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Version augmentée de la conférence de même nom donnée au Collège International de Philosophie en avril 1987. L’auteur discute sur la similitude a priori de la pensée nietzschéenne avec les fondements de l’enseignement bouddhiste, tel que perçu au XIXe siècle... Le sujet interpelle. Et l’auteur de situer l’intéressante intersection de ces deux philosophies, que séparent pourtant quelque deux millénaires et demi :
« il s’agit de la souffrance. La souffrance est liée à la vie. Elle est ‘sans doute une part essentielle de toute existence’ dit Nietzsche. Toute philosophie présuppose un être qui souffre (Le Gai Savoir §360), et qui veut savoir ce que cela signifie. Qui veut aussi savoir comment vivre pour moins souffrir, ou pour mieux souffrir. Le sage est l’idéal du philosophe. Il a sa solution au problème de la souffrance, qu’il a expérimentée, vécue, vérifiée. Or il a deux solutions. Ou, pour moins souffrir, réduire, ou supprimer les activités vitales dont résulte la souffrance, vivre moins intensément, vivre moins et le moins possible, ne faire que glisser en ce monde, trouver le bonheur dans l’insouciance, l’indifférence, l’abstention, l’abstraction : ainsi le veulent ce que j’appellerai les sagesses ‘euphoriques’, telle celle de Bouddha. Ou, comme prix d’une vie qui mérite d’être vécue, vouloir la souffrance même, et non pas chercher le bonheur, mais, au contraire, trouver dans un bonheur consubstantiel la force d’endurer même la souffrance extrême. Telle est la sagesse ‘tragique’, ou, comme il dit encore, ‘dionysiaque’, de Nietzsche. D’un côté, le recul devant le monde, le repli sur soi devant la difficulté d’être, le vouloir être le moins possible, le vouloir ne pas être ; de l’autre, le ‘oui’ au monde, l’affirmation décidée du monde tel qu’il est, sans correction aucune, la volonté et la volupté de vivre selon la logique de la vie, celle de la volonté de puissance. Deux sagesses dont l’une est le contraire de l’autre (pp.23-24) »…
Cachez ce Saint que je ne saurais voir…
« Deux sagesses dont l’une est le contraire de l’autre (p.24) ». Pourquoi pas… Mais cela se discute : la volonté de puissance peut aussi se comprendre comme la réincarnation de Bouddha en l’homme, à savoir la sagesse suprême, l’illumination ou satori selon le mot japonais en vogue aujourd’hui. De plus, Marcel Conche fait bien de rappeler le « caractère perspectiviste », c’est-à-dire subjectif, qui vaut autant pour l’Allemand que pour son lecteur, l’auteur de cet ouvrage aussi bien que le présent chroniqueur : « on le sait : ‘le caractère perspectiviste, trompeur, appartient à l’existence’, y compris à l’existence du penseur. ‘Nietzsche et le bouddhisme’ signifie : ‘Nietzsche et le bouddhisme tel qu’il veut le voir’. Maintenant, souvenons-nous de ceci : ‘Pour voir une chose entièrement, l’homme doit avoir deux yeux, un d’amour, un de haine ( Humain Trop Humain I §320 )’ (p.27) ». Oudit en langage moderne, écouter son ange gardien autant que son avocat du diable, la Voie du Milieu est dans l’intersection des domaines contraires.
Mais on ne saurait comprendre l’intérêt de Nietzsche pour le Bouddhisme sans préciser que celui-ci n’était décrite en Europe que depuis peu, perçu comme une philosophie du nihilisme dont l’auteur rappelle les gloses de quelques grands noms occidentaux ( Renan, Hegel, Schopenhauer, entre autres ). D’où la question fondamentale, qui finalement semble placer Nietszche et Bouddha en des positions diamétralement opposées : « pourquoi Bouddha veut-il la non-volonté ? Et pourquoi Nietzsche veut-il la volonté ? (p.37) ». En résumé, les citations suivantes de l’Allemand apportent de rapides élements de réponse : « ‘la compassion, la caritas, en permettant aux déprimés et aux faibles de survivre et d’avoir une postérité, vient contrarier les lois naturelles de l’évolution : elle accélère la décomposition, elle détruit l’espèce -, elle nie la vie’ […] ‘Rien de plus répandu, en notre temps, que la faiblesse de la volonté. La maladie de notre époque aussi est la ‘maladie du vouloir’ […] Car le même état des choses qui abat, affaiblit, rapetisse les faibles, pousse les forts, les êtres d’exception, à s’élever et à se fortifier (pp. 39, 42, 44) ».
