Bâtie par le Peuple des Nuages, les Chachapoyas ou Sachapuyos ( de sacha = mont ou bois ; phuyu = nuages ), Kuélap ( = lieu froid ) ne fut redécouvert par l’Occident qu’en 1843 ! Cette date comparativement tardive s’explique par la faible accessibilité du lieu, boisé et pluvieux, ainsi que par un
heureux concours de circonstances : envoyé pour résoudre un litige de terrain, la population locale mena le juge de première instance Juan Crisóstomo Nieto au faîte d’une montagne, où il prit conscience de l’importance de ce grand complexe archéologique.
I • HISTOIRE & GEOGRAPHIE
 
Kuélap et sa civilisation sont pré-inkaïques, ses débuts remontent au Xe siècle, et possiblement du VIIIe siècle. Les Sachapuyos occupaient un territoire bien plus étendu que les seuls alentours de cette forteresse, au point que Chachapoyas est depuis le XVIe siècle le nom de la capitale de l’actuel département d’Amazonas au nord du Pérou. Kuélap est ainsi voisine d’autres complexes archéologiques fouillés, en fouilles ou en attente de l’être. La plupart sont dans des endroits tout aussi difficiles d’accès et recouverts par la végétation, totalisant quelque 500 vestiges archéologiques : sarcophages, tombes et tours isolées, forteresses, chemins pavés, peintures rupestres, pétroglyphes, auxquels s’ajoutent céramiques et textiles souvent détériorés par le temps et la conquête espagnole.
Les caractéristiques inhabituelles de Kuélap soulèvent plusieurs questions sur sa véritable nature, non résolues et pas nécessairement mutuellement exclusives : était-ce un immense grenier alimentaire, un sanctuaire sacrificiel, une ville, un lieu de refuge pour la population en cas d’urgence, ou une citadelle ? Kuélap tient sans doute de tout cela, une ville avec d’importantes fonctions spirituelles, stratégiques et défensives, qu’étayent sa localisation et la hauteur de ses murs.
Perchée à 2900 m d’altitude, Kuélap a une forme rectangulaire : 582 x 111 m2, sorte de grande barre étirée bordée de ravins sur trois de ses côtés ( dont les deux plus longs ). Ses murs de contention mesurant 10 m ( et par endroits jusqu’à 20 m ) de haut renforcent son caractère inexpugnable, tout en offrant une excellente visibilité sur les cimes environnantes et les voies fluviales au bas de ses flancs : les rivières Marañón et Huallaga.
Les Sachapuyos durent affronter plusieurs guerres de conquêtes, à commencer par celle des guerriers Waris et Chibchas. Mais c’est après quatre jours d’âpres combats que la citadelle tomba en 1460 aux mains des Inkas, par une stratégie d’encerclement. Les greniers n’assurant que quelques jours de subsistance et les habitants ne pouvant plus s’approvisionner en eau et nourriture, leur sort fut vite scellé. Les Inkas décrivirent les Sachapuyos comme des « guerriers grands de stature et de cheveux clairs », description corroborée par le chroniqueur Pedro Cieza de León : des « indiens blancs dont la beauté était digne des souverains aux yeux bleus, eux-mêmes plus blancs que les propres Espagnols ».
Ruines de Purumllacta :
Kuélap fut officiellement annexée à l’empire du Tawantinsuyo ( du quechua : Quatre Régions ) en 1475 : les Inkas y vécurent un demi-siècle, jusqu’à ce que les Sachapuyos s’allient aux conquistadores, qui délogèrent les premiers en lançant des torches enflammées par-dessus les murs de la citadelle. La bataille fut inégale et sanglante : les Espagnols ne firent aucun quartier au fur et à mesure que les Indiens fuyaient hors de la citadelle. Enivrés par la fièvre de l’or, les envahisseurs s’engouffrèrent dans la cité en feu à la recherche d’ors et de trésors ; n’y trouvant rien de valeur, ils saccagèrent tout sur leur passage, Sachapuyos compris.
La date exacte d’abandon de Kuélap est inconnue, certainement postérieure au sac occidental : les chroniques historiques indiquent qu’elle était encore occupée en 1532, quand Diego Alvarado réduisit la population aux parties basses. Quoi qu’il en soit, Kuélap sombra dans l’oubli pendant trois siècles, jusqu’à sa redécouverte en 1843. En septembre 2007, une quarantaine de momies ( hommes et femmes d’âges divers ) furent retrouvés dans la structure El Tintero, au sud de la citadelle, sous des tonnes de gravats et de céramiques. Elles semblent avoir été soumises à un incendie, d’où les hypothèses que ces momies aient été les victimes d’une épidémie ou d’une invasion ayant terminé par un massacre et l’incendie du lieu.
II • URBANISME
 
Accessible par un sentier abrupt de 8 km de long sur un dénivelé de 1000 m parcourables en 3h environ, la citadelle présente trois accès étroits ( deux interdits au public en raison de leur fragilité ). Deux ouvrent sur la façade est, la troisième vers le précipice sur le versant ouest, d’où l’idée d’une sortie vers un lieu de sacrifices. L’ouverture principale mesure 3 m de largeur à sa base qui se rétrécit ensuite doublement : en hauteur sur ses 10 m de murailles, et en profondeur sur les 20 m de couloir, jusqu’à ne faire plus que 70 cm de large, juste de quoi laisser passage à un homme à la fois.
Comme pour de nombreux cairns celtes et kourgans scytes dont l’entrée symbolisait l’accès à la terre chtonienne, certains voient en l’entrée principale de Kuélap une vulve gigantesque qui étaierait la thèse du sanctuaire, ou du moins de l’importance spirituelle du lieu pour les Sachapuyos.

