ArtsLivres : Madame Planchenault, vous avez utilisé beaucoup de supports différents : comment avez-vous choisi la gravure ? Bernadette PLANCHENAULT : J'ai fait les Beaux-Arts en sculpture, où j'ai participé aussi à un atelier de gravure, ce qui me plut énormément : j'ai donc fait exclusivement de la gravure pendant deux ou trois ans. Mon premier professeur, M. Cami, ayant été professeur de burin, je fais toujours du burin, on est prisonnier de sa formation. Il y avait aussi un atelier d'eaux-fortes, mais ça ne me plaisait pas, car le professeur d'alors Goerg faisait surtout du noir et blanc. Je passai donc à l'eau-forte en couleurs, qui est très rapide, et j'abandonnai le burin que je trouvais finalement trop long et fastidieux. : on a l'idée, on met les vernis, on passe à l'acide (l'eau-forte ) et on fait le tirage quasiment le même jour…

Tout est une question de temps… Vous savez, le premier graveur sur cuivre, c'est Dürer, et c'était avec du burin. Le burin étant trop long, on a inventé l'eau-forte. Puis l'aquatinte, plus rapide encore. Ensuite, on a inventé la lithographie parce que c'est juste un dessin fait sur pierre, puis la photo, puis l'ordinateur… Mais je ne les aime pas, car c'est trop plat : avec le burin, il y a toujours un léger relief au tirage, n'oubliez pas que je suis sculpteur… Et mes eaux-fortes, qui sont assez chahutées, conservent toujours une notion de relief, alors que les couleurs de la lithographie sont plates. Il y a une infinie subtilité de couleurs avec l'eau-forte, surtout si on tire ensuite sur papier Japon. Je préfère le papier blanc au papier ivoire, car le contraste y est plus fort, surtout lorsque je fais de la photo. J'aime cette opposition de la lumière, que ce soit très blanc ou très noir.
La céramique, que j'ai aussi pratiquée à un moment, est trop artisanale pour moi, le chemin trop loin entre la pensée et l'action, et il faut bricoler énormément. La sculpture prend aussi un temps considérable : on peut rester un an sur une même pierre ! Je dois avouer que je mets également du temps pour une gravure au burin. Mais je la fais tranquillement : une eau-forte se fait dans la journée alors qu'un carborundum est fait dans l'heure. Les tirages sont un peu plus longs, mais la conception de la page se fait dans l'heure, c'est très rapide. La manière noire est très intéressante, même si elle fait partie des procédés lents, mais quelquefois j'aime bien traîner sur un projet et en venir à bout. J'aime pour cela bien la netteté du burin, il n'y a pas de repentir, le trait posé doit avoir une valeur, on doit maîtriser chaque millimètre de la feuille. L'aquatinte est plus aléatoire et plus facile, mais il faut bien de temps à autre se reposer de la rigueur et donner libre cours à un peu de fantaisie.
En vacances, je fais de l'aquarelle, c'est rapide, c'est dans le quart d'heure, et c'est merveilleux ! Et si c'est loupé, ça part à la poubelle. Mais… si c'est réussi, c'est divin ! Je n'aime pas la gouache ni la peinture à l'huile, c'est empâté et c'est lourdingue, alors que l'aquarelle est transparente et lumineuse, merveilleuse…
Quelles techniques préférez-vous selon des thèmes que vous abordez ? Avez-vous tenté de peindre à la manière chinoise, avec de l'encre de Chine ?