Or le monde dans lequel vit Nietzsche est marqué par le sceau du christianisme, et plus particulièrement par celui du dogmatisme de l’Eglise, dans lequel il voit le responsable d’un insondable marché de dupes : « le chrétien est devenu le contraire de ce qu’il était à l’origine. ‘La vie tout entière du chrétien est pour finir exactement la vie dont le Christ avait prêché qu’il fallait s’affranchir’ : il ‘devient citoyen, soldat, magistrat, ouvrier, négociant, savant, théologien, prêtre, philosophe, propriétaire foncier, artiste, politicien…’ ; il assume de nouveau ‘toutes les activités qu’il avait abjurées ( sa propre défense, le fait de citer en justice, de châtier, de jurer, de discriminer entre les peuples, de mépriser, de s’irriter ) […] ‘Il n’y a jamais eu qu’un chrétien, dit Nietzsche, et il est mort sur la croix […] Au lieu de cette ‘nouvelle pratique’ que Jésus donnait en exemple et enseignait, on eut ‘un nouveau culte’, une nouvelle croyance. Au lieu de l’homme religieux, on eut le croyant, qui est le ‘contraire’. Le croyant se mit à vivre dans un monde de pure fiction, peuplé de causes imaginaires ( ‘Dieu’, ‘âme’, ‘moi’…), d’effets imaginaires ( ‘péché’, ‘rédemption’, ‘grâce’, ‘expiation’, ‘rémission des péchés’, nanti d’une téléologie imaginaire ( le ‘Royaume de Dieu’, le ‘Jugement dernier’, la ‘vie éternelle’, et cela dans l’espérance d’une au-delà, espérance qui ne peut être démentie par aucune réalité (pp. 29, 31, 31-32 ) ».
N’est donc chrétien, ou religieux, que celui qui suit et vit sa propre spiritualité ; c’est en ce sens qu’on comprend mieux sa propre mise en garde : « on ne comprend, dit Nietzsche, que ce que l’on a vécu. Comprendre mon Zarathoustra, dit-il, c’est l’avoir vécu. De sorte que : ‘Finalement, personne ne peut tirer des choses, y compris des livres, plus qu’il n’en sait déjà (p.49) »…
Nietzsche et le Bouddhisme
La position de Marcel Conche n’est pas bien claire : l’extrait ci-dessous semble cautionner une similitude de pensée, mais ses arguments sont parfois antinomiques. Du reste, trancher la question n’est pas le plus important ; bien plus profonds est la problématique, étayéepar force citations de Nietzche selon la perspectiviste de l’auteur. Au lecteur de se faire ensuite sa propre idée : « en définitive, Nietzsche ne voit pas le monde autrement que Bouddha. Il admet l’impermanence, l’insubstantialité, le phénoménisme bouddhistes. Il admet même, à sa manière, la transmigration, dont les brahmanes s’étaient servi pour accabler les infortunés d’une désolation infinie, et dont Bouddha avait voulu affranchir les hommes en leur enseignant la voie de la Délivrance. Il l’admet à sa manière, à savoir sous la forme du retour éternel du même […] ce que Nietzsche appelle le ‘phénoménisme’, à savoir le fait qu’il n’y ait pas de substance sous le changement. Selon Bouddha, ‘le monde est un flux continu et il est impermanent’ ; Nietzsche, de son côté, parle de ‘la vérité dernière de l’écoulement de toutes choses’, et de la ‘seule forme’ de philosophie encore acceptable : ‘comme tentative de décrire en quelque manière le devenir héraclitéen’. L’ ‘être’, la ‘substance’, l’ ‘âme’, le ‘moi’ permanent, sont des fictions pour Nietzsche comme pour Bouddha. ‘Seule la souffrance existe, mais on ne trouve aucun souffrant’, dit un texte bouddhiste. Cela implique le rejet du Cogito cartésien, Nietzsche aussi le rejette, et, du reste, écrit avec approbation : ‘Critique indoue : le ‘moi’ lui-même apparent, non réel’. Naturellement, l’illusion de la permanence est à expliquer. De là une critique du langage fort approfondie chez Nietzsche, mais qui a son équivalent chez Bouddha ( pp. 44, 48-49 ) ».
Cependant, la propre conclusion de ce livre, intéressant qu’elles qu’en soient les réserves, inclinent à penser l’inverse : le projet bouddhiste est dans la connaissance de soi et dans le non-agir ( le wu wei que la philosophie chinoise a admirablement développée ), car le monde extérieur n’est qu’illusion. L’action humaine étant par là-même illusoire, la volonté de puissance et le surhomme de Nietzsche semblent bien éloignés de la ‘téléologie’ bouddhiste, d’ailleurs une contradiction dans les termes. L’Allemand n’affirme-t-il pas que « ‘le temps vient où sera livré le combat pour la souveraineté planétaire – il sera mené au nom des doctrines philosophiques fondamentales’. Il y aura un ‘gouvernement de la Terre’ : ‘la tâche du gouvernement de la terre est en marche. Et avec elle la question de savoir comment nous voulons l’avenir de la planète. Nécessité de nouvelles tables de valeurs’. ‘J’écris pour une espèce d’hommes qui n’est pas encore là’, nous avertit Nietzsche : pour les ‘maîtres de la terre’ (p.52) ». Mais encore faudrait-il s’entendre sur la nature spirituelle de ces « maîtres de la terre »… Philippe CESSE © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°33 : 16.V.07 * * *
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