|
|
 | DURAN COHEN Ilan | | Quatre romans de l’existence | | | [31] Actes Sud
| |
840 pages - ISBN 10:
| |
| Texte | Iconographie | Pertinence | Objet | Informatif/Intéressant
Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
Appareil critique
| Cartes
Dessins / Croquis
Photos / Reproductions
Quadrichromie
Griffe originale
| Concision
Cohérence
Esprit / Génie
Pluridisciplinaire
Sujet original
| Cartonné / Relié
Grand format
Papier spécial
Maquette / Typographie
Autres / Cachet
|
Le réalisateur Ilan Duran Cohen est un homme d’images autant que de mots. Sa ‘tétralogie’ romanesque reprend les grandes thématiques qui structurent sa narration : destins individuels, structuration de l’identité, empathie… Plongée dans les lignes forces de cet écrivain. Les classiques en seraient bouleversés : il n’y a pas d’unité d’action dans les romans d’Ilan Duran Cohen. Bien que différents, les quatre livres du réalisateur de La Confusion des genres ne reposent pas moins sur une même trame narrative et les mêmes obsessions littéraires de leur auteur. En onze ans entre 1997 et 2008, l’écrivain Ilan Duran Cohen a pensé et couché sur papier quatre histoires pour lesquels les adjectifs sont inadéquats pour bien les qualifier.
Chronique alicienne (1997) Actes Sud, 238 pages ISBN : 2-7427-1337-9 Chronique alicienne se base sur un pan de vie de l’auteur. On y suit un narrateur parti étudier le cinéma à New-York, qui reçoit sa sœur puis la voit repartir de la marmite américaine. Les amis cinéphiles, les rencontres de jeunes filles et de jeunes garçons en fleur, les ressorts de la communauté juive et le personnage de Brad qui brûle sa vie à la James Dean, tous structurent ce roman dont un des protagonistes n’est pas humain : New York. Le Fils de la sardine (1999) Actes Sud Babel, 182 pages ISBN : 2-7427-3425-2
Dans Le Fils de la sardine, Hélène la narratrice, est ici esthéticienne et « femme de peu ». Par les hasards de la vie, elle se retrouve à vivre chez un de ses clients, Monsieur Blumenfeld, diamantaire dont le mignon, Simon, a encore une fois disparu. Elle se retrouve ainsi à vivre au rythme d’un couple d’homosexuels huppés, et à celui de Schlomo, un juif orthodoxe recueilli lui aussi dans l’appartement. Confessions, errances dans les rues de Paris la nuit, retour sur son enfance avec la visite aux parents ( de Simon, de Schlomo ) parcourent cette histoire en forme de choc des cultures. Mon cas personnel (2002) Actes Sud Babel, 206 pages ISBN : 2-7427-4742-7
Dans Mon cas personnel, Alain Colang est un cadre terne d’une entreprise insipide, qui vit une histoire difficile avec Hervé, son DRH. Sa rencontre avec Nathalie instille l’instabilité dans sa vie : elle veut un enfant de lui, mais à la condition de signer par contrat qu’il ne le reconnaisse jamais. Ce malheureux en amour décide alors de monter une agence de séparation : « je n’ai pas ouvert une agence matrimoniale. Je n’ai jamais réussi à m’affirmer là où mon dégoût prospère […] J’ai donc ouvert un bureau des séparations ( pp. 62-63 ) ». L’auteur porte un regard lucide sur les amours d’aujourd’hui en rayant d’un trait l’image d’Epinal du ‘grand Amour’, pour le remplacer par des amours aussi particulières que différentes. Comme ses prédécesseurs, ce roman n’est pas brodé sur une trame unitaire, mais fait de personnages, de style, et d’obsessions littéraires de l’écrivain comme le sexe ou la judéité… Face aux masses (2008) Actes Sud, 222 pages ISBN : 2-7427-7218-6
Enfin, Face aux masses se singularise par le fond, mais conserve la forme des autres : progression de l’histoire au gré des rencontres et envies des personnages. Jonquille, enfant d’une femme ayant vécu dans une communauté hippie, est l’employé d’un couple de frère et sœur, un indolent que Jonquille doit surveiller, alors qu’elle est patronne d’une florissante entreprise de marketing. Là quitte-t-on le monde des marges des trois premiers romans pour se confronter à celui de la société de consommation : l’agence de communication qui sert de cadre au roman n’est cependant pas prétexte à une critique du capitalisme, mais à l’étude inlassablement recommencée des destins individuels.
