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 | OUELLET Pierre | | La Vie de Mémoire | | Carnets, chutes, rappels | | [6] Noroît (Le)
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101 pages - 15 € ISBN 10: 2-89018-493-5
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| Texte | Iconographie | Pertinence | Objet | Informatif/Intéressant
Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
Appareil critique
| Cartes
Dessins / Croquis
Photos / Reproductions
Quadrichromie
Griffe originale
| Concision
Cohérence
Esprit / Génie
Pluridisciplinaire
Sujet original
| Cartonné / Relié
Grand format
Papier spécial
Maquette / Typographie
Autres / Cachet
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Fruit d’une série d’émissions culturelles de Radio-Canada, ce recueil est une suite de beaux poèmes reconstruisant subtilement l’ossature de nos mémoires : « le livre tient sous nos deux yeux, larges ouverts comme deux grandes paumes sur une caresse (p.51) ». Immersion… « Je n’ai pas d’histoire mais une mémoire (p.18) ».
Le titre dit tout, et aurait pu être mis au pluriel. Dans ces mots là, il ne sera question que de mémoire, des vies de mémoire : cette mémoire où l’on semble se retrouver et rejoindre ses dates, ses lieux, et ses symboles, celle où s’inventant plus qu’on ne se souvient, permet de retrouver et accompagner l’écriture, de la justifier et étreindre. Parler de mémoire est ainsi parler de naissance et de mort, de soi et de l’autre, d’amour et de caresses, de paysages et de Dieu, d’art et de solitude, la somme de toute une vie… L’auteur le dit dès les premières pages : il faut mille origines pour dire ce qu’on est, et ce qu’on n’est pas. Déroulant le fil de ses souvenirs, ce sont ces demeures de renaissances qu’il revisite, comme on le fait d’un château hanté, sur la pointe des pieds, la peur au ventre de ce qu’on va trouver mais avec lucidité, soif de savoir.
La forme est simple, épurée, à l’image du style : une prose poétique d’une centaine de pages, continue, fluide, et ponctuée de titres : Secousses mnésiques, Pied-à-terre, Exodus, Mille lieux, L’antichambre… autant de déclinaisons autour d’un même thème, de métaphores et d’imbrications étincelantes. Le paragraphe ou le fragment collent au sujet, à cette mémoire dont on ne comprend pas la temporalité, à cette écriture qui tente de saisir l’imperceptible puzzle d’un temps en lambeaux. Avec lui, la mémoire devient pièce, chambre, débarras, un lieu qu’on quitte pour mieux l’habiter, et surtout, pour cohabiter avec son prochain. Cette mémoire entonnoir, labyrinthique et aphorique, collective et personnelle, « secousse mnésique, mémoire sismique (p.34) », apparaît dans sa pluralité et ses subtilités dissimulées. Elle se fait territoire, avec une géologie propre, des reliefs et des paysages, une cartographie d’odeurs et couleurs, des itinéraires pour la rejoindre et une manière propre de l’explorer, propre et commune, car chacun regagne la sienne.
Suivre Pierre Ouellet dans ses cheminements, errances et déambulations, c’est accepter d’être mené par lui, éclaireur humble et discret, jusqu’à soi-même. C’est là que l’oeuvre prend toute son ampleur, une quête qu’on aurait pu croire personnelle et intimiste, car l’auteur touche à l’universel des obsessions et turpitudes humaines, dont la principale est cette difficulté à se mettre au monde, bien après sa naissance. A l’évidence, la voie de Pierre Ouellet est celle de l’écriture, thématique omniprésente de l’ouvrage, dont il ne cesse de décrire la difficulté, en chercher la cause et interroger la source, car « la mémoire élargit tout, et la fiction aussi (p.12) »…
« La vie est un voyage : on s’est marié à des espaces perdus (p.16) ».
L’auteur décrit un homme en transit, ni stable ni immobilisé, mais un voyageur de lui-même sans cesse entre deux eaux : l’un et le multiple, le passé et le présent, l’écriture et la vie. C’est un survivant et un naufragé, sédentaire autant qu’apatride, un homme au coeur mêlé et emmêlé, qui attrape le fil à dénouer ses nœuds : l’écriture. Comme l’aurait nommé Sartre, « tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui », un homme dépossédé qui tente par la plume de se rendre à lui-même et d’ériger un lieu de sable où vivre des jours qui lui ressemblent, car hors de cela « nul espace qui nous soit propre (p.26) ».
La traversée peut paraître noire, teintée de pessimisme et de solitude. Elle l’est en un sens : le bonheur n’en dicte pas les mots, néanmoins l’écriture tente au moins une nouvelle respiration à défaut de soigner nos plaies. Alors, l’amour, l’humanité et la beauté sont partout où l’ombre rodait : « n’écrit-on pas pour être aimé sans condition ? Dans le partage total de la haine qu’on porte à Dieu, aux autres et à soi-même, au monde comme il est et le restera : impartageable. On écrit pour rien. Pour ça, qui n’existe pas : l’intime complicité des hommes qui souffrent d’un même mal, qui les unit plus étroitement que n’importe quel amour […] Cet amour, et la peine d’où il vient, est le seul sujet de ce qu’on nomme romans, essais, poèmes : le thème imposé d’une vie passée à le varier (p.21) ».
