Questionnaire : • Citez un grand écrivain français contemporain ? • Quels sont les grands romans français lus à l’étranger ? • Quelles sont les grandes écoles littéraires françaises qui inspirent l’étranger ? • Depuis quand le Nobel de Littérature n’avait-il plus été octroyé à un Français ? • Quels sont les écrivains étrangers qui écrivent encore dans la langue de Molière ?
Si vous ne pouvez répondre à plus de trois questions, lisez donc ce qui suit…
I • Des Rentrées littéraires !
Le phénomène de rentrée littéraire a quelque chose de scolaire, un rituel annuel très attendu des uns mais agaçant les autres, et qui peu chaud à la majorité de la population. Programmée à chaque automne, elle est relayée par deux fournées ultérieures de moindre ampleur, l’une en hiver, l’autre au printemps, sans oublier les incontournables de l’été plutôt destinés à une lecture de plage ou de gare. Lesdites rentrées littéraires sont un phénomène franco-français, une exception culturelle à ajouter à toutes les autres : les autres pays ne connaissent guère de telles saisons médiatico-éditoriales et lissent leur production au long de l’année, avec certes des fournées autour de dates plus porteuses comme Noël.
Le phénomène est plus précisément parisien, la capitale concentrant l’essentiel des industries littéraire, médiatique et commerciale. Comme à d’autres égards, Paris est un état dans l’Etat qui dispose d’un pouvoir de frappe éditoriale sans commune mesure qui explique la corruption intellectuelle dont elle est l’objet, et qui ne cesse de renforcer en l’absence de contrepoids. En soi, être capitale mondiale du livre devrait être un éloge, l’illustration même d’une excellence régionale ayant porté l’édition au rang d’art. Or l’édition parisienne s’est abaissée au rang de happenings répétitifs, surtout en littérature, mais pas seulement : l’édition en sciences sociales est en chute libre, essentiellement pour une question de lectorat évanescent et de rentabilité aléatoire. Il s’agit d’un détournement involontaire ou non des diverses instances et procédures qui assuraient jadis la qualité de l’édition, essentiellement motivé par l’égo des uns et l’appétit financier des autres.
Ladite rentrée littéraire doit beaucoup à la flopée de prix littéraires censés récompenser les meilleurs par une sorte de médaille symbolique. Le chèque de 7,92€ du Prix Goncourt n’est ainsi pratiquement jamais encaissé, car il a plus de valeur bien encadré et bien en vue sur quelque mur. Les grands éditeurs traditionnels que sont Gallimard, Grasset et Le Seuil ( Galligrasseuil pour les intimes ), auxquels il faut désormais adjoindre Albin Michel et Actes Sud, programment leur calendrier pour ces soi disant rentrées littéraires, aux seules fins de placer un maximum de titres sur les diverses listes de nominations aux divers Prix. Et cela, en général avec plusieurs titres sur chaque liste, et même quelques mêmes titres sur plusieurs listes, soit une centaine de romans sélectionnés à peine… Avec plus de 600 romans à chaque automne, il y a là un net biais de recueil : que fait-on de tous les autres romans ? Et de toutes les autres formes de littérature ? Poésie ? Théâtre ? Pensées ?
II • Ces Consécrations sans prix
L’évidence est criante : Galligrasseuil truste presque tous les prix, et notez-le, avant même que les livres aient paru ou aient été lus ! La déontologie élémentaire comme l’honnêteté intellectuelle auraient dû inviter à lire d’abord un titre avant même d’oser le proposer comme candidat éventuel : après tout, on joue autant sa crédibilité de membre de jury que la réputation de la littérature francophone. A croire que ni l’une ni l’autre n’ont plus de place dans le respect de soi comme dans celui envers le public : il semble que les jurys brûlent les étapes, n’explorent guère et piochent sur la programmation aimablement fournie par les trois ‘mousquetons’ qui ont si bien su sécuriser les maillons du système. L’essentiel pour les intéressés semble être d’appartenir à un de ces organes d’élection.