Le portrait ironique d’une communauté New-Age, comme peinture cynique de ceux qui s’adonnent corps et âme à leur entreprise, mène à la base de ce roman : la rencontre de deux mondes, le marketing et le Flower Power. Ilan Duran Cohen aime voir comment les communautés structurent une identité. Face aux masses, il s’intéresse à l’individu et à la manière dont il construit sa famille sociale et les relations familiales avec les personnes qu’il a choisies. En fait, il semblé passionné par les relations humaines qui dérangent, telles que la petite esthéticienne qui habite chez un de ses employés ou le jeune Jonquille qui ‘élève’ le frère quinquagénaire de sa patronne…
Des romans minimalistes
Les trames narratives des romans d’Ilan Duran Cohen sont aussi décousues que la vie. Il n’y a pas de véritable unité d’action, qui mène les personnages d’une situation initialement bouleversée vers un rééquilibre final. Ce sont plutôt des tranches de vie, sous forme de notations successives : on va au restaurant, on erre dans la rue à toute heure de la journée, on s’aime et on se quitte, on va en soirée et on en revient ivre, etc. L’auteur prend ses personnages à un moment et les laisse à un autre, sans plus de raison semble-t-il. Ses romans pourraient être comparés à des documentaires où les personnages sont saisis sur le vif, mais nulle neutralité, nul cynisme ou détachement ne supportent ce choix littéraire.
Au contraire, l’auteur aime les gens et aime ses personnages : ses romans sont des destins qui se rencontrent. Il aime se perdre dans les méandres de leur psychologie, leur histoire familiale, la construction de leur identité. Dans tous ses romans les personnages se confrontent à leurs parents et partent sur les traces de leur histoire familiale. Dans Chronique alicienne, le duo mère-fils s’impose comme un couple explosif. Dans Le Fils de la sardine, la mère du jeune Simon est aussi émouvante et aimante qu’intrigante. Dans Face aux masses, la mère du narrateur et les parents des employeurs sont des marionnettistes qui tirent les ficelles des difficultés de leurs enfants. Les romans d’Ilan Duran Cohen sont ainsi romantiques au premier sens du terme : ils s’intéressent aux personnages dans leur destinée personnelle, la narration étant prétexte à des digressions sur leurs portraits psychologiques. Leurs pensées et paroles sont souvent rapportées au discours indirect libre, sans guillemets ni séparation d’avec le récit, comme pour mieux fondre la psychologie à l’histoire proprement dite.
L’ultra-moderne solitude
Ces quatre romans reflètent l’incohérence, le caractère heurté de la vie. Les sentiments des personnages ( l’amour, le désespoir, la quête du bonheur, les fantasmes ) sont étudiés au risque de les confronter à la société contemporaine et à son regard, mais sans jugement ni regard critique : Ilan Duran Cohen aime se mouvoir dans les marges de la société pour mieux poser la question de qu’est-ce que la norme ? Un drogué, une épileuse sans domicile, un juif orthodoxe, une célibataire souhaitant faire un bébé toute seule : autant de portraits qui nous renvoient à notre propre condition. Ses livres se lisent ainsi comme des road-movies intimistes, avec des personnages toujours en mouvement. Certes, les romans où l’intimité prime doivent captiver le lecteur par des rebondissements au risque de l’emmener dans un sur-place narratif sclérosant. Dans ces romans donc, les considérations sur la psychologie sont aussi importantes que l’achat d’une machine espresso ( Mon cas personnel, p.11 ).
