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Ouvrage d’une femme sur celles, amantes et/ou analystes, qui entourèrent la vie personnelle et professionnelle de Jung, avec quantités d’informations nouvelles. De même, un éclairage nouveau sur les raisons de la fondation du Club Psychologique de Zürich. Fiche de Lecture.
| 1 • Profils féminins 2 • Les Amantes : Sabina SPIELREIN, Toni WOLFF, Emma JUNG 3 • Marie-Louise von FRANZ & Barbara HANNAH 4 • Le Club Psychologique de Zürich |
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On parle peu de toutes ces femmes qui ont accompagné Carl Gustav Jung au cours de sa vie, soit en tant que collègues ou en tant qu’amantes. Naturellement, si sa vie privée a souvent été occultée par les biographes successifs pour des questions de déontologie autant que par crainte de ternir l’image du père de la psychologie analytique, il importe de comprendre leur apport à sa réflexion et son évolution dans un esprit de réunion des contraires. L’auteur revient souvent à la pensée Jungienne, soit par des développement personnels, soit en citant les femmes qu’elle étudie. Le livre commence par cet « il a dit… », leitmotiv de ces femmes fidèles à la pensée de Jung au point parfois de ne pas supporter une critique, et attitude qui en a antagonisé plus d’une, telle Olga Fröbe-Kapteyn, l’organisatrice des célèbres Rencontres d’Eranos, et laquelle ne les invita plus à partir de 1937…
D’une manière générale, ces femmes « assumé, dès sa mise en place, des responsabilités de direction, à tel point qu’on a même pu dire qu’il régnait un véritable matriarcat au Club psychologique [ de Zürich ] ! En revanche, dans l’histoire des idées, elles n’ont pas réussi à développer une réflexion autonome qui leur soit vraiment personnelle : elles sont toutes restées cantonnées à l’intérieur de la pensée de Jung, comme si elles y étaient bloquées. Certaines se sont consacrées à illustrer l’ensemble de son œuvre, comme Jolande Jacobi dans des ouvrages désormais classiques, dont La Psychologie de C. G. Jung, Complexe, archétype et symbole, ou encore Aniéla Jaffé avec The Myth of Meaning, Marie-Louise von Franz dans C.G. Jung, son mythe et son temps, Toni Wolff dans Einfühlung in die Grundlagen der komplexen Psychologie, Liliane Frey-Rohn dans Vom Freud zu Jung, et Barbarah Hannah avec Jung, sa vie et son œuvre ( pp. 9-10 ) ».
Le livre de Nadia Neri apporte de nombreux éclaircissements, en dépit de quelques survols et une tendance à la répétition à travers les chapitres. Autre grand mérite de l’ouvrage, son abondante biographie, notamment d’ouvrages en allemand et en italien toujours en attente de traduction en français.
1 • Profils féminins
Les femmes de Jung, à peu d’exceptions, présentent une typologie commune : « toutes sont issues de familles aisées, appartenant souvent à l’aristocratie, et font partie de l’élite culturelle de la société de début du XXe siècle […] chacune se caractérise par une profonde introversion […] très souvent, elles préfèrent avoir recours non pas tant à l’œuvre qu’à la correspondance pour éclairer un point délicat de la pensée de Jung. Elles considéraient à juste titre que, dans ces lettres, Jung exprimait sa pensée plus librement et avec moins de réserves […] toutes ces femmes se consacrent à de sujets complexes et délicats avec lesquels leur nature même de femme les met directement et profondément en contact. Ces sujets sont au nombre de trois : la relation de la femme avec la nature ( elle a une conscience directe de son essence à la fois vitale et destructrice ), le problème du mal et la question de la mort […] Les femmes auteurs jungiennes, fidèles à la thèse de Jung sur la primauté du niveau archétypique, évoluent toujours un plan qui semble plus universel et collectif qu’individuel ( pp. 22-23, 32 ) ».
La relation tellement particulière avec Jung, et cet élan religieux présent chez les individus comme dans l’environnement, s’est, à mon avis, directement répercuté sur la vie de ces femmes, toutes incroyablement seules, toutes dans l’impossibilité de vivre une relation significative avec un homme, comme de procréer, sauf au plan artistique et culturel, mais toutes liées par l’expérience commune de leur analyse avec le même analyste ( pp. 22-23, 27 ) ».