En outre, nombre de membres du jury comptent d’anciens lauréats et force collègues de l’édition, qui observent religieusement le formatage institutionnel ( thèmes, pagination, calendrier, etc. ) ainsi que les renvois d’ascenseurs : tel lauréat un jour membre du jury qui l’avait annobli devra un jour remercier son bienfaiteur en votant pour son poulain. Voilà pourquoi les autres éditeurs, c’est-à-dire tous ceux non-mentionnés ci-dessus, mais publiant pourtant de la bonne littérature, s’en plaignent amèrement ; les plus sages haussent singulièrement les épaules devant pareille esbroufe. Pour un aperçu plus spirituel de quelques-unes des grosses ficelles, lisez : Comment gagner un prix littéraire en 40 leçons.
Car que se passe-t-il derrière les rideaux ? 1. La chaîne de l’édition française est si bien verrouillée de l’intérieur que les autres éditeurs, qui assurent l’essentiel du défrichage littéraire, savent pertinemment que jamais ils n’obtiendront de prix ! Ce sera autant pour l’impartialité et l’ouverture d’esprit. De plus, les bons auteurs que ces autres éditeurs dénichent ou ont le courage de traduire sont non seulement peu loués et consacrés moins encore, mais ces derniers leur sont vite ravis par les grandes maisons qui font ainsi main basse sur les fruits d’une tâche éditoriale qu’elles rechignent à mener, et qu’elles n’assurent plus qu’en de trop rares occasions. Cela fait deux bonnes raisons pour lesquelles les grandes maisons sont plus égales que les autres, et pourquoi les prix ne consacrent jamais le génie extérieur. Et quand cela arrive, c’est pour des raisons de stratégie ou d’inorganisation : on murmure ainsi que le seul Prix Goncourt jamais obtenu par Actes Sud, l’outsider de l’édition et le seul encore à être sis hors de la capitale, fut dû à une mésentente entre les membres du prestigieux jury ! Du reste, en 2004, la Cour des Comptes pointa du doigt le problème, mais cela fut peu relayé par les media.
2. En fait, il n’y a ( presque ? ) plus d’éditeurs dans ces grandes maisons d’édition, mais plutôt des financiers veillant scrupuleusement à la rentabilité et présence de leur entreprise, avec un vaste attirail d’outils médiatiques pour mieux vendre leurs ‘produits’ : coups éditoriaux, publicité à outrance, omniprésence à la télévision ( et toujours les mêmes ) ou à la radio, placement en tête de gondoles partout en France et Navarre. Le battage médiatique détourne l’attention des autres candidats potentiels, en assénant les oreilles autant que l’esprit avec des auteurs généralement de faible envergure littéraire, lesquels là encore lissent les thèmes sur le roman autobiographique et les sujets racoleurs : sorte de cercle vertueux vers le bas… Les tours et murs entiers chez des libraires, devenus plus des concessionnaires de best sellers que de véritables relais et agitateurs de culture, écartent les productions plus modestes en termes de tirage. De là cet aphorisme qu’on colporte volontiers : « laissons les petits auteurs aux grands éditeurs »…
Le système de distribution de l’office tient les libraires par la gorge, et même plus bas : le grand éditeur les oblige à recevoir toute sa production s’ils veulent aussi avoir les titres phares. Du coup, nombre de libraires perdent un temps considérable à déballer et remballer les titres mièvres, pour les renvoyer à qui de droit, lequel les envoie au pilon ou dans le circuit des soldeurs. Mais une fois cela fait, les libraires ne sont pas remboursés : leur compte ne fait qu’être recrédité sous forme d’avoir, une sorte de crédit revolving qui les maintient dans la dépendance pour les prochains offices.
En résumé : plutôt qu’axer sa production sur la qualité et l’originalité, l’éditeur moderne publie non plus des livres, mais des produits ‘marquetés’, et autant qu’il peut pour fournir le marché et maintenir son taux de pénétration. Il ne s’agit plus d’enrichir le patrimoine littéraire du pays ni de défendre celui qu’on importe d’ailleurs, mais de maintenir ses parts de marché, et si possible de les accroître, tout en s’assurant des marges confortables.