Mais si ses livres sont des reflets de la quotidienneté, ses personnages laissent transpercer un mode de vie que semble privilégier l’auteur. Comme Hélène et Schlomo dans Le Fils de la sardine, comme Brad dans Chronique alicienne, ils sont prêts à tout quitter pour recommencer à zéro, dans un autre lieu ou domaine. Ilan Duran Cohen aime ces personnages libres, et il en fait aisément le portrait : Jonquille, Alain Conlang semblent libres de toute attache et, en même temps, ces galeries de portraits amènent immanquablement à revenir à leur histoire familiale. Dans Face aux masses, la mère de Jonquille s’installe naturellement chez le patron de son fils : ces personnages n’ont donc pas de barrières qui les retiennent. Ce sont des êtres libres et de bonté ( aucune malice dans ses romans ), désabusés et en même temps vivants. En cela, ces quatre romans sont aussi existentialistes : dans tous une mort rappelle le destin de chacun, qu’il souffre ou soit heureux, qu’il se cherche ou se soit trouvé.
Identité, marges, bonheur Flaubert disait que le plus grand ennemi de la littérature était la bourgeoisie. Ilan Duran Cohen cherche ses personnages aux marges de la société, de la psychologie, de la norme : l’exemple de Jonquille, garçon désœuvré dont la mère appartient à une communauté New Age est un exemple.
Chaque identité est faite de strates, l’auteur se concentrant sur deux d’entre elles : la religion et la sexualité. La judéité est ainsi très présente dans ses romans : dans Mon cas personnel, Alain Conlang écrit six articles sur sa méthode de rupture amoureuse, ses Tables de la Loi en six parties. Dans le même roman, les personnages s’en remettent à un rabbin guérisseur pour savoir où aller face à leur désarroi. Dans Chronique alicienne, le narrateur et sa sœur voient leur vie conditionnée par leur religion : « elle me demande si je crois que notre vie est conditionnée par le fait qu’on soit juif […] Elle pense que le nœud de tous nos problèmes résulte de notre appartenance au peuple élu (p.40) ». Face à la maladie psychologique ou aux difficultés de la vie, leur père conseille de s’en remettre à la religion : « quand les juifs se font massacrer, c’est qu’ils renient avec passion leur identité […] Il me dit qu’il a eu honte toute sa vie d’être juif. Honte ; pourquoi, il ne sait pas. Il avait honte […] Fais les choses par crainte, l’amour de Dieu viendra plus tard (p.217) ».
La sexualité est aussi présente ; selon le mot de Freud que tout était sexuel, les quatre romans posent les questions de l’homosexualité et des pratiques sexuelles, sans être nécessairement associées à des sentiments. Dans Face aux masses, le ‘patron’ s’amuse à enchaîner une de ses partenaires et à la laisser ainsi jusqu’à l’arrivée de Jonquille, le protagoniste ; est-ce métaphore de l’enchaînement de chacun ? La question de l’homosexualité est omniprésente dans le petit monde du cinéma côtoyé par le héros de Chronique alicienne : les jeunes gens s’amusent, boivent et baisent jusqu’à plus soif. Et le personnage sombre et désabusé de Brad émerge, au milieu d’eux, atteint par le virus comme victime expiatoire.
A la recherche de soi
Il faut dire que la quête d’identité est une constante de ces quatre romans. Face à la difficulté de la vie, chacun se débat dans le bocal qui lui est assigné, et des lueurs de solidarité étincellent quand deux personnes comprennent que chacune se débat comme elle peut et qu’elle peut apprendre de l’autre. Dans Le Fils de la sardine, Hélène l’épileuse raconte à sa collègue Fanny ses problèmes : « Fanny m’a donné des conseils pour être heureuse. Je dois sortir de ma coquille, j’ai l’air tristounette, pas épanouie, il faut que je me trouve un mec et que je baise, il n’y a que ça (p.10) ». Puis elle cherche à se glisser dans la peau des autres, comme tant d’entre nous ont essayé de le faire : « je vais marcher, je fais les galeries des Champs-Elysées, il y a du monde, des touristes, ça me donne l’impression de voyager. Des fois, je me mets à suivre des inconnus dans la rue […] J’imagine leur vie, toujours moins merdique que la mienne (p.21) ».
L’identité d’un être se construit par strates : religieux, sexualisé, social ou familial, et l’être humain est tout cela à la fois. Chez Ilan Duran Cohen, le personnage a conscience de ces cercles concentriques qui le structurent, de ses faiblesses et de ses forces. Les héros de ces quatre romans sont désœuvrés et désorientés, parfois paumés même, mais ils cachent tous une volonté de plénitude : « je lui dis qu’un jour ou l’autre, il faudra qu’on arrête tous d’être déprimés ( Chronique alicienne, p.41 ) ».