Plus important, chacune a apporté sa pièce à l’édifice de la psyché humaine, patiemment déchiffrée et ‘révélée’. L’auteur déclare ainsi comment Carl Albert Meier « a confirmé mon intuition selon laquelle toutes ces femmes formaient, chacune avec sa propre personnalité, un ensemble significatif, comme un puzzle dont chaque pièce singulière était psychologiquement nécessaire à Jung et n’avait son plein sens que si elle était insérée dans l’ensemble D’autre part, d’après lui, c’est précisément là que réside la raison de fond pour laquelle elles n’ont jamais pu établir de relations d’amitié entre elles (p.37) ».
2 • Les Amantes : Sabina SPIELREIN, Toni WOLFF, Emma JUNG
Comme nombre des collaboratrices sus-mentionnées, les amantes de Jung ont d’abord commencé par une analyse avec Jung lui-même. Les plus emblématiques furent Sabina Spielrein, rapidement remplacée par Toni Wolff, dans une relation qui dura plus de quarante ans. Parlant d’elle à Miguel Serrano, Jung dit : « ‘la relation entre le roi et la reine de Saba semble contenir toute chose ; elle est d’une qualité vraiment numineuse […] Mais si vous deviez rencontrer la reine de Saba en chair et en os, gardez-vous bien de l’épouser’. La reine de Saba n’est destinée qu’à une espèce d’amour magique, elle n’est jamais destinée au mariage. ‘Si vous l’épousiez, vous seriez détruit et votre âme se désintégrerait […] Dans ma longue expérience, je n’ai jamais rencontré de mariage qui se suffise à lui-même (p.44) ».
Sabina SPIELREIN
Sabina Spielrein est inconnue en dehors du cercle restreint des connaisseurs de l’histoire de a psychanalyse. Selon de nombreux chercheurs, malgré son souci de défendre la ‘maternité’ de ses idées, celles-ci auraient été reprises par Freud et Jung, avec qui elle entretenait des échanges soutenus. Mais ceux-ci ne la mentionnent pas. Parmi ses idées, pénétrantes s’il en est, « la femme a moins de possibilités de vivre ses désirs personnels dans la réalité. En compensation, elle possède une capacité plus grande de mimétisme vis-à-vis des autres, partageant leurs expériences de vie […] Dans la vie inconsciente, la femme réussit beaucoup mieux cette objectivation, c’est si vrai que des femmes tout à fait improductives se révèlent parfois être de véritables poètes dans leurs rêves ou dans leurs états de rêverie ( pp.20-21 ) ».
Dans Jenseits des Lustprinzip ( Au-delà du principe de plaisir ), « pour certains, dont font partie Marthe Robert et Aldo Carotenuto, Freud aurait emprunté le noyau essentiel de son travail à celui de Sabina Spielrein, qui, avec raison, s’est toujours préoccupée de revendiquer la propriété de ses idées. Je souligne cet aspect, car j’ai été frappée par l’absence totale de ce genre de sentiments chez les femmes qui, ensuite, ont collaboré avec Jung […] Sabina Spielrein aurait été l’inspiratrice des concepts d’anima, d’ombre et de persona, instances fondamentales qui organisent le modèle jungien de la psyché. Carl Albert Meier et Sigmund Hurwitz, quant à eux, voyaient en Toni l’inspiratrice principale du concept d’anima. Toutes deux y ont certainement contribué de manière substantielle, chacune de façon différente ( pp.17, 19 ) ».
