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 | GONZALEZ RODRIGUEZ Sergio | | Des Os dans le Désert | | Titre original : Huesos en el Desierto | [15] Passage du Nord/Ouest
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379 pages - 23 € ISBN 13: 978-2-914834-27-8
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| Texte | Iconographie | Pertinence | Objet | Informatif/Intéressant
Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
Appareil critique
| Cartes
Dessins / Croquis
Photos / Reproductions
Quadrichromie
Griffe originale
| Concision
Cohérence
Esprit / Génie
Pluridisciplinaire
Sujet original
| Cartonné / Relié
Grand format
Papier spécial
Maquette / Typographie
Autres / Cachet
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Quand la réalité dépasse la fiction… Une enquête serrée sur des centaines de meurtres de jeunes femmes à Cuidad Juarez (ville du nord du Mexique) restés impunis, qui dénonce avec force la corruption des pouvoirs publics locaux et fédéraux par les cartels de la drogue. Depuis 1993 dans la cité ouvrière de Ciudad Juarez ( l’ancien Paso del Norte, point de passage mexicain vers le Texas ), plusieurs centaines de femmes jeunes, parfois très jeunes, sont enlevées, puis violées et assassinées, leur corps mutilé abandonné sur des terrains vagues. Or l’enquête officielle piétine depuis plus de quinze ans, alternant déclarations tantôt rassurantes et tantôt triomphalistes, arrestations de supposés coupables dont certains meurent mystérieusement en prison, radiations et nominations de responsables, campagnes de presse, intimidation de témoins et disparition de preuves… Les politiques adoptent tantôt la tactique de l’autruche, tantôt la posture de la croisade anti-criminalité, du moins devant les caméras. En attendant, les meurtres continuent avec la même effroyable régularité, celle d’une machine bien huilée qui, sûre de son impunité, se moque éperdument de ces agitations de surface…
Le lecteur négligent ou blasé pourrait lire ce livre comme un roman de James Ellroy, en y retrouvant les mêmes ingrédients d’horreur individuelle et collective. Mais un esprit avisé ne doit jamais oublier qu’il ne s’agit pas d’une fiction, mais d’une enquête réelle portant sur des faits avérés, en cours ; l’enquête mit d’ailleurs la vie de son auteur en danger, ainsi que celles de plusieurs de ses témoins. Sans entrer dans le détail des événements eux-mêmes éloquents et exposés avec minutie par l’auteur, soulignons plutôt les principaux points d’analyse proposés par Sergio González Rodríguez, qui sont aussi les plus instructifs pour le lecteur peu informé de la réalité politique et sociale du Mexique contemporain :
1. D’abord l’importance de la localisation de l’affaire : Ciudad Juarez demeure la plaque tournante de tous les trafics de produits et êtres humains entre le Mexique et les Etats-unis ( cf. par exemple les évocations faites, pour les années 1920-1930 sous l’ancien nom de Paso del Norte, dans Le llano en flammes, recueil les nouvelles de Juan Rulfo, Folio ). A ces trafics tristement traditionnels, s’est ajoutée plus récemment les maquiladoras, une industrie florissante de sous-traitance de produits manufacturés, entraînant la multiplication d’usines employant massivement à très faible coût des femmes de milieux défavorisés : autant dire un bétail humain, livré là à la portée des puissants réseaux de narcotrafiquants, dans une région périphérique volontiers abandonnée des pouvoirs centraux, un provincialisme de mauvais aloi miné encore aujourd’hui par le système archaïque du ‘caciquat’ ( mainmise de potentats locaux, se plaçant par la terreur au-dessus des lois : cf. un autre classique de la littérature mexicaine : Ceux d’en bas, par M. Azuela, L’Herne ). Rappelons aussi que le Mexique est un état fédéral, et que les tensions et rivalités entre les états et le pouvoir central ( aux sens administratif et géographique ) de Mexico entravent souvent l’action publique et facilitent la corruption des élites régionales.