Non, c'est une technique qu'il faut avoir depuis l'enfance, et qui va avec le tempérament chinois qui mêle peinture et texte. Je l'admire complètement, mais on ne s'improvise pas Chinois, vous savez… Je réserve le burin pour toutes mes gravures du règne animal, encore que j'ai réalisé des portraits de jeunes filles mayas. Les animaux font en principe partie du passé, car après mon projet des insectes pour cet été, je ne sais pas… Je trouve qu'il est bon de se projeter sur trois mois… Parallèlement, parmi les gens que j'ai rencontrés au Marché de la Poésie, il y avait un Marocain avec qui je ferai probablement quelque chose avec les couleurs du Maroc : nous avons parlé de couleurs de bleus, et le projet me paraît intéressant, pour l'an prochain. Comment se porte le marché de la gravure en France ? Très mal. C'est une discipline qui demande une grosse installation, elle est lente, laborieuse, sale, et qui au final ne se vend pas. Seuls des givrés comme moi s'y attèlent. Mais paradoxalement, il y de plus en plus de graveurs, notamment dans les techniques plus faciles comme l'aquatinte ou le carborundum. Il y a tant de gens qui s'y mettent avec trois ou quatre choses qu'ils trouvent ravissantes, qu'ils encombrent le marché… C'est le temps : notre civilisation des loisirs fait que tout le monde fait de l'aquarelle, ou de la peinture, tout le monde fait ci ou fait ça, de la poterie ou je ne sais quoi, et ça encombre les marchés respectifs. Or le public est souvent incapable de distinguer la qualité. Vous faites aussi des livres… Le premier livre que j'ai fait était une gravure sur bois, qui me demanda beaucoup d'efforts en raison de la mauvaise qualité de l'installation. Ce fut néanmoins une recherche très intéressante, la typographie se marie bien avec la gravure sur bois. En même temps, j'ai réalisé des petits livres avec ces gravures d'animaux, grâce aux cartes de vœux que j'avais gravées et qu'une amie graphiste me conseillait de colliger.
J'ai deux lignées de livres : celle des petits livres selon le modèle précédent, et celle de livres plus importants comportant des textes de poésie, deux chemins qui ne se rencontrent pas forcément : les gravures figuratives sont au burin ou à la manière noire, alors que les gravures des livres de poésie sont abstraites et en couleurs… Mais je ne fais pas que des livres : j'ai également de grands travaux, je peux passer d'une technique de gravure à une autre ( burin, pointe sèche, manière noire, eau forte / aquatinte, carborundum ), mais je ne les mélange pas pour une même œuvre.
Aujourd'hui, je fais plus souvent des porte-folio, nettement moins intéressants pour la bibliophilie, car ce sont des séries de gravures que j'empile dans une couverture, avec un texte reliant l'ensemble. Cela me simplifie la vie considérablement, car vous savez, pour un graveur comme moi, le travail de gravure est plus important que celui de la mise en page, un travail intéressant mais plutôt artisanal. Je préfère donc privilégier mon temps à la gravure, plutôt que traînasser à faire de la mise en page.
Combien de temps avez-vous consacré au livre sur les rongeurs ?
C'est difficile à dire, car tous les ans, je faisais une petite gravure que j'envoyais à ma famille et à mes amis. J'en avais donc une quantité. Isabelle Héraut les a rassemblées, en soulignant la nécessité d'une cohérence thématique : j'ai donc ajouté trois quatre bestioles pour en compléter la dizaine. C'est à elle que je dois mon premier livre des rongeurs : elle fit toute la mise en page avec les petites gravures qu'elle demandait. Par la suite, depuis que je me sers de l'ordinateur, je les fais moi-même.
Pour le livre des oiseaux, j'ai puisé dans les auteurs anciens comme Buffon ou Paul Belon… Il y a chez eux un mélange d'intelligence et de naïveté tout à fait merveilleux.
Vous avez aussi fait du tissage… J'ai surtout fait une étude sur les techniques du tissage au Pérou, pour un doctorat que je n'ai jamais terminé : rentrée à Paris, mon contact avec l'éditeur a cafouillé, et il fallait bien que je gagne ma vie. Je suis donc devenue prof, sans plus de temps de me consacrer à mon doctorat. Mais quand j'étais au Pérou, je faisais toutes les étapes moi-même, hormis l'élevage des moutons et la fabrication de la laine. Je coupais la laine sur la toison, je la lavais ( travail difficile ), je la teignais avec des plantes végétales : j'allais couper des fleurs dans la campagne, dont je ramenais toutes sortes de plantes, je faisais mes essais de couleurs, ou bien j'allais au marché acheter des couleurs de poudre d'aniline qu'on pesait avec des petites balances romaines et des pièces de monnaies en contrepoids. Le vert venait ainsi des plantes, le bleu de l'indigo, le noir des moutons noirs ou de l'alpaca, comme pour le gris. Le rouge venait de la cochenille, qu'on fait plus ou moins rouge et qu'on rehausse par un bain de citron pour obtenir un rouge vif. Mais on peut aussi utiliser l'acide nitrique ou la soude caustique !
