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 | MILLET Richard | | L’Enfer du roman | | Réflexions sur la postlittérature | | [15] Gallimard
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245 pages - 16 € ISBN 13: 978-2-07-012969-0
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| Texte | Iconographie | Pertinence | Objet | Informatif/Intéressant
Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
Appareil critique
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Dessins / Croquis
Photos / Reproductions
Quadrichromie
Griffe originale
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Cohérence
Esprit / Génie
Pluridisciplinaire
Sujet original
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Sur le champ de la littérature contemporaine, Richard Millet observe les désertions et la débâcle. L’Enfer du roman, un recueil de notes aussi profondes que courtes, dessine une réflexion lucide sur le roman aujourd’hui, en France et dans le monde. Un ouvrage salutaire. Il y a de la colère dans le dernier livre de Richard Millet, une colère sereine mais saine, de celles qui remuent le lecteur autant qu’elles le font réfléchir. Dès sa lecture par exemple, son titre d’Enfer du roman appelle une réaction ! Diable, le roman contemporain serait au service du Mal, penserait-on… L’écrivain catholique ne se dément pas : « non serviam ! dit le Diable : presque toute la littérature contemporaine est en réalité à son service (p.100) ».
Alors, pourquoi user de ce concept moral et chrétien pour analyser le roman d’aujourd’hui ? Si on peut douter que Richard Millet voie véritablement une action du Malin dans l’évolution de ce qu’il appelle la ‘postlittérature’, l’utilisation de cette grille de lecture sert certainement à alerter sur la pente vertigineuse et dangereuse qu’emprunte l’essentiel de la littérature française contemporaine.
Dans cet essai, recueil de notes non classées, il y a donc bien une colère dite mezza voce, mais qui empêche toute désespérance au vu que pareil livre peut encore être édité. Son terreau comporte des réflexions tous azimuts sur la langue, la forme littéraire d’aujourd’hui, la critique, les grands romanciers ou l’évolution du roman. Au-delà de l’aspect morcelé des notes, Millet développe une pensée avec des saillies féroces : « le lecteur contemporain se baigne dans les eaux aseptisés de la langue (p.180) ». Mais pourquoi avoir adopté cette forme de l’écriture brève ? Par facilité ? Ou plutôt parce que chaque notule est une réflexion en elle-même, une invitation au lecteur de prolonger les idées lancées qui, bien que multiples, dessinent une analyse sur le roman français et mondial ?
Le roman, cette forme littéraire qui n’a jamais trouvé de définition dans l’histoire littéraire, en France ou ailleurs, est aujourd’hui vidée de sa substance ; il est sorti de l’Histoire ! La postlittérature, pourtant essentiellement fondée sur le roman, a tué la littérature ! Comme il est impossible d’explorer tous les champs de ce livre, empruntons quelques pistes pour y regarder de plus près.
Après la Littérature
L’auteur attribue l’état actuel de la littérature au nihilisme à l’œuvre à tous les étages de la pensée et de la vie sociales. Il dénonce son exploitation comme fait social, telle la sur-utilisation des écrivains comme caution sur les plateaux de télévision et l’érection de l’écrivain comme statut professionnel. Ainsi le retour à la singularité de l’écriture, à la solitude, à la compagnie des mots et de l’histoire littéraire ne sont plus que des postures que la majorité des écrivains contemporains ignorent.
Or force est de constater que cette dénonciation est fondée sur des faits réels : - il n’y a plus de souffle dans la littérature contemporaine adulée par les media ( ce microcosme de l’autofiction doloriste bobo ) ; - il n’y a plus d’épopée dans la littérature française ; - il n’y a plus de travail formel sur le roman dix-neuviémiste, comme le Nouveau Roman avait pu l’engager ; - il n’y a pas de grand écrivain français reconnu ailleurs… Oserait-on ajouter que les plus grands comme Michon, Quignard ou Bonnefoy ne sont célébrés que par quelques-uns… Les novateurs construisant une œuvre, tels Delaume, Dantec, etc. ) sont marginalisés. A la place, est célébrée la fausse monnaie littéraire : jamais Millet ne s’aventure sur l’attaque ad hominem, mais les exemples seraient légion.
