Moins connue que l’adaptation du mythe de Molière, l’Amphitryon de Heinrich von Kleist ( auteur phare du Romantisme allemand ) est néanmoins une pièce incontournable. Le metteur en scène, Bernard Sobel, a proposé sa lecture à la Maison de la Culture de Bobigny (MC93). |
Qui est Amphitryon, si un autre que lui dit porter le même nom, assumer ses fonctions de général et jouir de ses privilèges auprès de sa femme ? Dans la première partie de cette pièce, la mise en scène de Bernard Sobel se concentre sur cette question du double et de l’identité. Ce thème dominant a sans doute motivé l’intérêt que lui ont porté Plaute, Molière et Kleist, qui ont chacun écrit une version de la pièce.
A l’ouverture du rideau, le plateau est plongé dans la pénombre : une toile en fond de scène représente des arbres, auxquels se confondent leurs propres ombres. Tout est dédoublé, rien n’est clair. Cette scénographie semble excuser la jeune Alcmène qui accueillit Zeus dans sa couche pensant qu’il s’agissait de son mari, et laquelle sera bientôt enceinte de son fils, Hercule. Mais Bernard Sobel s’amuse aussi : si Alcmène est victime, elle en est aussi la grande gagnante par l’heureuse découverte du plaisir sexuel à auquel l’amène Zeus. La jolie Aurore Paris, avec son allure de jeune première ingénue, semble parfois comme traversée du souvenir voluptueux de sa nuit avec Zeus : son corps semble soudain plus incarné, on ne peut que sourire.
Si le thème du double est un thème éminemment romantique, Kleist affectionne un autre particulièrement : le rêve. Ne plus savoir ce qui s’est passé, douter de la réalité, la confondre avec le rêve, voilà les questions sur lesquelles reviennent incessamment les personnages du Prince de Hambourg, et Amphitryon leur fait écho. La deuxième partie de la pièce est intéressante à ce titre, laissant apparaître une structure rotative que l’on peine à identifier, et qui pourrait représenter l’entrelacement des désirs et affects qui fondent notre inconscient, et donc notre identité. Dressée devant, l’entrée de la maison d’Amphitryon ressemble à un temple romain. Les surréalistes, entre autres, ont enseigné la grammaire des symboles oniriques, y indexant le temple.
Entrer dans la maison ( symbole féminin ) comme le font librement Zeus et Mercure, c’est se donner le droit de jouir d’Alcmène. Mais le jeu des comédiens dans la deuxième partie semble déconnecté de l’univers onirique représenté sur scène. Amphitryon n’est plus le somnambule hagard que l’on avait découvert d’abord. Il hurle et se tourne vers un public éclairé en pleins feux et censé figurer le peuple. Voilà que le spectateur recommence à sourire, mais cette fois de dépit devant une scène qui ne fonctionne pas manifestement. Joue-t-on un rêve éveillé ou une simple scène de colère virile ? Cette seconde partie, qui semblait pourtant prometteuse au regard de la scénographie, déçoit. Thomas Mann disait qu’Amphitryon était pour lui de « la plus belle pièce du monde ». Ce spectacle en demi-teinte ne nous fait adhérer à son jugement qu’en partie. |