3. Les auteurs cotés appartiennent généralement à une écurie, et tous les grands éditeurs en ont ; les premiers se sentent, quand ils ne sont pas obligés par contrat, d’assurer une ponte au moins tous les deux ans ! Les meilleurs et plus mignons sont chouchoutés et deviennent des poulains ; nombre de pouliches sont ainsi réglées annuellement, telle Amélie Nothomb qui comme une horloge sort son opuscule en septembre. A vérifier, mais elle serait tellement chère en avances et droits d’auteur que son éditeur Albin Michel ne peut rentabiliser sa mise qu’avec les droits étrangers !
Or n’a pas le feu sacré qui veut, et moins encore n’est génie qui veut : on sent bien à la longue ceux qui en rajoutent et re-exploitent les mêmes ficelles. Les classiques ne le sont devenus et restés que parce qu’ils avaient généralement un trait de génie, tels L’Odyssée, L’Ane d’Or, La divine Comédie, Quo vadis, L’Homme sans qualité, pour ne citer qu’eux. On ne compte plus les romans des XIXe et XXe siècles déjà passés à la trappe. Mais maintenant que chacun peut se sentir écrivain, surtout en l’absence de culture, le phénomène abrutit et inonde le marché d’inepties en tous genres. Et soit dit en passant, la culture n’est pas un préalable nécessaire : le génie s’exprime tout seul et dans le ton qui est le sien ; c’est même à cela qu’on reconnaît ‘un livre pas comme les autres’.
Ainsi, la plupart des auteurs n’ont au mieux qu’un message à donner, le plus souvent une variation sur un thème déjà mieux cerné ailleurs, et ils devraient rester l’auteur d’un seul bon livre, quelles que soient les pressions du milieu et de l’éditeur en cas de premier succès. Après tout, chacun devrait être sa propre conscience, histoire de respect personnel et de respect d’autrui : comment ose-t-on solliciter le temps et l’argent d’autrui avec du jus de chaussettes ? A y songer, c’est à se demander comment tant d’écrivaillons ne se sentent rougir avec l’envie de purger leur ego 200 mètres sous terre. Car l’expérience montre, tel Maxence Fermine ou Amélie Nothomb, que le reste de leur ‘œuvre’ n’est que redites ou délayages. Il faillit en être de même de la saga entomologique de Bernard Werber, lequel doit beaucoup aux travaux scientifiques de Edward O. Wilson, qui avait beaucoup fait pour les vulgariser. Bref, en principe, les véritables écrivains écrivent au gré de l’inspiration, en temps et en heure ( quoique plus souvent avec retard quand flemmardise ou cafard les gagne ), sans considération de timing autre que la nécessaire rentrée financière pour survivre. 4. Ce manque de caractère et d’originalité a l’effet pervers d’abaisser la qualité sur plusieurs fronts : les romans trop construits, trop riches ou trop originaux sont boudés par la critique ( et donc par tout le public qui ne prend pas la peine d’explorer par lui-même ), parce que habituée à l’écriture facile, celle-ci ne sait pas comment les apprécier, défendre ou relayer. Certains critiques ne sont même pas à la hauteur de la tâche, et manquent de culture autant que de recul. Mais plus souvent qu’on ne croit, elle avoue en privé craindre de détonner et de devoir avouer ou rendre compte de la médiocrité du reste : après tout, elle en vit, et la rationnalité invite à ne pas se tirer une balle dans le pied. Les réputés Lire et Magazine Littéraire, n’en déplaise à ses abonnés, ne se font que les aimables relais de leurs amis éditeurs, avec des comptes rendus convenus et passablements superficiels.
5. Paradoxalement, ces manques de consistance littéraire et manques de recul dans la presse sont bien ressentis par les sphères concernées, du moins instinctivement. En témoignent les élogieux argumentaires de presse que chaque service de presse joint aux exemplaires envoyés pour recension, court-circuitant le travail personnel du critique et son opinion propre. Ainsi, la plupart des journalistes, trop contents du travail ainsi mâché, ne font plus que copier/coller ledit argumentaire. Pour preuves, l’étonnante proximité de contenu des chroniques quels que soient le support, même dans les recensions effectuées par les journalistes dits sérieux, et les mêmes et multiples erreurs dans les noms et titres des nominés copiées/collées depuis les dépêches AFP, laquelle gagnerait à en vérifier l’orthographe ! A sa décharge, et en cela les années se ressemblent, même le site du Prix Goncourt semble incapable de faire un sans faute dans les quelques noms qu’il entend mettre en compétition. Naturellement, les productions à plus faible tirage, n’assurant pas pareille promotion en livres gratuits, sont dans l’ensemble ignorées, dans tous les sens du terme !
