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[44] AFRIQUE > [6] Archéologie
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SEPULVEDA SCHUlZ Claudio - Guanches de Ténériffe et Pyramides de Guimar
Guanches de Ténériffe et Pyramides de Guimar
La civilisation autochtone des Îles Canaries
par SEPULVEDA SCHUlZ Claudio
 

Chacune des sept îles de l’archipel des Canaries, aujourd’hui envahies par le tourisme, abrita une culture autochtone, jusqu’à leur extermination par la conquête espagnole (1402-1500) : les Guanches seraient sans doute oubliés sans les momies et pyramides qu’ils ont laissées.

 

I • Une Culture Néolithique
II • Religion, Rites funéraires & Momification
III • Les Pyramides de Güímar


 

Les Guanches sont les habitants originels de Ténériffe, une des îles principales des Canaries. On suppose généralement que les Guanches sont d’origine (paléo-)berbère, mais ils pourraient être bien plus anciens : de souche Cro-Magnon. Leur passage depuis la côte africaine occidentale eut dans doute lieu avant notre ère, sur des embarcations de fortune dont il ne reste trace. Si on peut attester de leur présence aux premiers siècles de notre ère, on ignore la date exacte de leur arrivée, et si celle-ci se fit en une ou plusieurs fois.

Néanmoins, dans l’hypothèse d’une migration voici plus de trois millénaires, rappelons que nombreux sont les indices sur les capacités de navigation de la culture mégalithique des Ve au IIIe millénaires ainsi que celle, plus proche de notre ère, des Phéniciens et de leurs cousins Carthaginois, pour lesquels l’exercice n’aurait plus présenté de difficultés majeures et qui les auraient amené bien au-delà des Colonnes d’Hercule dès le Ve siècle avant notre ère : cf. Le Périple de Hannon .

Les sept îles de l’archipel des Canaries :
Mais au XVe siècle, face à la poussée ibérique, les Guanches s’illustrèrent si vaillamment contre l’envahisseur un bon siècle durant que leur nom en vint à désigner l’ensemble des peuples Canariens, toutes îles confondues…

En 1455, le jeune patricien vénitien, Alvise Ca’ da Mosto qui les visita leur consacra quelques pages brèves mais hautement informatives, abondamment citées ci-après. Si les Guanches opposèrent tant de résistance aux Européens, c’est qu’ils traînaient une longue tradition de bellicosité derrière eux : « ces îles sont gouvernées par neuf seigneurs, qu’ils appellent ducs. Ce ne sont pas des seigneurs naturels, qui se succèdent de père en fils : est seigneur qui peut le plus. Ces seigneurs se font parfois la guerre et se tuent bestialement, n’ayant d’autres armes que des pierres et des massues en forme de dards, à la pointe desquelles ils fixent, à la place du fer, une corne aiguisée. Quand ils n’ont pas de corne, ils brûlent la pointe, dont le bois devient aussi dur que le fer ( Ca’ da Mosto, p.36 ).


I • Une Culture Néolithique

Quand les Espagnols en 1402 découvrirent les Canaries, les Guanches en étaient toujours au néolithique, avancés au point d’avoir développé la poterie et une certaine forme d’architecture ( cf. infra ). Voici ce qu’en dit le Vénitien : « ils parlent des langues si différentes qu’ils ont du mal à se comprendre les uns les autres […] Grande Canarie qui possède 7000 à 8000 âmes et Tenerife, la plus grande des trois qui possède, dit-on, 14000 à 15000 âmes. Palma n’est guère peuplée, mais elle est fort belle à voir. Notons que ces trois îles, pour être aussi peuplées et par conséquent armées de gens pour les défendre, avec leurs montagnes escarpées et leurs sites forts et périlleux, n’ont jamais pu être subjuguées par les chrétiens ( Ca’ da Mosto, p.35 ) ».

Les Guanches vivaient généralement dans les grottes naturelles, fréquentes dans cet archipel volcanique, ou dans des huttes en substitution. La nourriture comprenait principalement fruits, porc et viande de chèvre dont ils tiraient lait, fromage et beurre : « rien n’est fortifié sur ces îles hormis quelques villages ; du reste, les habitants ont coutume de vivre dans les montagnes qui sont très hautes et imprenables, sinon par la faim […] ils ne bâtissent ni maisons de pierre ni de paille et vivent dans des grottes et des cavernes dans la montagne. Ils se nourrissent d’orge, de viande et de lait de chèvre, qu’ils ont en abondance, de fruits et particulièrement de figues. Ils font leurs récoltes aux mois de mars et avril à cause de la chaleur de leur pays ( Ca’ da Mosto, pp. 35-36 ) ».