Toni WOLFF
Quant à Toni Wolff, elle fut « la seule à avoir eu une liaison sentimentale avec lui pendant plus de quarante ans. Sa position peut être considérée à la fois comme privilégiée et inconfortable. Comme on peut le comprendre, elle fut l’objet de projections négatives ou agressives de la part des autres femmes et, surtout, l’objet de l’hostilité de la famille Jung, en particulier de ses enfants […] Une désagréable censure a pesé jusqu’à aujourd’hui sur Toni Wolff, comme sur la publication de ses travaux. Cette censure a été pratiquée par Jung, qui, à sa mort, voulut brûler toutes les lettres, aussi bien celles qu’il avait reçues d’elle que celles qu’il lui avait adressées, et ne la mentionna jamais dans son autobiographie (p.43) »
Toni Wolff avait des pouvoirs médiumniques, et prouva « qu’elle était la seule personne en mesure de le suivre et de le soutenir dans les expériences qu’il traversait. Par la suite, elle a conseillé à qui voulait pratiquer l’imagination active de ne jamais le faire seul, mais avec l’aide d’une personne psychologiquement solide […] l’imagination active porte en soi un potentiel thérapeutique, mais elle peut aussi être dangereuse ou destructrice, le moi risquant d’être submergé, sur le mode de l’inflation, par les images qui émergent de l’inconscient ( (p.47) », qui est du reste aujourd’hui encore le conseil donné à tous ceux, indiens d’amazonie ou touristes, qui veulent prendre des drogues hallucinogènes comme l’ayahuasca.
Tout comme Sabina Spielrein, elle fut une réelle inspiratrice de concepts nouveaux, et non des moindres, plus systématisés : « Toni Wolff est l’inspiratrice des Types Psychologiques […] Les écrits de Toni Wolff sont essentiels : sa collaboration avec Jung a été la plus aiguë et la plus importante. Elle est la première à avoir élaboré systématiquement la psychologie complexe à partir de présupposés philosophiques. De plus, elle a traité de manière originale et pertinente les conséquences pratiques qui ressortent des considérations psychologiques de Jung ( pp. 54, 58 ) ». Entre autres apports pratiquement indisponibles en français, citons sa distinction cardinale de quatre formes structurelles de la psyché féminine, exactement sur le plan en croix des quatre fonctions psychologiques : Mère – Hétaïre / Médiale – Amazone ( explications pp. 64-68 ).
Emma JUNG
Emma Jung, outre ses rôles de mère de famille et de femme au foyer, on souligne peu qu’elle fut aussi l’auteur de plusieurs ouvrages sous son nom, et qu’elle joua un rôle central dans la pensée de son mari, notamment dans les Métamorphoses et symboles de la libido » qui devait sceller la rupture de celui-ci d’avec Freud. Le chapitre qui lui est consacré donne le portrait d’une femme solide sur le plan psychologique, mais d’un tempérament plutôt effacé pour ne par concurrencer son mari sur les plans social et intellectuel, comme en témoigne le long extrait d’une lettre d’elle à Freud.
Sur le plan familial, autant Emma Jung n’accepta jamais la relation de son mari avec Sabina Spielrein, autant elle dut composer avec Toni Wolff, et maîtriser la jalousie qui les liait et l’une et l’autre : « Toni et Emma lui avait demandé de les prendre ensemble en analyse pour essayer de dépasser leurs difficultés réciproques de relation : cette analyse sui generis dura six mois et on imagine sans mal le douloureux effort que ces deux femmes eurent à faire pour s’accepter l’une l’autre et partager le même homme (p.50) »… A la fin de sa vie, sans doute pour limiter les preuves de sa polygamie et du qu’en dira-t-on, « Jung fit brûler ses lettres à Toni Wolff et celles qu’il avait reçues d’elle. Dans son auto-biographie, dictée à Aniéla Jaffé, il ne la mentionne pas. Cependant, on pense qu’il existe une partie encore ‘secrète’, inédite de Ma vie, et dans laquelle Jung parlerait de sa relation avec Toni (p.72) ».
3 • Marie-Louise von FRANZ & Barbara HANNAH
Le chapitre sur von Franz ( celui sur Hannah est très court ) donne quelques éléments sur ses relations avec les autres membres du Club, de ses difficultés avec Toni Wolff, et même de la difficile acceptation que Jung lui ai préféré Aniéla Jaffé au titre de secrétaire particulière et rédactrice de ses mémoires. Concernant son abondante production, sur l’interprétation des contes de fées notamment, l’auteur précise que « nombre de ses livres sont la retranscription faite par ses élèves de cours donnés à l’Institut Jung et qu’elle n’a jamais revus […] Vraisemblablement, l’adaptation aux conventions et le respect des exigences formelles de l’écriture sont considérés comme des ‘pertes de temps’ (p.142) ».