III • « Laissons les ‘petits’ Auteurs aux ‘grands’ Editeurs »
Les conséquences sont dramatiques pour la qualité :
1. Le bon lecteur, lassé par des critiques amorphes et impersonnelles, délaisse la lecture et les journaux littéraires, dont le tirage constamment en baisse fait pâle figure auprès de leurs équivalents anglais, allemands ou russes ; qui parle désormais in extenso d’un bon livre ? Personne ne s’épanche s’il n’y a rien à en dire. Moins encore quand au lieu de donner un mets savamment concocté, il livre tout ce qu’il y a de plus nauséabond, en ayant pris soin de filtrer toute nourriture pour le lecteur : pareil produit, car à ce stade ce n’est plus un livre qui se respecte, mais une merde tout ce qu’il y a de plus artificiel, est sous le navet, car le navet peut encore se manger, en conservant quelque saveur. Pour plus de détails, lire par exemple l’ouvrage de Pierre Jourde : La Littérature sans Estomac.
A ce sujet, la ‘merdocratie’ ayant supplanté la méritocratie, je ne résiste à la tentation de citer cette critique anonyme laissée sur www.amazon.com pour Le Marché des Amants ( et je n’en suis pas l’auteur ) : « affligeant, consternant, pitoyable, misérable, etc. Il n’y a pas de mot suffisament fort pour décrire la furieuse envie de vomir, sauvage, qui vous saisit au gosier quand vous commencez à lire cette chose commerciale, puisque, autant le dire, comme à chaque fois avec Angot, il n’est nullement question de création littéraire, mais de marchandage de mots ! Alors, si vous êtes attiré par l’éloge de la vacuité absolue, l’épanchement d’un ego nécrosé d’intellectualisme creux, qui se répand avec une certaine volubilité masturbatoire sur beaucoup de pages, achetez ce truc, mais par tous les diables, conservez votre ticket de caisse, puisqu’il se pourrait, dès la fin de la première phrase ( dont je vous laisse la découverte, qui, à moi me fit rire de longues minutes, tant… Vous verrez ! ) que vous ayez envie de vous faire rembourser, ce qui, après que vous l’ayez fait, vous donnera une bonne leçon de ne jamais plus vous répandre dans la fange d’Angot ! Ensuite, apaisé, allez acheter n’importe quel polar pour vous purifier la tête de ce que vous vous êtes risqué à lire de ce nouveau produit made in Angot » ! Pourquoi les lecteurs ne le disent-ils pas plus souvent ? Pourquoi ne s’en ouvrent-il pas dans les journaux, comme dans les célèbres querelles littéraires d’antan ? 2. Le grand public, de plus en plus habitué aux navets dès lors qu’on les lui présente comme la norme de l’excellence littéraire, ne se sent pas invité à creuser et à parfaire sa culture. A moyen terme, c’est tout le problème du renouvellement de l’écrivain et celui encore des générations futures, pour ne rien dire des écoles d’écrivains, c’est-à-dire des écoles de pensée ( je précise, car le concept paraissant un peu désuet aujourd’hui pourrait facilement être perçu comme une institution de formation ). Et c’est sans parler du problème de la place de l’écrivain dans notre société : que dire de son statut quand il se retrouve invité dans des émissions télé fourre-tout aux côtés de célébrités sans profondeur ? Cette ‘peoplerisation’ par le bas ne fait que maintenir le spectateur paresseux dans une médiocrité entretenue à grands coups de battage médiatique, par l’effet vu à la télé, entendu à la radio.