C'était donc tout un ensemble, et je me promenais dans les rues du village filant à la main ma laine de mouton ou de lama. Je cultivais du maïs que j'échangeais contre des toisons de moutons, dans une ambiance de vie très 'serrana'. Je m'étais bien assimilée, mais je faisait nettement moins bien que les Péruviens. J'avais ainsi une tia [ une tante ou dame d'un certain âge ] qui me disait : « Bah, travail de 'gringa' : c'est pas serré, c'est pas bien ». C'était absolument lamentable, mais c'était pour moi une réelle étude d'observer toutes les étapes des techniques de tissage : je faisais absolument tout, j'avais même mon propre métier à tisser. J'en ai donc profité pour relever tous les motifs, et chacun a un nom, et les mailles sont différentes sur un tellar espagnol que sur un métier de ceinture.
Lorsque je devins enfin un peu meilleure, ce fut au moment où il me fallut regagner en France, et ici, pas de moutons Mérinos avec toison haute comme il y a là-bas paissant à 4 000 mètres d'altitude. Et pas d'avantage non plus d'alpaca, on ne peut pas faire de teinture, même s'il y a bien sûr des plantes, mais comme l'eau est calcaire, on ne peut rien faire… Certes, c'était la mode alors en France de partir à la campagne pour y vivre selon la tradition, mais ça ne m'a pas plu, c'était trop artificiel, trop loin des vraies traditions comme au Pérou. Mais est-ce toujours ainsi aujourd'hui ? Je l'ignore, c'était il y a vingt-cinq ans, et même quarante ans, je ne sais pas si à présent les femmes élèvent des moutons pour la laine qu'elles tissent pour leurs jupons.
Lorsque vous étiez au Pérou, vous avez fait des études anthropologiques. Oui, j'ai commencé par étudier l'histoire du Pérou car mon mari, peintre et musicologue, était professeur à la faculté de Huancayo : je lui préparais ses cours d'histoire de l'art… Lorsque je revins à Paris, j'ai rédigé une étude sur les calebasses, que j'ai présenté à la fac Saint-Charles, car elle me paraissait intéressante vu la présence de calebasses s'étalant de d'époque Chavín au XIXe siècle avec le style d'Ayacucho : une vraie illustration des scènes de vie des gens au cours des siècles, de la vraie BD ! C'était intéressant de trouver des calebasse vieilles de 5 000 ans, et allant jusqu'à nos jours, ce qui me permit de bien étudier l'histoire de l'art du Pérou.
Mais passons. Là où nous habitions, il y avait des sites pré-Chavín où l'on a découvert des poteries : la situation géographique d'un confluent de rivières s'y prêtait : comme sur la Roche de Solutré, les gens poussaient les lamas au bord de la falaise, et c'était alors facile de récupérer les animaux morts en bas. Cela a donc toujours été un endroit privilégié pour la chasse. Aujourd'hui, les Péruviens continuent de faire des calebasses, mais surtout pour les touristes dans des versions de plus en plus abâtardies. Enfin, j'ai étudié l'histoire du tissage, puis les contes, les fêtes si nombreuses au Pérou, les traditions, la cuisine… J'en ai rempli des cahiers ! J'ai aussi étudié l'archéologie, et tout ce que je pouvais sur place…
Quelles sont les cultures et formes d'art qui vous ont le plus intéressée ? En fait, je préfère les Mexicains : leur sculpture est magnifique ! Je n'ai pas trouvé ça au Pérou, sauf à Nazca et Paracas pour les tissus et la céramique. Je n'aime pas tellement l'art Mochicas ni Incas. La finesse de la poterie Nazca est merveilleuse, mais c'est une question de goût personnel : il y a plus d'élégance dans le tracé et dans le choix des couleurs.