L’enceinte sépare la ‘ville haute’, fortifiée, de la ‘ville basse’, comptant respectivement 505 et 198 constructions, soit quelque 700 au total. Les habitations des paysans furent sans doute bâties dehors plus près des champs, en matériaux périssables. L’intérieur de la citadelle fut conçu en trois niveaux, correspondant semble-t-il à la stratification sociale : le premier niveau, de loin le plus ample, était occupé par le peuple, les deux suivants par les chefs militaires et les dignitaires. Les 420 maisons, circulaires en majorité, furent bâties par simple superposition de blocs de granit rose, qui auraient été des entrepôts de nourriture pour les années de disette.
 

Elles ont dans l’ensemble bien résisté à l’érosion et à la pluie, même s’il n’en reste généralement plus que la base, certaines offrant une ornementation, une frise de pierres en losanges enchaînés ( qui avec les murailles rappellent singulièrement certaines structures de Grand Zimbabwe ), évoquant des yeux ou des oiseaux, signe d’importance sociale, ou plus probablement, de fonction religieuse. Il est entendu que les toits étaient coniques et formés de branchages ( comme à Ciudad Perdida, cité des indiens Tairona au nord de la Colombie ).
Trois édifices se détachent à Kuélap : El Tintero, La Atalaya et El Castillo… El Tintero au sud ( litt. L’Encrier ) doit son nom à la forme de sa tourelle en cône inverti qui défie les lois de la gravité. La tourelle de La Atalaya lui répond sur le versant nord. El Castillo ( Le Château ) repose sur le lieu le plus emblématique de Kuélap, la terrasse supérieure, probablement partie du quartier résidentiel du chef et des hauts dignitaires.
Kuélap se distingue également par un ingénieux système de drainage des eaux de pluie. Mais ses canalisations bouchées ne remplissant plus ce rôle, la grande plateforme ‘enfle’ : les pierres de la grande muraille de contention se désolidarisent et tendent à s’en détacher. On ignore comment les architectes d’antan évacuaient les eaux : il est possible que certaines des ‘maisons’ décrites ci-dessus aient servi de réservoirs de déversement.
III • ART FUNERAIRE

Autre caractéristique des indiens Sachapuyos, leur art funéraire complexe et élaboré, dont seuls quelques grands traits seront donnés ici. Dans l’ensemble, ils eurent soin que leurs morts reposent à distance respectueuse de la population et à hauteur inaccessible, en veillant à détruire les voies d’accès. Les statues funéraires ornent ainsi les anfractuosités des falaises surplombant la rivière Utcubamba et ses affluents ouest.
3.1 • Sarcophages de Karajia

Karajia recèle un art mortuaire original : les morts étaient placés dans des tombes capsulaires, ou purunmachus, faites dans une adobe de boue et de paille renforcée par une armature en tiges de bois. Figuration de tuniques, décors vestimentaires ( colliers, pectoraux ), peintures et traits faciaux étaient apposés ensuite en tons jaunes, ocres et rouges ( hématite ). Ces purunmachus, du quechua purun ( sauvage ) et machu ( vieux ), mesurent 2,50 m et leurs dos reposent contre la paroi rocheuse, sur des corniches par groupes de quatre à huit statues. Chacune est composée de deux parties, le buste contenant la capsule funéraire autour du corps défunt, la tête ornée d’un couvre-chef ou d’un crâne-trophée.
  
3.2 • Mausolées du Lagon des Condors
Découverts en 1996, les six mausolées du Lagon des Condors conservaient des peintures pariétales, des céramiques, des gourdes ornées, des sculptures sur bois, des tissages fins, des kipus ( cordes à nœuds servant à la conservation de comptes et de données ), des couronnes et d’autres objets de valeur, et surtout, plus de 200 ‘momies’ chachapoyas et quelques momies inkas conservées depuis au Musée de Leymebamba. La tradition de momification andine remonte au IVe millénaire avant notre ère, différente et antérieure aux techniques égyptiennes ( cf. momies Chinchorro ).
 
3.3 • Mausolées de Revash
Les chullpas, ou ‘maisons funéraires’, sont un autre complexe archéologique. On y a trouvé nombre de céramiques, colliers, cordes, plumes, os, soit autant d’offrandes placées pour accompagner les morts. Logées dans des anfractuosités de la falaise, naturelles ou agrandies à main d’homme, ces tombes sont des mausolées réguliers d’un à trois étages, certains ornés de corniches carrées, en croix ou en ‘T’.
Les murs sont composés de petites pierres tenues par un mortier de boue ; l’ensemble une fois apposé était plâtré et peint en tons blancs et rouges. Les toits en pente sont en branches de bois tenues par des cordes en fibres végétales, avant d’être plâtrées et peintes à leur tour. Enfin, la paroi rocheuse arbore de petites figures jaunes, ainsi que des dessins anthropomorphes et zoomorphes.
 
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