« J’écris pour décharger Job de cet emploi : tout prendre sur soi (p.50) » Il est question de vie, d’être et de mémoire; aussi la mystique ne pouvait être complètement tenue à distance. Et la partie Dieu s’écrit est particulièrement sensible, déployant de superbes lignes sur la destinée de Job. Là encore, le Dieu n’est finalement là que pour parler de sa disparition, de sa déchéance, et des séquelles que sa mort laisse en l’homme... Dieu ainsi appelé, c’est l’amour perdu, c’est le sang des mots et la sueur des existences: « On n’écrit pas de roman, on n’écrit pas de poésie, mais toujours une lettre d’amour à l’être aimé qui nous a quitté, comme une prière désespérée au Dieu auquel on ne peut plus croire. » (p.49)
Le poète parle de sa quête spirituelle, mais il n’est d’écrit que le chemin, la voie, la recherche. Peu importe ce qu’il y a au bout, peu importent les destinations dont l’existence est improuvable. Tant d’insistance sur cet aspect des êtres et de leur monde nous pousse peu à peu à formuler avec lui l’hypothèse que ce qu’il nous reste à découvrir appartient au passé. Dans cette science fiction des souvenirs, l’homme apparaît comme sa propre énigme, son propre mystère, et l’écriture comme une possible clé.
« Le monde est fait pour aboutir à un livre ( Mallarmé ) ».
L’écriture occupe une place prépondérante dans cette poésie, et les variations de la partie Biograffitis sont d’une force rare : l’écriture et sa naissance, l’écriture et son dénuement, l’écriture et sa déchirure, l’écriture et son empire, tous les visages par lesquels passe l’écrivain et qui sont ici évoqués avec puissance et rigueur de style : « je suis né tard, non seulement à la chose écrite ou publiée, mais à moi-même [...] On n’a pas de propriété lorsqu’on écrit. Mis à la porte de soi, de sa propre vie. On loue une histoire (p.20) ». Sans redondance ni obsession, on a l’impression d’une écriture cyclique, « chaque pas que l’on fait repassant par son premier pas », qui revient sur elle-même pour chercher la part manquante d’une émotion échappée. D’ailleurs, dit-il : « c’est peut-être ça écrire, chercher la quadrature de cercle rien qu’en tournant en rond (p.42) ».
Aussi chaque thème est-il creusé de fond en comble par les possibilités du langage, sans chercher à embrasser l’universel, comme à la recherche d’un trésor, de la vérité de soi-même cachée dans un souvenir ou un silence : « on met du temps à relever ce défi, écrire à voix haute dans le silence général, qu’on rompt, brise, mais qui se reforme, derrière, noyant ce qu’on aura écrit (p.20) ». Or l’écriture n’est pas que réconciliatrice, elle passe inévitablement par la douleur et le manque : « l’écrivain n’épouse jamais le monde […] sans d’abord penser à la séparation, au grand divorce d’avec lui-même (p.29) ». Elle passe également par la honte et la surexposition de qui pointe ses propres plaies. On n’écrit finalement qu’avec sa mémoire, dans la pièce d’écriture, l’ « antichambre », car c’est encore la mémoire, l’Inconscient, le Soi, qui est à l’œuvre : « on écrit dehors, même enfermé, claustré (p.36) ».
« On est analphabète devant sa vie (p.30) ». La mémoire s’est déroulée du même mouvement que l’écriture, et s’éteint dans l’ultime chapitre de ce livre consacré au père de l’écrivain. Là se dévoilent de très belles pages dont il serait difficile de rendre compte sans manquer de pudeur ou de respect. Les voix du temps s’emmêlent et se répondent en une poésie touchante de grâce, de lucidité et d’amour. Les voix, ce sont celles des mots, doubles : celles impénétrables du silence paternel, celles de la mémoire comme trompe la mort, car il faut écrire à voix haute pour « faire entendre le silence de ses pères (p.88) ».
Alors oui, on est bien toujours un peu analphabète devant sa vie. L’auteur pourtant montre qu’incertitudes et questions ouvertes, à défaut d’apporter des solutions, offrent des mystères, comme ces vastes vies en point d’interrogation dont le doute fait toute la beauté, et la poésie. En refermant l’errance décrite par Pierre Ouellet ( dont l’humilité le rend complice de solitude que guide d’âmes ), si le lecteur n’a lui-même pas appris à se lire, il se sent moins analphabète, chaque ligne l’ayant invité à se retourner et entrevoir cette vie qu’il pensait derrière lui, dans son enclos de mémoire qui permet de traduire et d’inventer, d’être et de créer. Tout simplement de vivre. Sonia SANDOZ © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°34 : 27.VIII.07 * * *
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