Les Guanches ont laissé des pétroglyphes, peut-être même un alphabet rudimentaire, et des idéogrammes dont le sens demeure obscur ( cf. image supra ).

D’après les chroniques espagnoles, les deux groupes aborigènes ( Canariens de Gran Canaria et Guanches de Ténériffe ) avaient le teint hâlé, les yeux bleus ou gris, et les cheveux plutôt blonds. Leurs habits étaient en cuir cousu ou en fibres tressées : « ils vont toujours nus, sauf quelques uns qui s’affublent de peaux de chèvres devant et derrière. Ils enduisent leurs corps de suif de bouc qu’ils mêlent au jus de certaines herbes pour endurcir leur peau et se protéger du froid, au reste peu rigoureux dans ces terres australes […] Quant à la complexion des Canariens, ils courent et sautent excellemment, pour s’y être accoutumés dans ces îles scabreuses et escarpées. Ils s’élancent de roc en roc comme des chevreuils et font des sauts prodigieux. Ce sont également de très bons tireurs qui ne manquent jamais leur cible, outre qu’ils ont le bras d’une vigueur telle qu’avec un ou deux coups de poing ils mettent en pièces un bouclier […] En somme ce sont les hommes les plus agiles et les plus lestes qui se puissent trouver au monde. Hommes et femmes ont coutume de se peindre la peau avec certains sucs d’herbe verts, rouges et jaunes et ils tiennent ces couleurs pour une très belle devise : elles sont pour eux ce que sont nos vêtements ( Ca’ da Mosto, pp.36-37 ) ».


II • Religion, Rites funéraires & Momification

Les Guanches semblent avoir été monothéistes : explorateurs espagnols et chercheurs actuels s’accordent à dire qu’ils vénéraient le soleil et l’eau, synonymes de vie ou de survie dans une société basée sur l’agriculture et l’élevage. Ca’ da Mosto poursuit : « ils n’ont pas de foi, ne reconnaissent pas de Dieu, mais certains adorent le soleil, d’autres la lune, d’autres encore les planètes et ont de singulières fantaisies d’idolâtres (p.36) ». On relève également l’existence d’un jurement ( Mageb ) sur le soleil et le Telde, le majestueux volcan qui surplombe l’île de Ténériffe : « Ténérife mérite une attention particulière, étant la plus peuplée et l’une des îles dont l’altitude est la plus élevée au monde, de sorte que, par temps clair, on l’aperçoit de très loin en mer ( Ca’ da Mosto, p.35 ) ».

Comme en Europe au néolithique, les Guanches vouaient une importance particulière à l’élément féminin, en tant que symbole de fertilité et de fécondité que personnifiait la femme : « ils ne partagent pas leurs femmes, mais chacun a le droit d’en avoir autant que bon lui semble. Cependant, un homme ne prendra jamais une femme vierge qui n’ait été déflorée par son seigneur, ce qu’ils réputent un grand honneur ( Ca’ da Mosto, p.36 ) ». Celle-ci jouissait donc d’une place privilégiée au sein de cette communauté fortement hiérarchisée, dont témoignent les rituels de momification et la richesse des matériaux ( peaux essentiellement ) dans les sépultures.

La religion monothéiste des Guanches semble avoir associé leurs momies à des motifs peints, et gravés tant sur le mobilier funéraire que sur les parois des cavernes où les rites étaient pratiqués. En effet, les Canariens y déposaient leurs morts, le plus souvent en décubitus dorsal. Les sépultures collectives étaient courantes et aménagées de murets pour compartimenter les corps en diverses niches. Nobles et notables bénéficiaient, quant à eux, de tumuli ou de grottes artificielles selon le cas, très fréquents sur l’île de Gran Canaria. Les tumuli sont inexistants sur Ténériffe, et les grottes artificielles de Gran Canaria étaient généralement regroupées en nécropoles.

La momification semble avoir été réservée aux seuls nobles et notables ( menceys ), quoique la variété des procédés donne à penser que le reste de la population ait pu aussi en bénéficier. La technique consistait en une éviscération préalable pratiquée pour les seuls menceys, mais le cerveau n’était jamais extrait comme en Egypte ancienne. Le corps était ensuite recousu et exposé au soleil pour dessèchement, avant d’être ceint de bandelettes végétales et enveloppé d’un linceul en peaux travaillées. Les momies exhumées depuis les grottes ont été retrouvées souvent enveloppées de jonc, avec leurs viscères placées dans des récipients déposés près du corps, rappellant en cela la pratique des vases canopes égyptiens.