Les conséquences sont d’ailleurs patentes, palpables même par l’ignorant : quels sont les successeurs contemporains des grands écrivains de la première moitié du XXe siècle ? Pourquoi le nombre de prix Nobel s’est-il tant ralenti après les Gide ( 1947 ), Mauriac ( 1952 ), Camus ( 1957 ), Saint-John Perse ( 1960 ), et autres Sartre ( 1964 ) ? D’ailleurs, la littérature française est de moins en moins lue et traduite à l’étranger, et pour cause ! La domination anglo-saxonne n’est pas seule en cause, en témoigne son succès en France : le roman anglo-saxon est généralement mieux construit, plus intéressant et plus long ( 400-700 pages ) que les mièvres nouvelles sans nouveauté que nombre d’éditeurs ont le culot d’avancer comme un roman…
3. Et le public en général, déçu par le livre pourtant couronné, ne croit plus guère à l’objectivité du prix. Il ne faut pas confondre l’explosion des ventes tirée par un grand prix avec l’impression ou l’opinion intime de l’acheteur : le fameux Prix Goncourt, qui effectivement décuple les ventes ou presque, est aussi réputé pour être « le prix qu’on offre mais que nul ne lit ». Personnellement, on l’aura compris, non seulement je ne me fie plus aux prix, quels qu’ils soient, mais connaissant les liens incestueux et interlopes du milieu, ils fonctionnent désormais et plus sûrement comme prescripteurs inversés : fuir tout livre consacré, car le prix a toutes les chances d’avoir été octroyé pour des raisons autres que d’excellence littéraire. C’est vraiment une corruption totale de la légitimité d’un prix, exemple s’il le fallait de comment la corruption du meilleur engendre le pire !
4. Se méfier des prix comme de la peste est aussi gagner un temps précieux autant que de précieuses économies : le navet, dont personne de censé ne veut finalement, se retrouve à Paris sans surprise ‘en occasion’ et à l’état neuf (!) dès la première semaine de sa parution ( parfois même avant ), sur les quais et chez les grands libraires tels Joseph Gibert ou Gibert Jeune, à deux tiers du prix et souvent moins. Passé un mois ou deux, il n’est plus qu’à la moitié du prix initial, et une fois la version poche parue, on le trouve bientôt à 2-5 € sur les brocantes, au Marché Brassens, et même sur les bacs extérieurs des deux Gibert. Le prix est d’autant plus vite tiré vers le bas que le tirage fut indûment élevé.
5. Et finalement, à quoi servent les prix ? Pourquoi existent-ils ? Sans doute pour insuffler un système moribond et compenser les pertes de notoriété des titres peu consistants. Car dans le meilleur des mondes, entre le XIXe siècle et la Seconde Guerre mondiale, la critique personnelle et engagée autant que le bouche à oreille suffisaient amplement à assurer le succès d’un livre. Vu sous cet angle, l’explosion du nombre de prix signe une démission intellectuelle, un abandon des responsabilités : plutôt que se faire une opinion soi-même, l’« opinion » ( laquelle ? ) est, comme les bœufs du fameux « troupeau » de Nietzsche, attirée par le rouge du bandeau qui ceint le titre couronné, ainsi que par les éloges enthousiastes mais de circonstance des stars des plateaux télévisés, à fuir également. Les rares présentateurs sérieux comme Pivot ou Polac ont depuis longtemps quitté le navire. C’est pourquoi, plutôt qu’assurer une sélection sérieuse des titres à publier, les grands Galligrasseuil tablent sur l’octroi d’un prix et/ou le parfum du scandale pour tirer leurs ventes.
IV • Le Livre jetable
Il en existe deux sortes : le livre grand format dont personne ne veut, et le poche, cette louable invention pour démocratiser le livre. Mais il n’y a aucune raison de défendre deux formats industriels avec, en fin de compte, un net surcoût pour le consommateur et l’industrie du recyclage papier : le Japon par exemple, premier producteur mondial de livres, sort presque tous ses titres en poches de qualité, sur papier bible ( les grands formats existent aussi, et trouvent leur public dans le troisième âge ).