Car pour Millet, le roman postlittéraire est une écriture sortie de la littérature, où l’individualisme est célébré, et non pas le travail singulier par rapport aux autres œuvres et à la langue… Seule la société y est explorée, comme s’il n’y avait plus d’autres champs sur lesquels écrire, et le tout sur le mode du nihilisme triomphant.
Individualisme et nihilisme sont les deux ennemis de Millet : « la majeure partie du roman contemporain, où s’incarne la postlittérature, est la version sentimentale du nihilisme […] Le postécrivain ou le néoromancier est bien plus occupé de la représentation narcissique de la littérature que par l’essence de la littérature ( pp. 11, 13 ) ».
L’état du champ de bataille tourne à la peinture d’une déroute organisée en chantant. La postlittérature rit, Millet pleure. Elle rit de croire qu’elle se ressource en copiant le cinéma, qui a depuis longtemps gagné auprès des gens dans l’art de raconter une histoire : « le roman contemporain n’est que du scénario potentiel (p.68) ». Elle rit d’avoir trouvé l’autofiction introspective à la petite semaine comme champ sans cesse investi, alors que Millet rappelle qu’ « écrire, n’est-ce pas entrer dans une connaissance de soi par des détours où la psychologie […] rechigne à pénétrer ? (p.31) » [ NdlR : remarque valable pour la psychologie ambiante, mais pas pour la Psychologie des profondeurs de Carl G. Jung ni la Psychologie de la Motivation de Paul Diel, qui toutes deux expliquent abondamment le nihilisme et de l’individualisme sus-cités ].
Elle rit de ses ignorances : ignorance de la langue, ignorance de l’histoire littéraire, ignorance d’un regard sur elle-même : « la postlittérature est de la littérature qui se divertit elle-même ( ou d’elle-même ) entrée dans une déviance telle qu’elle ne sait non seulement plus ce qu’elle est mais aussi qu’elle souhaite en finir avec toute origine (p.135) ». Millet, reprenant la phrase de Valéry sur la sortie de la marquise à cinq heures, insiste sur l’enfermement de la majeure partie des romans d’aujourd’hui dans le contingent, dans le psychologisme, dans le petit-bourgeois… et sous-entend qu’elle n’est que le reflet de la demande du public qui a aboli la culture générale au profit des micro-savoirs et y a préféré la communication de masse.
May God condemn America
Une des charges les plus virulentes de Richard Millet est celle contre la prédominance des USA sur le monde, sur la culture, sur l’économie, sur la littérature. C’est d’Outre-Atlantique qu’il dit qu’est venue cette fascination des écrivains français pour l’écriture cinématographique, transposée dans les livres. Maintenant est assignée au roman une fonction purement narrative, basée sur son adaptabilité pour le cinéma, au détriment du style et de l’introspection !
Que dire de ces gens qui écrivent un « roman » en pensant à son adaptation, à l’argent qu’ils récolteront ?… De même, Millet critique en règle les gloires du roman américain qui n’écrivent pas différemment du roman français du XIXe siècle : il dénonce l’adulation de la critique française pour ces romanciers, d’autant plus que celle-ci ne cache pas une haine pour le provincialisme quand il s’agit de la France. Arrive enfin le coup de grâce, qui lie domination économique et linguistique : « la destruction des langues d’Europe par le capitalisme américain est le fait fondamental ( sinon fondateur ) de la postlittérature (p.247) ».
De la langue
Il paraît évident que Richard Millet, dans sa réflexion sans concession, consacre une grande partie des notes de son ouvrage à la question de la langue. C’est un fait que les linguistes ne nient pas : la langue évolue. Et elle évolue par le peuple, qui récemment a fait disparaître quasi-généralement en français le passé simple et le « ne » de la négation en langue orale. Gageons que l’écrit suivra dans quelques années ou quelques décennies. Mais la réflexion de Richard Millet, qui magnifie l’usage de la langue française aussi bien dans ses propos que dans son écriture, n’en est pas pour autant anti-moderne. Ce dont il est question dans ce livre n’est pas la langue elle-même, mais l’usage littéraire de la langue.