On a également observé divers cas de trépanation, sans doute à des fins thérapeutiques ou chamaniques. Enfin, s’il reste peu d’éléments sur leur culte des morts, on connaît néanmoins quelques pratiques qu’avaient les menceys nouvellement élus sur le corps de leurs prédécesseurs. Précision supplémentaire : « quand l’un de leurs seigneurs prend possession de sa seigneurie, certains de ses sujets sacrifient leur vie pour honorer la fête. Tous se rendent à une vallée profonde où, après avoir accompli des cérémonies rituelles et prononcé certaines paroles, celui qui veut mourir pour l’amour de son seigneur se précipite dans le vide et son corps est mis en pièces. C’est ainsi qu’on célèbre, disent-ils, la fête du seigneur, lequel seigneur est ensuite tenu d’honorer et de récompenser les parents du défunt ( Ca’ da Mosto, p.37 ) ».









III • Les Pyramides de Güímar

Sur le plan architectural, Ténériffe recèle le lieu archéologique le plus spectaculaire de tout l’archipel : le site de Güímar compte en effet plusieurs pyramides à étages, avec une orientation nord-sud sur l’axe du solstice d’été, faisant face à l’île de Gran Canaria, et par extention, au continent africain. La perfection de la taille de diverses pierres d’angle comme les structures pyramidales leur confère un caractère cérémoniel, voire astronomique puisque l’Institut d’Astrophysique des Canaries en considère le sommet comme propice à l’observation du ciel.













Entre les pyramides, diverses places ou aires délimitées auraient pu servir de lieu de culte ou d’expériences sur les cultures. L’observation des mouvements de la lune et du soleil peut avoir ainsi servi à l’identification de cycles agricoles, comme semble l’étayer leur localisation près des points d’eau d’une part, et d’autre part l’abondance de gravures rupestres attenant aux astres et au cosmos.

Güímar, avec l’île de Gran Canaria en arrière-fond :





















Après un siècle de conquête, les quelque 70 000 Guanches estimés pour 1402, dont ~30 000 sur Ténériffe et autant à Gran Canaria, avaient étaient réduits au tiers au début du XVIe siècle. Cette baisse drastique de leurs effectifs est due moins aux guerres contre l’envahisseur qu’à leur asservissement en esclavage vers l’Espagne : « les habitants des quatre îles chrétiennes [ El Hierro, Fuerteventura, Gomera, Lanzarote ] ont coutume de débarquer la nuit par surprise et d’assaillir les Canariens idolâtres et d’enlever des hommes et des femmes qu’ils envoient ensuite en Espagne pour les vendre comme esclaves. Il arrive aussi que des Blancs soient faits prisonniers. Dans ce cas, les Canariens ne les mettent pas à mort, mais leur font tuer, écorcher et dépecer les chèvres, car ils tiennent le métier de boucher pour très vil et humiliant et le leur font faire jusqu’à ce qu’ils puissent se racheter de quelque manière ( Ca’ da Mosto, p.37) ».





















Si la langue et le système sociopolitique guanches ont aujourd’hui disparu après leur destruction systématique par les conquistadors, pratique qu’ils devaient poursuivre ensuite en Mésoamérique, les abondants témoignages d’époque et la recherche contemporaine apportent quelques lumières, telle la parenté linguistique avec la langue des peuplades berbères des XIXe et XXe siècles… On ne peut donc qu’imaginer ce qu’étaient ces hommes perdus au large des côtes africaines, ces bâtisseurs de pyramides soigneusement taillées et érigées face à la mer qui, des siècles plus tard, devaient alimenter les théories diffusionnistes de Thor Heyerdahl dont l’institut est justement sis à Ténériffe.


Bibliographie

CA’ da MOSTO Alvise, Voyages en Afrique Noire ( 1455 & 1456 ), 2e édition augmentée, Chandeigne, Paris, 2003.
Collectif, Los Guanches desde la Arqueología, Organismo Autonónomo de Museos y Centros, Tenerife, 1999.
Collectif, Momias, los Secretos des Pasado, Museo Arqueológico y Etnográfico de Tenerife, 1999.
CONCEPCION José-Luis, Los Guanches que Sobrevivieron y su Descendencia, XIIe édition, Ediciones Graficolor, Tenerife, 1999.
RENAULT Isabelle (1993), Rites Funéraires des Guanches, Archéologia 287:60-67.



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