la vie d’une communauté noire assoiffée de justice et de reconnaissance, comme électrisée par la magie libératrice d’un jazz plongeant ses racines dans l’histoire : « encore plus en arrière et encore plus en dedans, tu entendais l’esclavage, quelque chose d’interrompu, le dernier roulement de tambour avant que l’ancêtre soit pris et chargé sur un navire, tu entendais les noirs en colère (p.26) »… Les jazzmen, véritables héros du livre, sont à ce titre les « guerriers de la culture noire (p.59) » dans un monde de frilosité et d’hypocrisie blanches qui, concèdant des droits sur le papier, continue d’opprimer et de lyncher les esprits avec la complicité des autorités. L’un d’entre eux résume avec laconisme : « nous étions trois fois mal barrés : discriminés parce que noirs, exploités en tant qu’artistes, marginaux par choix (p.123) ».
‘Ecriture-vidéo’
New thing a toutes les qualités d’un bon roman ‘classique’, alliant trame de polar et fond de réflexion politique et sociale. Mais il n’en a pas la forme, Wu Ming 1 ayant tenté d’adapter à l’écriture le principe du montage vidéo : le roman devient polyphonique autour d’un enquêteur anonyme qui sollicite les témoignages des acteurs et de leurs proches, sans jamais se mettre lui-même en scène, mais dédoublé en quelque sorte par la personne d’une jeune journaliste ( qui quarante ans auparavant, ouvrit l’enquête avec des interviews ) dont il reprend le travail.
La construction du roman en est d’autant plus complexe : elle pourra dérouter le lecteur surtout dans les premiers chapitres, pleins d’allusions au monde musical de l’époque, et dont la suite précise les identités et rapports réciproques des personnages. On est vraiment jeté in medias res, peut-être manière pour l’auteur de dissuader le lecteur négligent… Passé ce cap, les choses s’éclaircissent, et le principe de composition, parfaitement maîtrisé, assure un renouvellement constant du plaisir de la lecture, qui file sur le rythme d’une succession de solos plus ou moins syncopés.
Ce procédé permet également de donner vie aussi bien aux premiers rôles qu’aux seconds, tous saisis dans un instant, une attitude ou une déclaration qui met à nu un aspect de leur être… et parfois au-delà de tout être. Ainsi de cette très belle évocation du deuil associant les points de vue de la première et de la troisième personne : « Kwesi n’est pas là, son époux depuis sept jours seulement. Mon amour n’est pas là dans cette maison que je ne peux plus m’offrir. Sur le seuil de chaque pièce vide, Anita n’a plus de centre de gravité (p.59) ».
Nostalgies
Outre ses péripéties d’investigation, New thing est un roman de la mélancolie, ou plutôt de la nostalgie pour une époque de bouillonnement créatif, de foisonnement vital irrigué par les métamorphoses du jazz. De nostalgie aussi pour un temps de lutte ouverte nourrie d’espoirs et d’utopie : brillant miroir où se reflètent les mornes défaites confessées par les protagonistes survivants, miroir tendu aussi aux successeurs battus d’avance et résignés que nous sommes si souvent.
Etymologiquement, la nostalgie désigne le mal du voyage de retour au pays ( nostos ). Ici, c’est d’abord celle des anciens esclaves hantés par l’Afrique des origines qui crie dans leur musique ; c’est aussi celle des protagonistes défaits pour les jours terribles mais si intenses de leur jeunesse abîmée depuis dans un crépuscule terne. Les beaux personnages du noir Rowdy-Dow et de la blanche Sonia, piliers du roman et pris entre surdité et mutisme, se dressent presque comme ces « ossements desséchés (p.56) » d’Ezéchiel, mais sans la force ressuscitée qui feraient d’eux une nouvelle armée. Au contraire, ils donnent raison à une Lettre à Lucilius ( Sénèque ) citée par Sonia à un moment clé de l’intrigue : « mais croupir dans l’ombre et l’apathie, c’est de sa demeure se faire un tombeau. Au seuil même de tels hommes on peut graver sur le marbre, en épitaphe : morts par anticipation (p.149) » (pour les curieux, la citation non précisée par l’auteur est à la Lettre 60 §4 ).
Le roman ne cède toutefois pas au défaitisme ; l’espoir, déjà porté par la musique, continue à courir le monde comme le mythe, comme la nostalgie : « tu peux la chercher [Sonia], la trouver… attacher un tas de pacotilles à son nom, embrouiller les histoires dans un réseau de rides. Elle ne t’en empêchera pas, elle est fatiguée, la lettre à Lucilius le dit. Ou bien tu peux la laisser libre, légende poussée par le vent, sœur des buissons du désert : tu les vois rouler et ramasser poussière, osselets, paperasse, insectes morts… Personne ne sait où ils vont finir. Ils sont comme les livres qui racontent les distances (p.208) »… François Prost © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°34 : 20.VIII.07 * * *
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