De plus, en Occident le livre industriel moderne n’a plus aucune valeur comme objet. Sachez que la fabrication d’un livre courant de quelque 300 pages vendu 20-25 € revient à 1,50 € maximum, et d’autant moins que le tirage est important ( au-delà des 3000 exemplaires ). Le différentiel part en droit d’auteurs éventuels ( 8% du prix public, à partager avec le traducteur s’il y a ), gestion et marge pour amortir tout ce qui partira au pilon, et surtout en diffusion-distribution (~55%). Le prix public du livre est donc trop élevé en France, le double de son équivalent aux Etats-Unis ( en partie en raison de l’appréciation de l’Euro ). Dans la zone Euro, il y a des différences notoires : un libraire en France bénéficie de ~35% ( petites librairies ) à plus de 42% de remise ( chaînes type FNAC ou Leclerc ) sur le prix public, et parfois davantage, jusqu’à 85% pour les grands clubs. En Italie par exemple, le libraire n’a que 20-30%, mais il est vrai que là-bas le livre n’est pas assujetti à la TVA. Le fait est que le client instruit rechigne à mettre les quelque 20€ dans le navet que le troupeau s’arrache.
Publiant trop, l’éditeur boulimique, qui pensait faire son beurre en inondant le marché, se retrouve avec d’énormes excédents, façon CEE. Depuis une décennie au moins, plutôt que de les pilonner, la mode est au soldeur, à qui l’éditeur cède ses invendus à 12,5% du prix public ( un maximum ). Le soldeur fait ensuite 100% de marge : libraires et marchands de livres s’y approvisionnent donc à 25% du prix public, pour doubler à leur tour leur mise en les revendant au client comme vous et moi, à 50% dudit prix public. Le système ainsi institutionnalisé prouve bien que le secteur connaît sa surproduction, et que tels des parasites, des entreprises se chargent de recycler les invendus en les écoulant dans un circuit parallèle. Cela donne certes une seconde chance au livre qui s’est mal vendu, et aussi un prix plus proche de sa valeur réelle. A noter que les livres soldés ne sont pas tous mauvais : beaucoup « n’ont pas trouvé leur public », soit qu’ils étaient en avance sur leur temps ( rare ), soit qu’ils aient été boudés par la critique ( fréquent ), soit que l’éditeur s’est débrouillé comme un manche ( fréquent aussi ).
Nul ne thésaurisant des livres qui n’interpellent pas, l’objet moderne n’a rien non plus pour lui : on s’en défait. Imprimé sur papier courant ( lisez médiocre, fruste, jaunissant et cassant au bout de quelques années ), l’impression est en caractères gros et gras, dans une police passe-partout. La couverture moderne est souvent tape-à-l’œil, voire vulgaire, sans subtilité, et sa pellicule protectrice tend à peler. Par gain d’argent, les pages sont simplement collées au dos, pouvant donc s’en détacher, malgré les progrès faits en ce sens. Mais passée leur période d’extase médiatique, ils ne seront plus jamais recherchés, sauf comme preuves d’une culture en dégénérescence. Mon tout frise le ‘foutage de gueule’. Car à quoi bon donner de la confiture aux cochons ?
Epilogue : l’Epoque dorée
A l’opposé du livre jetable, le vrai amateur de livres, écœuré ou inintéressé par l’air du temps, va chez les bons bouquinistes ou le libraire de livres anciens pour rechercher ou chiner un livre de qualité. C’est-à-dire un bon texte, un classique pénétrant ou une lecture consistante sinon roborative, en impression typographique avec une belle police de caractères ( garamont ou autre ), d’éventuelles lettrines, gravures ou illustrations modernes avec leurs serpentes de protection, le tout en cahiers cousus.
L’amateur privilégie les titres rares, les éditions originales (E.O.) ou les grands papiers, à savoir un des rares exemplaires supplémentaires au tirage courant, de préférence à grandes marges, sur papier fort, ou de luxe dont diverses sortes de papier Japon, Chine, Whatman, Vergé, Hollande. Le tout, si possible, avec grands témoins en gouttière comme en queue.
Et pour peu qu’il soit amateur de belles reliures, il recherchera une reliure fine, en cuir plein ou à coins, avec nerfs apparents, filets, fers, fleurons et caissons dorés, tranches marbrées ou dorées ( ou les deux ), et éventuellement avec roulettes dorées et mosaïques en cuir, le plus souvent fournie avec un signet assorti.
O Tempora, O Mores… |