Sa dénonciation de l’oralité dans la langue littéraire comme haine du beau style, son analyse de la disparition de l’irréductibilité de l’usage d’une langue nationale en littérature au profit d’un calque de l’utilisation de l’anglais, sa critique d’une langue littéraire devenue « invertébrée, ignare, brutale, laide ( p.108 ) ». Témoignent de la véritable réflexion de l’auteur et de son amour de la langue française ( non comme idéal figé tel entre les XVIIIe et début XXe siècles), mais comme matériau noble dans lequel sculpter la littérature.
Et l’on retrouve dans son livre, chose rare, une analyse des valeurs modales et temporelles, des mots comme « parataxe » ou un « présent de narration » honni. Richard Millet connaît sa langue. On ne peut nier qu’elle évolue quand on la connaît ainsi. L’écrivain ne s’attaque pas à l’évolution de la langue, mais bien à son usage perverti par la postlittérature. Celle-ci a détruit la notion de style du livre, alors que seul celui-ci est « un rempart contre l’oubli (p.254) » de la lecture d’un livre. Pessimiste de raison…
Réquisitoire à charge ? Tombereau d’aigreur ? De telles critiques pourraient faire passer cet Enfer du roman pour un livre pessimiste s’il ne dessinait en creux la manière dont l’auteur lui-même vit la littérature. Force est de reconnaître comment Millet porte le fer domine ce livre, mais il serait malhonnête de ne pas souligner les réjouissances et les moments où l’écrivain expose son expérience de la littérature, entre passion et plénitude. Millet parle beaucoup de solitude, dans sa condition d’écrivain, dans sa langue, dans sa volonté de ne pas faire tenir ensemble social et littérature. Et naturellement, il parle de « mystique » de la littérature.
Nul doute que l’écrivain vit avec l’homme intérieur, laissant l’homme extérieur à la morale. L’écriture est, dit-il, la quête de la perfection de la solitude, un regard à l’intérieur de l’homme. Tout cela semble tellement vrai quand il l’expose. De son expérience, il tire une poétique, une éthique prescriptive ; il est dans le vrai. Ses conditions pour continuer à écrire ? Rester fidèle à soi, oublier la postérité, accepter l’idée d’échec : « écrire, c’est trouver le point de vue d’où parler (p.160) ». Glissons au détour de ce tableau une remarque de Millet sur la postlittérature, qui s’inscrit en anti-tableau de ce qu’il décrit de lui-même : l’ironie est que la mort réelle de l’auteur ( prophétisée par Roland Barthes et le Structuralisme ) se réalise non avec une littérature sans auteurs, mais chez des auteurs sans littérature (p.206). Millet est tout sauf un auteur sans littérature !
Et il le montre quand il se fait lecteur. Il donne ainsi beaucoup de conseils de lecture et porte un regard sur l’histoire littéraire. Par exemple, son analyse des novateurs du XXe siècle qui ont voulu remettre en cause l’illusion mimétique du roman du XIXe siècle et n’ont pas eu de descendants, est d’une flagrante lucidité (p.177). Il évoque Bartleby, Meursault, Molloy qui donnent des nouvelles de l’homme. Et il dresse un portrait du lecteur que, malheureusement, la majeure partie des lecteurs n’est plus. Il rappelle qu’il faut s’ennuyer pour lire, quand la vitesse du monde contemporaine court après sa propre accélération. A la suite de Nietzsche, il rappelle qu’il faut faire silence pour lire, quand le bruit du monde contemporain surpasse les décibels. Lire devient dès lors un acte de résistance.
A ce compte, on pourrait penser, en se dirigeant vers ce livre, que le ton sera aussi tranchant que la polémique vive. Mais c’est bien d’une réflexion qu’il s’agit, d’un regard lucide sur la littérature d’aujourd’hui. La quiétude côtoie le pessimisme : « si le roman a commencé un jour, et a inauguré avec Cervantes les Temps modernes, il n’y a pas de raison pour qu’il ne s’achève pas (p.103) ». Les références chrétiennes ( Millet met un point d’honneur à dénoncer le reniement par les Français de la culture française et de la chrétienté dont elle est issue ) côtoient l’analyse de la mystique universelle des actes d’écrire et de lire. Docteur Richard côtoie Mister Millet. Et le tout est d’une furieuse intelligence. Richard Millet est habité… : c’est d’écrivains comme lui qu’il nous faut. Olivier STROH © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°42 : 25.II.11 * * *
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