Etrangement, la figure du psy n’est pas aussi présente, à peine apparaît-il dans Face aux masses quand Faye, la patronne, a « sorti les mots coûteux qui étaient censés lui sauver la vie (p.39) », selon la formule vécue par quiconque a suivi une psychanalyse. L’auteur aime aussi analyser les relations ‘familiales’ et indéfectibles qu’on se crée hors du cadre de la famille qui est, elle, imposée : dans Face aux masses, Jonquille crée ainsi une relation de fils avec ses patrons ; dans Le Fils de la Sardine, Hélène a une relation de sœur avec Monsieur Blumenfeld, etc.
Mais c’est dans Face aux masses que la question de l’individualité est posée sous l’angle le plus rugueux : comment avoir pleinement conscience de son être quand on vit dans une société de l’avoir ? La société de marketing du frère et de la sœur démontre l’emprise qu’a cette société de consommation sur chacun, et ramène la liberté de Jonquille à ce face-à-face avec le diktat de l’hyperconsommation. Ainsi, c’est le frère de la patronne, décalé et marginal, qui affirme au jeune Jonquille : « un jour, décrète-t-il solennellement, en scrutant les pubs à la télé qu’il compare à des bactéries dangereuses, toutes ces agences qui sondent l’homme et le manipulent pour un banal acte d’achat seront traduites devant une cour internationale de justice […] Tu appartiens à la génération du suicide (p.20) ». Ce sont bien deux mondes qui se rencontrent : la peur du fascisme du capitalisme triomphant et l’esprit de mai 68.
C’est peut-être dans ce roman que les aphorismes que l’auteur semble affectionner sont les plus noirs. Les considérations noires et lucides sont souvent proférées par le frère de la patronne, comme si c’était le fou qui devait dire la vérité : « la quête de la vérité à tout prix est une maladie moderne (p.76) », ou par quelque obscur professeur : « un jour, il n’y aura plus de frontières ni de nationalités. Juste des communautés d’intérêts divers (p.103) ». Un style par monts et par vaux Et il y a le style. Ilan Duran Cohen affectionne un style mêlant écrit et oral, phrases courtes et narration à la première personne du singulier, sans conjonctions de coordination, pas loin de la pensée chaotique en mouvement. Aussi trouve-t-on de nombreux discours indirect libres mêlant la parole du personnage au récit lui-même. La raison en est évidente : l’auteur veut rendre le foisonnement de ses narrations dans la forme-même de son récit, la multiplication des directions, la succession syncopée des épisodes de la vie de ses personnages dans la forme de ses phrases. Il aime s’arrêter sur le pouvoir des mots comme cette étude, dans Le Fils de la sardine, du mot « fatigué » : « à la maison, on utilise toujours ce mot, fatigué, pour dire que quelqu’un est malade […] Epuisé veut vraiment dire fatigué (p.134) ». Il aime aussi les formules qui claquent à l’oreille et à l’entendement du lecteur : « c’est quand même écœurant, cette prédisposition humaine à se regrouper absolument ( Face aux masses, p.148 ) ».
Le style oral, les phrases nominales, les ruptures de constructions grammaticales permettent, en leur sein, une flexibilité de la narration. Ils servent les retours en arrière que font les personnages sur leur vie. Ces quatre romans n’ont pas de construction linéaire. Ils appartiennent à ce mouvement de la littérature française qui refuse l’illusion mimétique du roman balzacien où une histoire semble se dérouler devant nos yeux, avec un début identifié, un milieu avec péripéties, une fin avec un nouvel équilibre. Mais, et c’est un des leitmotive de ces quatre romans, chaque récit se clôt sur une mort. De manière absurde, logique, cruelle, la mort fait partie de la vie. Comme chaque existence, ces romans ont un début et une fin assurés. Entre les deux, tout n’est que chaos, indécision, retours et avancées. Avec ses quatre livres, Ilan Duran Cohen a su mettre en huit cents pages l’essence de l’existence.
Retour au début du Dossier »»» Olivier STROH © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°46 : 01.III.12 * * *
|
|
|