IV.1 • Quelques rudiments d’essence freudienne
Le football a parfois été présenté avec des relents psychanalytiques : le symbole du ballon, de genre certes masculin en français mais aussi féminin comme dans d’autres langues ( balle, pelote, ou pelota en espagnol ). Et le ballon visant justement la cage du goal est un grand classique freudien, le premier en tant qu’action du masculin, le second comme symbole de réceptivité féminine.
 Ce qui n’est pas sans rappeler les deux monuments commérant la Révolution Française de 1798, la Tour Eiffel pour fêter le centenaire de 1889 face à l’Arche de la Défense du Danois Otto von Spreckelsen, mort prématurément avant le bicentenaire de 1989…
Conformément au chapitre précédent sur la chasse, c’est là une position de domination masculine, souvent observable en primatologie, et même fort appréciée de certaines femmes ; après tout mieux vaut un peu de force et de virilité que l’irrésolution romantique. Le fait est que protéger un but est profondément ressenti par les joueurs comme un devoir proche de celui du soldat chargé de défendre la mère patrie… Resterait alors à comprendre ce que ressentent les footballeuses quand elles-mêmes jouent au football : il est fort à parier qu’elles vivent plutôt la beauté du sens tactique autant que l’esprit de coopération entre les membres de l’équipe, quintessence de la réussite qui manque de plus en plus aux joueurs masculins, souvent importés sous les couleurs d’une nation à grand renfort de cachet exponentiel.
Il y a aussi la version plus imagée du pied ‘lutinant’ le ballon ( ‘la balle’ ), dont cette fois la sphéricité renvoie au grand symbole de la féminité, le pied devenant ici un équivalent du phallus. Mais vu les points précédents, cette interprétation dogmatique de l’école freudienne n’est pas recevable, car elle ignore tout de la longue histoire et de l’engouement pérenne pour le sport telles que décrite dans les chapitres précédents. Certes, elle reste applicable ailleurs, comme en Formule 1 où le vainqueur, après être systématiquement embrassé par une ou deux belles jeunes femmes en une trinité évocatrice à l’instar du cyclisme, débouche une bouteille de champagne dont il asperge abondamment son entourage. Cette évidente scène de liesse est conforme à certains anciens rites de fécondité propitiatoires, qui nécessitaient la présence et la participation du chef.
IV.2 • Quelques rudiments d’essence adlérienne
La volonté de puissance, expression empruntée à Nietzsche par Adler, un ancien disciple de Freud avant de s’en détacher, est évidemment incarnée dans la puissance du capitaine de l’équipe. Volonté de vaincre l’adversaire certes, mais aussi volonté de se surpasser et de coiffer des coéquipiers sur le poteau. Le capitaine d’un équipe de football est rarement autre que le meilleur joueur de son pays, ou du moins perçu comme tel. C’est même lui qu’on reconnaît ipso facto, c’est lui qui symbolise autant l’équipe nationale ( ou celle du club pour lequel il joue ) que les espoirs du peuple derrière lui.
 Mieux encore, il incarne la figure du héros, celle en qui la jeunesse en particulier s’identifie volontiers, en lui conférant une admiration et une certitude de victoire qu’envierait tout bon politicien de second ordre, à supposer qu’il en existe de premier rang. C’est son image que monnaient les annonceurs à coups de millions et de produits dérivés, c’est son effigie seule qui vaut son pesant d’or quel que soit le mérite de ses coéquipiers et de l’entraîneur. Le héros remporte tous les suffrages, son nom circule sur toutes les lèvres, et sa figure dépasse en stature l’homme le plus puissant du pays, sinon de la planète.
Il est à noter là encore que le vrai meneur a une chance insolente : il gagne souvent, bien plus que ne le laisseraient présager une étude statistique robuste. Non que le succès d’estime et ses compétences ne soient pas de forts émulateurs, mais le joueur adulé décuple une force peu commune, proche de celle du dieu vivant, dont témoignent des passes et des opportunités qui parfois dépassent l’entendement.
IV.3 • Quelques rudiments d’essence jungienne
La psychologie analytique de Jung entend expliquer la psyché par delà les divisions d’écoles, et explique, pour simplifier, les positions de Freud et d’Adler comme le résultat d’une incompatibilité de types psychologiques. D’un coté les introvertis dogmatiques de l’école freudienne, de l’autre les extravertis non moins dogmatiques de l’école adlérienne. Les jungiens, de manière générale, raisonnent en termes de complexes ou archétypes inconscients : ce qui n’est pas aisément explicable du point de vue conscient provient d’une activation ( ou constellation ) d’un complexe inconscient.
De ce fait, l’archétype du héros est souvent présent : les joueurs en vue sont non seulement d’excellents techniciens parvenus à ce stade grâce à un entraînement adéquat, mais aussi des personnes relativement individuées qui s’identifient à leur Soi, leur véritable personnalité, sans trop se poser de questions. La dextérité technique s’obtient par répétition et assimilation inconsciente, au point qu’on parle abusivement de ‘réflexe’ ( or il ne s’agit que très rarement d’arcs-réflexes ). C’est même le but de certaines pratiques zen, comme le tir à l’arc : l’action est moins importante que l’attente du moment propice, garant du succès. Les capitaines réussissent ainsi des passes et coups quasiment imparables, sauf lorsque le stress et le poids des enjeux ne vient perturber l’égo conscient, comme le vécut amèrement Platini dans ses tors au but face à l’Allemagne.
Enfin, il convient de dire quelques mots de l’ombre, ce complexe inconscient qui rassemble tout ce que nous ne savons pas de nous-mêmes, refoulons ou refusons de voir. Elle se projette ainsi sur l’équipe adverse, et préférentiellement sur celle du pays traditionnellement ennemi, telles l’Allemagne et l’Angleterre pour la France. Elle peut aussi se projeter sur des nations perçues comme inférieures, ce qui fut longtemps le cas pour les pays africains, et même latino-américains. C’est ainsi que l’engouement d’un public pour de son équipe et contre une autre est souvent motivée par une projection négative sur l’adversaire, dont témoigne chez les joueurs le killer instinct vu plus haut, et qui mène trop souvent les hooligans à des exaction déplorables.
IV.4 • Dernières considérations
Enfin, la culture générale reprend quand même l’ancien rite du Triomphe. Comme en 1998, les ‘autorités françaises’ avaient prévu en juillet 2006 que l’Equipe de France descendît les Champs-Elysées, quel que fut le résultat de la finale, mais annulé in extremis suite au carton rouge donné à Zidane. Une procession sur cette avenue emblématique de Paris, et de la France puisqu’elle est connue du monde entier notamment grâce au traditionnel défilé du 14 juillet, est la plus grande consécration que la République ait à sa disposition pour honorer ses héros.
Cela, avec précisément la silhouette de l’Arc de Triomphe, est une fidèle reproduction de la tradition romaine d’honorer le grand général qui se serait illustré par le combat et la conquête de nouveaux territoires. C’est aussi la preuve que certains rites anciens sont pérennes en France, pourtant fille aînée de l’Eglise : le pays garde ainsi jalousement quelques traditions éminemment païennes, vieilles de plus de deux millénaires, et que des millions de Français attendaient de fêter avec leurs ‘dieux du foot’…
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