Qu'est-ce qui vous plaisait dans la mosaïque ? Je reviens de Venise, et donc des mosaïques de Saint-Marc : magnifiques ! Ravenne aussi est extraordinaire ! J'ai fait deux trois petites études de mosaïques, car ma directrice d'école voulait qu'on décore la cours de l'école en mosaïque. J'ai trouvé un très bon professeur aux Beaux-Arts, un Italien qui enseignait la méthode de la céramique de Ravenne. J'ai donc fait un petit stage et des mosaïques avec du marbre que l'on taille… J'ai donc fait trois mosaïques personnelles : un oiseau, un nu, et une mosaïque abstraite :

Plus tard, une fois prof, cela me rasait de faire en classe tous les jours le même petit dessin. On était obligé de faire dessiner les enfants sur leur table et de ne pas faire de taches. Certaines maîtresses exigeaient qu'on ait un papier journal. Dans les classes où je pouvais le faire, nous faisions de grands dessins au mur : je trouvais plus amusant encore d'en faire de plus grands et de plus intéressants sur les murs de l'école.
C'est ainsi qu'avec mes élèves, nous avons décoré deux grandes cours d'école : ils ont adoré, la petite mosaïque qu'on appelle [2x2 cm] correspondait bien aux enfants car on la casse facilement à la pince en deux ou davantage selon la nécessité. On obtient ainsi des choses assez précises. Le thème était les monuments de Paris. Dans une autre école, les thèmes étaient fleurs et papillons, fleurs et poissons. C'était superbe !
Ecrivez-vous ?
Absolument pas. La seule chose que j'ai écrite est mon fameux travail sur les calebasses dont je parlais plus haut, c'est tout ce que je peux dire sur la façon dont j'écris ! Mais je traduis très bien les auteurs péruviens qui me confient leurs textes. Mais moi-même, je n'ai pas envie d'écrire quoi que ce soit, ça ne me dit rien. Il y a des peintres qui croient bien écrire, comme Dalí, que je ne citerais d'ailleurs pas comme un grand graveur.
A quelles manifestations participez-vous ?
J'appartiens au comité du Salon des Animaliers, qui se tient en octobre / novembre, et qui comprend de très bons sculpteurs, des peintres, et trois excellents graveurs. On cherche actuellement un grand local à Paris, car pour l'instant il se tient à Bry-sur-Marne : c'est aberrant, nul n'y va, alors qu'il y a des sculpteurs qui font des bronzes merveilleux à se mettre à genoux devant ! Je fais également partie du comité de l'association Traces, et j'ai ma propre association, Empreintes, où nous faisons des livres.
Enfin, il y a les salons de gravures où l'on m'invite, c'est-à-dire ceux auxquels j'envoie deux gravures par la poste et qu'ils exposent. Quelquefois, ils les vendent, mais c'est rare. Pour moi, c'est pratique, je n'ai plus à m'en occuper. Par contre, je fais parfois des expositions personnelles, rien en ce moment après mon exposition l'an dernier à la Fondation Taylor qui suffit encore à mon bonheur. Il faut d'ailleurs veiller à ne pas épuiser son public, et l'expérience montre qu'aux expositions personnelles à moins de deux ou trois ans, les gens ne reviennent pas.
Donc, je me contente actuellement du Marché de la Poésie, du Marché Caractères à Bruxelles, du Salon Pages pour les livres, et de mes divers salons de gravures, soit tout de même une quinzaine de salons et d'expositions par an. Il y a aussi les galeries qui me vendent peu, ou alors de temps en temps. Cela et les 50% de commission, ce qui n'est guère intéressant : je ne cours donc pas après les galeries.
Depuis combien de temps participez-vous au Marché de la Poésie ?
Depuis 1995. A ma première participation, j'avais présenté ce livre de gravures sur bois sur les rongeurs, et le Livre des sables qui ne comportait alors pas de texte. Puis, comme j'y rencontrais des poètes Daniel Leduc ou Frédéric Ganga, l'un me confia un recueil entier pour que je choisisse ceux que je voulais, l'autre me composant quelque chose… Voilà comment j'ai commencé à recruter d'illustres poètes grâce au Marché, ce qui n'aurait pu se faire autrement…
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