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Un roman historique écrit dans une belle langue qu'on savoure à chaque page... Trois forçats 'galèrent' pour se sortir des griffes de l'Inquisition et des appétits géopolitiques entre les empires espagnol et ottoman au XVIe siècle, avec des relents d'actualité contemporaine… Voici un roman historique et documenté : en l'an de grâce 1541, Charles Quint, roi d'Espagne et empereur du Saint Empire Germanique, repart en lutte contre les Infidèles et contre la France alliée au sultan ottoman, Soliman le Magnifique, même si Henri VIII prête secours tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Le monarque ibère demande le secours financier de l'Eglise, mais celle-ci est partagée entre combattre les Infidèles et réconcilier l'union au sein du monde catholique : elle n'entend pas s'opposer au royaume de France.
Mais qu'allaient-ils faire dans cette galère !
Dans cette confusion chaotique qu'engendrent guerres, alliances et intrigues entre puissants, le lecteur suit les tribulations de trois galériens, que tout oppose à priori mais qui se découvrent progressivement une solide amitié. Nicole Gombert, chantre et eunuque à la cour de l'empereur, s'est retrouvé aux galères à l'instigation de l'Inquisition, alors que le Turc Garatafas a été acheté sur un marché aux esclaves. Le troisième larron, l'artiste italien Sodimo Di Cosimo, fut déchu après avoir calomnié l'empereur pour avoir laissé ses séides piller Rome, lesquels n'avaient pas hésité à le sodomiser…
Dans cette époque troublée, nos trois compères cherchent à survivre plus qu'à courir l'aventure. Suite au naufrage de leur vaisseau, ils retrouvent la liberté, hélas pour peu de temps : ils sont faits prisonniers par Hassan, le fils adoptif de Barberousse, qui les prend en sympathie grâce à la présence du Turc. Aussi, à la mort leur libérateur, les trois amis se sentent-ils investis d'une mission, qui les mènera de la Méditerranée jusqu'en Allemagne pour livrer à l'empereur un secret codé dans la chanson Mille Regrets. Ce faisant, Nicole se convertit à l'Islam et Sodimo, désormais tatoué de la tête aux pieds, a oublié tous ses griefs et amertumes d'antan. Garatafas, lui, intègre une chorale chrétienne, et, de la belle épouse de Barberousse, Zobéida, a un fils à l'insu de ce dernier, qui ignore sa soudaine stérilité.
Une Fable contemporaine ?
Sous sa verve classique, l'auteur exprime une ironie certaine, comme dans son emprunt du signe ONU pour « l'Organisation des nés uniques (p.147) », une entité qui se joue des intrigues des humains, lesquels deviennent de simples pions et marionnettes entre ses mains, dans cette partie d'échecs entre Orient et Occident. Cette ONU réunit les dieux des trois religions monothéistes en une même entité. Car c'est aussi là-haut que se jouent les drames d'ici-bas : « le seigneur avance-t-il un Pie II ? Allah lui répond un Bajazet. Echec au roi de Hongrie lors de la bataille de Mohacs ? C'est une tour ravie au Sultan devant Vienne (pp.147-148) ». Ce dieu à trois têtes ( Yahvé, Allah et Dieu ) n'est pas seul : il côtoie tout le panthéon antique grec. Les anciens dieux se prêtent volontiers au jeu de cette « Trinité monothéiste (p.90) », et portent secours tour à tour aux camps qui s'affrontent sous leurs pieds, tel l'Archange Michaël « qui apparaît à l'Un comme à l'Autre selon ses envies, secoue les dés de la tempête (p.149) ».
L'auteur d'ailleurs décrit cette Trinité avec un soupçon de perfidie : « Dieu, Yahvé ou Allah appelez comme vous voulez cette Trinité. De toute façon là-haut c'est tout un, ou plutôt trois en Un (p.89) ». Ce ton de dérision, plaisant à la lecture, en appelle aussi à réfléchir sur notre époque, où les mots comme croisade, bien et mal sont remployés comme si la guerre entre Orient et Occident avait repris sur l'échiquier divin. Bien que le roman se déroule au XVIe siècle, il est parsemé de clins d'œil à notre siècle : l' « ONU », « Alcaïda » ( ici nom d'un officier turc ), « les deux tours décapitées (p.236) »… Bush serait-il une réincarnation de Charles Quint, maître d'un vaste et puissant empire d'Occident, menant des croisades incessantes et presque obsessionnelles contre les Infidèles ?
Finalement, nul n'a raison ou tort comme le prouve l'amalgame du puissant Seigneur monothéiste : « là-haut, l'Organisation des nés uniques a suivi, embêtée, l'explication de ses saints textes. Les Trois du Livre se mordent les arpions d'inspirer sans cesse des erreurs chez leurs créatures […] même saint Jérôme, le bibliothécaire du paradis, est infichu de retrouver ce qui procède de quoi dans toutes ces rognures de plagiaires. (p. 288-289) ». Et on pourrait méditer sur cette phrase, si les créatures « connaissaient le vertige du pouvoir absolu sur le monde, elles sombraient surtout dans la folie que donne la puissance illimitée (p.365) ».
Le Style
Voici donc un roman atypique et écrit dans un français impeccable. On ressent grand plaisir à la lecture de cette écriture savoureuse, tant l'auteur manie la langue avec art. La longue liste des titres nobiliaires de Charles Quint, « Sa Majesté le Roi Très Catholique (p.9) », prennent la moitié de la page 15 !
Le style est relevé, avec un foisonnement de métaphores et figures de style : « les deux navires, restant à distance prudente, comme deux infantes polies que l'amplitude de leurs robes et la contenance de leurs manières interdisent de s'étreindre (p.69) », ou encore « à la rapidité d'un cheval, le rideau de pluie dense d'une couleur de plomb prend la baie en écharpe. Elle avale tout dans son obscurité, des récifs du Peñon aux créneaux de la porte de Bab Azoun (p.162) ». Delphine LEGUERINAIS © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°9 : 01.X.04 * * *
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