2. Ensuite, un point de sociologie culturelle : les nombreuses victimes présentent le même profil. Ce sont toutes de jeunes femmes actives employées dans ces usines de manufacture, travaillant dur toute la semaine avec pour seul loisir, en général, la distraction du week-end dans des établissements ( bars, boîtes ) fréquentés par une faune interlope de jeunes désœuvrés, de petits caïds et de péquenots échoués dans la grande ville. Les mauvaises rencontres y sont faciles, et même fortement facilitées par la complicité de la police locale. Ce profil entre malheureusement en résonance avec le préjugé exprimant le malaise de la société rurale et traditionnelle devant l’évolution des mœurs : sans être des Rosa Luxembourg, ces jeunes femmes apparaissent localement volontiers comme des menaces à l’égard du modèle archaïque de la femme soumise au foyer, dépendante de son mari ( en particulier, financièrement ) et ne fréquentant pas les lieux publics. Aussi les victimes souffrent-elles d’une image de ‘putes’, et d’imprudentes dans le meilleur des cas, dont on n’est pas loin de penser, voire déclarer par voix officielle, qu’elles ont cherché ce qui leur est arrivé… Appartenant en outre à un milieu défavorisé, dans cette société fortement inégalitaire elles ne bénéficient pas de la protection dont jouissent les femmes émancipées des milieux plus riches et ouverts à la modernité.
3. Enfin, et c’est le nœud du problème, tous les fils de l’enquête conduisent immanquablement à la gangrène nationale du trafic de drogue, particulièrement florissant dans la région, au-delà des péripéties faisant alterner les cartels dominants. Le livre veut démontrer que les narcotrafiquants sont les vrais auteurs de ces enlèvements meurtriers, qui procèdent d’une part d’une forme particulièrement immonde de ‘divertissement’ aux dépens de proies faciles et quasiment sans défense, et d’autre part, de manière moins ostensible, de pratiques rituelles d’initiation et de fidélisation à l’intérieur de la société criminelle, avec de claires accointances avec d’autres actes de type satanique ou de sorcellerie.
4. Face à ces exactions, l’auteur dresse le constat accablant de la corruption généralisée des pouvoirs publics, non seulement au niveau local, mais également au niveau national : on reste sans voix à suivre avec lui les belles carrières de tant de ces messieurs ( et de dames parfois ), notoirement corrompus, ayant donné toute leur mesure pour étouffer l’enquête ou la conduire sur de fausses pistes, et qui se retrouvent nommés responsables à un très haut niveau… de la lutte anti-drogue ou anti-enlèvement… En tout cas, González Rodríguez montre également que les alternances politiques ( dont le détail sera peu parlant pour le lecteur étranger ) ne changent rien à une situation où le crime organisé est non seulement couvert et protégé par la corruption, mais ‘détourné’ comme argument de propagande politique à de seules fins électoralistes, sans qu’aucun changement réel de politique n’accompagne les alternances. Et cela, sous les yeux d’une population largement sous- et malinformée, les médias étant systématiquement soit corrompus, soit phagocytés et abreuvés de fausses informations, complaisamment relayées. Tous les détails sur lesquels pourraient s’appuyer le désir de justice et de paix s’effacent devant une évidence assénée d’après les meilleures sources économiques : la suppression du trafic de drogue entraînerait un effondrement de plus de 20% de l’économie nord-américaine, et de près de 70% de l’économie mexicaine…
De ce fond d’enfer dantesque, émergent comme l’auteur quelques figures admirables ou émouvantes : quelques très rares officiels, risquant chaque jour leur vie pour un peu de justice, mais qui parfois ( et on les comprend ) se résignant à jeter l’éponge lorsque leurs proches commencent à être frappés de représailles. Des parents de victimes s’obstinent à résister aux pressions et aux intimidations pour réclamer enquête et justice, au sein d’associations sans moyens et sans pouvoirs, en sont parfois les victimes ‘collatérales’, tel cet ingénieur d’origine arabe, certes pas un ange, mais désigné malgré les preuves comme bouc émissaire et comme coupable, mort en prison pour avoir trop parlé… Et il y a bien sûr les centaines de victimes directes, dont la liste emplit les pages 260-277, en manière de mémorial…
Techniquement, le livre alterne les chapitres ‘narratifs’ et les exposés plus analytiques. Peut-être dans les premiers le lecteur français éprouvera-t-il quelque peine : il semble que l’auteur ait adopté le mode de narration journalistique de la presse d’investigation nord-américaine, très différent des pratiques françaises. S’agissant souvent de surcroît d’acteurs et de contextes peu ou pas du tout connus, on peine parfois à suivre la pensée principale : il s’agit d’un style qui énonce et juxtapose les faits ‘bruts’, sans ménager les transitions, laissant souvent au lecteur le soin de tirer la conclusion de l’exposé, ce qui n’est pas toujours aisé quand on est un peu perdu dans le flot factuel. Cette petite réserve faite, l’ensemble se lit très bien. Signalons pour finir que le travail de Sergio Gonzalez Rodriguez a inspiré 2666, livre du Chilien Roberto Bolaño ( traduit en français chez Christian Bourgois ). François PROST © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°39 : 14.V.09 * * *
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