Sur le plan personnel, Marie-Louise von Franz avait un complexe mère négatif, ce qui l’amena, à l’invite de Jung, à vivre avec Barbara Hannah, de 24 ans son aînée. Outre la singularité de la cohabitation féminine dans ces années 1920, c’est aussi le résultat d’une décision de sa part de suivre son inconscient : « j’ai eu plusieurs fois dans ma vie la possibilité de me marier ; la dernière fois, j’avais trente-quatre ans, c’était une affaire très sérieuse, il s’agissait d’un homme à ma portée, que j’aurais volontiers épousé, mais mes rêves étaient absolument négatifs, les rêves étaient tous contraires à ce projet ; j’ai alors décidé de ne pas aller à l’encontre de mon inconscient ; c’est mon inconscient qui n’a pas voulu, moi j’aurais bien voulu naturellement (p.135) ».
4 • Le Club Psychologique de Zürich ( fondé en 1916 )
Ce fut surtout un Club où pullulaient les femmes. Selon l’auteur, « la raison profonde qui pousse Jung à une telle décision tient à la conscience de sa difficulté à contenir les projections transférentielles massives de ses patientes […] Le Blub est confié essentiellement à des femmes ; Jung s’y montre souvent, mais refuse délibérément d’en être le protagoniste (p.98) ». Parmi les raisons avancées de cet entourage matriarcal, Marie-Louise von Franz avance que « Jung se serait entouré de femmes, car elles seules seraient capables de rester aux côtés d’un grand homme sans en être jalouses et parce qu’elles sont plus facilement prêtes à embrasser de idées nouvelles ou révolutionnaires (p.99) ». Les difficiles relations que Jung eut avec Erich Neumann abondent en ce sens.
Mais ledit club fut aussi pour Jung une expérience humaine, afin de voir comment des gens proches de sa pensée pouvaient se comporter selon leur fonction inférieure : « celui-ci […] voulait voir comment fonctionnerait un groupe où la fonction inférieure ne serait pas dissimulée, mais où, au contraire, les gens prendraient contact entre eux par son intermédiaire. Le résultat fut absolument stupéfiant. Les gens de l’extérieur qui venaient y faire un tour, étaient choquées par la conduite grossière et les interminables querelles de groupe (p.103) ». Cependant, l’auteur remarque que « l’agressivité et les rivalités qui s’exprimaient au sein du Club n’ont pas donné lieu à des controverses publiques et impitoyables comme celle, historique, qui éclata entre Mélanie Klein et Anna Freud (p.99 ) ».
Comme le rapporte un rêve édifiant de Marie-Louise von Franz, à la veille d’y adhérer : « ‘un savant, un vieil homme qui ressemblait beaucoup à Jung avait formé un groupe expérimental pour observer comment les animaux de différentes espèces se comporteraient entre eux. J’arrivais dans un lieu où il y avait des aquariums avec des poissons, des enclos avec des tortues, des tritons et d’autres créatures de ce genre, des cages avec des oiseaux, des chiens et des chats ; et le vieil homme était assis au milieu à noter comment les animaux se comportaient socialement entre eux. Je découvris alors que j’étais moi-même un poisson volant dans un aquarium et que je pouvais sauter dehors. Je racontais mon rêve à Jung qui me dit avec un sourire : ‘je pense qu’à présent vous mûre pour vous joindre au Club Psychologique ; vous avez saisi l’objet, l’idée centrale’ (p.104) ».
Pour finir, cet étonnant extrait des Paroles du Seigneur, texte du IIIe siècle trouvé à Ossirinco : « le Royaume des Cieux est en vous ; et quiconque se reconnaîtra soi-même le trouvera. Efforcez-vous donc de vous connaître vous-mêmes et vous vous rendrez compte que vous êtes les fils du Père tout puissant et vous comprendrez que vous serez entrés dans la Cité de Dieu, et que vous êtes vous-mêmes la Cité (p.32) »… Claudio SEPULVEDA SCHULZ © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°40 : 21.VII.10 * * *
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