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Menacé de fermeture, le campement salpêtrier de Coya Sur, dans le désert d’Atacama, se prépare au match contre le campement voisin. Mais voilà qu’un mystérieux génie du football pourrait changer la donne. Roman plein de vitalité et d’intelligence, un vrai plaisir de lecture. Menaces sur Coya Sur
Avec la même verve que dans Mirage d’Amour avec Fanfare qui évoque le même monde, l’auteur décrit le quotidien, tantôt pathétique tantôt cocasse, mais plein de vitalité d’une petite communauté de mineurs de salpêtre, consciente de sa misère et de sa relégation, fière de ce qu’elle parvient à être malgré tout, de ses liens humains, de sa résistance aux forces de destruction et d’avilissement qui la menacent de toutes parts. Le premier péril, inéluctable, est la suppression programmée du campement au nom du rendement économique. Bien qu’espérant un salut, Coya Sur se sait condamné par des puissances financières et politiques ignorant tout de son monde et de son travail. Le campement n’en met que plus d’énergie à animer ses derniers jours d’existence, dans la dignité et l’acharnement à faire fleurir le peu que la vie lui ménage.
La seconde menace, cocasse, dédouble et parodie la tragédie de la première : en fin de semaine, Coya Sur jouera son honneur, sur le terrain du football, face à l’équipe du campement principal dont il n’est que le rejeton. Tout le roman est traversé par les évocations, souvenirs et anticipations de ces combats titanesques où tous les coups sont permis ( ou presque ), et où les maritornes supportrices écharpent les arbitres à coups de savate tandis que les joueurs crèvent le ballon ou s’estropient mutuellement, avant la rituelle bataille rangée entre les deux communautés qui s’achèvent tout aussi rituellement à coups de pierre en plein désert… en attendant le match retour :
« alors, ces fils de pute nous ont empêchés de sauver l’honneur et ont crevé le ballon – il était à nous – avec le même clou de quatre pouces utilisé par leur arrière pendant toute la partie pour nous piquer les fesses. ( C’était une simple vengeance car, au cours d’une rencontre antérieure, l’un des nôtres était entré sur le terrain avec un sachet de soufre et, quand le type en question s’était avancé pour faire une tête à l’occasion d’un corner, l’autre lui en avait jeté une poignée dans les yeux, l’obligeant à passer une demi-heure sur la touche à s’arroser le visage ). Après avoir crevé notre ballon, ils ont bien sûr caché le leur et, comme il n’y en avait pas d’autre, l’arbitre s’est vu dans l’obligation d’arrêter le match. A la fin, pour couronner leur infamie, ils nous ont poursuivis à coups de pierre à travers le désert (p. 43) »…
Communauté d’une Mort annoncée
Evénement décisif de la vie communautaire, le match de foot devient emblématique de l’engagement vital des habitants de Coya Sur. Hauts en couleur, chaque protagoniste a son rôle dans l’organisation et le déroulement de l’événement : les passions se déchaînent autour de la participation de tel ou tel, nul ne se prive de refaire leur monde si menacé, autour du rectangle sacré. Le comique est renforcé par les interventions d’un personnage s’étant autoproclamé commentateur sportif dont on ne sait si la folie est feinte ou réelle, mais qui beugle dans un micro postiche d’irrésistibles tirades alliant sport, ragots et médecine…
Or les ‘délires’ de ce vociférateur jouent pleinement leur rôle chez ces hommes anonymes, il est leur voix, et à cet égard un écho au romancier, connu pour l’engagement envers sa région : « mais Farfan le Moko nous avait appris une vérité absolue et sur ce point nous étions tous d’accord, sans exception : un but ou une belle phase de jeu, comme tout sujet important ici-bas, n’est jamais complet si on ne peut le raconter, le relater, le narrer et le revoir par la magie des mots. Dans le cas de nos matchs à domicile, aucun but n’était aussi vivant dans nos mémoires que ceux que Farfan le Moko avait commentés à grands cris dans la folie de ses reportages, car, non content de pimenter les tout derniers potins de la semaine, il exagérait jusqu’au délire les particularités de chacun des footballeurs (p.93) ».
Dans ce tableau, le ‘virtuose’ éponyme du roman joue aussi sa partie, anecdotique et symbolique. Pressée de poursuivre sa route, la communauté saura-t-elle convaincre le prodige de rester jusqu’au match pour défendre ses couleurs et écraser à coup sûr l’équipe adverse ? Les personnages voient donc bien dans le mystérieux génie du ballon, tombé du ciel, une figure du Sauveur, du Messie qu’on n’attendait plus, seule Grâce possible et capable de sauver ce microcosme abandonné de tous…
L’Histoire dans une histoire de Football
Comme dans les autres livres de l’auteur, on ne peut que saluer le talent narratif, la verve et la vigueur d’invention au service d’une profonde sympathie pour l’univers si ingrat de ces personnages presque tous disgraciés. Omniprésents, comique, burlesque et ironie servent toujours leur dignité sous les frustes et la misère, ainsi que leur volonté de vivre et leur sens de l’honneur, bien que résignés à leurs triste sort et faiblesse face à ce monde fait pour les piétiner. Le ballon de foot devient bouée de sauvetage, et le jeu métaphore de la vie, une véritable réussite poétique aussi drôle que soit l’image ; ainsi de cette déclaration d’un amoureux transi à sa belle : « tu es plus belle que le premier ballon de foot qu’on m’a offert quand j’étais gosse. Et ton parfum est le meilleur du monde : tu as l’odeur d’un but, lui dit-il en respirant son cou et en l’embrassant délicatement (p.133) ».
Emblématique de toutes les petites choses auxquelles la petite gent est réduite à se raccrocher, le match de foot concentre toutes les aspirations, énergies et rêves d’une communauté qui n’a pas droit à d’autres. A l’arrière-plan, ces grands événements que dont la dictature militaire, qui a bien contribué à faire du désert d’Atacama un lieu d’enfer et d’horreur pour ses opposants. Tel un spectre maléfique se profilant pour hanter le roman, d’obscures puissances économiques décident du destin du campement :
« à dire vrai, ces premiers temps de régime militaire étaient vécus dans notre campement dans un climat amorphe et assez nébuleux. Même si les soldats ne patrouillaient pas dans nos rues avec leurs mitraillettes, contrairement à ce qui se passait dans les grandes villes, on avait l’impression asphyxiante d’être surveillés jour et nuit, de vivre dans une prison ouverte. Au moment du coup d’Etat, aucun véritable drame ne s’était produit alors que des exécutions, des tortures, des disparitions avaient lieu dans d’autres salpêtrières. Ici, ils s’étaient contentés de serrer la vis aux trois ou quatre travailleurs susceptibles de créer des conflits, c’est-à-dire les fortes têtes du Syndicat, et à part les coups de feu d’intimidation tirés par les quatre carabiniers du campement, la vie avait suivi son cours presque normalement. Mais c’était ce presque qui nous perturbait, ce presque représentait une sorte de fil barbelé entourant le disque de l’horizon ou encore le viseur d’un fusil pointé sur notre nuque, toujours sur la nuque, qu’on soit de profil ou de face. (p.37) »… François PROST © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°36 : 01.V.08 * * *
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