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Ce premier livre de Pierre Michon (1984) l’imposa d’emblée comme un grand écrivain : un ouvrage exigeant qui allie le passé de la mémoire au présent d’une expérience douloureuse, en hommage au monde révolu de la paysannerie française… Aux petites gens, la patrie reconnaissante ?
Naturellement, ces Vies minuscules sont celles de certains ascendants de l’auteur, voire celles de personnages rattachés au rameau familial ou rencontrés au long d’une vie. L’ouvrage est donc sous le signe du paradoxe littéraire, car si l’écriture de la ‘Vie’ est un genre pratiqué depuis l’Antiquité grecque ( celui du βιοσ ), elle est en principe réservée à la célébration des vies d’exception, ces grands qui par exploit ou génie ( voire longueur de nez ) peuvent prétendre à avoir changé la face du monde. Que l’on pense par exemple aux Vies des Hommes illustres de Plutarque, livre de chevet de la Renaissance, ou encore aux Vies et Doctrines des Philosophes illustres de Diogène Laërce, source essentielle de connaissance sur les penseurs grecs.
Les premières lignes soulignent avec ironie ce paradoxe qui anime l’auteur : « avançons dans la genèse de mes prétentions. Ai-je quelque ascendant qui fut beau capitaine, jeune enseigne insolent ou négrier farouchement taciturne ? (p.13) ». Non, car il n’est ici question que de paysans pauvres de la Creuse, de curés de campagne en déchéance, d’agonisants illettrés, d’amantes de passage et même d’enfants morts en bas âge. Mais l’auteur n’entend ni s’amuser ni amuser son lecteur, pas plus que faire prouesse de virtuosité gratuite ou de fantaisie romanesque. Vies minuscules est un livre grave, interrogeant avec acuité une mémoire personnelle aussi bien que collective.
Le principe de composition est la reconstitution biographique, tantôt d’après les bribes de souvenirs personnels ou familiaux, tantôt selon la vraisemblance eu égard aux circonstances de l’époque ou du milieu. La visée est donc moins l’anecdote que l’évocation d’un temps et d’un monde : « que dire d’une enfance au Châtain ? genoux écorchés, baguettes de coudre pour tromper les jours et courber les herbes, ‘habits puant la foire’ et vieillots, monologues patois sous les ombres luxueuses, galops sur les javelles chiches, puits ; les troupeaux ne varient pas, les horizons persistent. L’été, l’après-midi se tient dans l’œil d’or des poules, les tombereaux encalminés lèvent le cadran solaire de leur timon ; l’hiver, le ban des corbeaux tient le pays, règne sur les soirs rouges et le vent : l’enfant nourrit sa torpeur d’âtres et de gels sonores, lourd fait s’enlever les oiseaux lourds, s’étonne que ses cris s’embuent dans l’air glacé ; puis un autre été vient (p.40) ».
Scribe explorateur
L’ouvrage suit de plus un ordre de cercles concentriques, semble-t-il du plus éloigné au plus proche de l’auteur, mais avec des passerelles reliant toujours l’écrivain à son objet. Ainsi passe-t-on d’une parenté lointaine et par adoption ( première Vie ) à l’évocation de sa sœur morte enfant ( dernier chapitre ). Si la petite touche l’auteur au plus près, en ouverture l’arrière-grand-oncle par adoption impose une figure de dédoublement de l’auteur en tant qu’auteur : ce dernier souligne, à propos d’une formule supposément lancée par le personnage à son départ pour les colonies ( « là-bas je deviendrai riche, ou je mourrai » ) : « je le savais : je touchais là quelque chose de semblable. Et sans doute ces mots, prononcés non sans complaisance par un être désireux de souligner la gravité de l’heure, mais trop mal instruit pour savoir la décupler en feignant de la terrasser sous un ‘bon mot’, et donc réduit, pour en marquer l’insolite, à puiser dans un répertoire qu’il croyait noble, étaient bien en cela ‘littéraires’, certes ; mais il y avait bien davantage : il y avait la formulation, redondante, essentielle et sommairement burlesque – et à ma connaissance, une des premières fois dans ma vie – d’une de ces destinées qui furent les sirènes de mon enfance et au chant desquelles pour finir je me livrai, pieds et poings liés, dès l’âge de raison ; ces mots m’étaient une Annonciation et comme une Annoncée, j’en frémissais sans en pénétrer le sens ; mon avenir s’incarnait, et je ne le reconnaissais pas ; je ne savais pas que l’écriture était un continent plus ténébreux, plus aguicheur et décevant que l’Afrique, l’écrivain une espèce plus avide de se perdre que l’explorateur ; et quoiqu’il explorât la mémoire et les bibliothèques mémorieuses en lieu de dunes et forêts, qu’en revenir cousu de mots comme d’autres le sont d’or ou y mourir plus pauvre que devant – en mourir – était l’alternative du scribe (p.21-22) ».
En un premier sens, les termes de « scribe » et d’« explorateur » ne sont pas de simples décorations verbales. Du scribe, Michon a retenu ici la mission de consigner une mémoire qui transcende son individualité, d’être le secrétaire et l’ordonnateur d’un monde dont il a été témoin et le récipiendaire des témoignages d’autrui, dans le faisceau des traditions familiales et villageoises. De l’explorateur, il a retenu l’entreprise de (re-)découverte du monde aujourd’hui disparu de la petite paysannerie française, largement balayée par la guerre de 1914-1918, avant la modernisation de l’agriculture. Pendant la jeunesse de l’auteur, les représentants de cette paysannerie constituaient déjà ses derniers témoins. « Yvetot vaut Constantinople », écrivait Flaubert : c’est aussi vrai de la Creuse des fin XIXe et début XXe siècles, valant toutes les colonies, d’abord pour le dépaysement, ensuite pour le mystère de la profondeur humaine…
Michon l’esquisse ici, tâchant de pénétrer et fixer une émotion ou une expérience de vie propres à ce monde d’un autre temps, à partir d’une silhouette penchée sur un travail, une démarche ou un geste répétant de plus anciennes démarches et de plus anciens gestes. Mais il ne réduit jamais ses personnages à des ‘types’ désincarnés : il a réussi à approcher au plus près l’intimité devinée de ses figures, tout en respectant leurs secrets et leur mystère. Chaque personnage apparaît ainsi comme porteur d’un roman personnel, dont la Vie concentre en quelque sorte le précipité, ce qui fait de chaque existence une expérience unique et irremplaçable. L’exercice rappelle ici ( et en mieux, à mon avis ) celui de Marcel Schwob dans ses Vies imaginaires, ouvrage parfois gâté par un excès d’affectation stylistique, une sorte de gratuité d’artifice qui réduit le sujet de certaines Vies au rôle de prétexte à la virtuosité de l’auteur. Ce n’est pas le cas ici.
Questions de style
L’écriture est fondamentale dans ces Vies minuscules, d’abord par le choix du style qui donne vie à ces tableaux, reconnaissable d’entre tous. Cela explique aussi la relative difficulté de lecture de ce livre riche en archaïsmes et phrases denses, une syntaxe parfois tortueuse souvent proche du poème en prose : l’auteur qualifie lui-même et à plusieurs reprises son style d’« emphase », non pas dans le sens courant de grandiloquence mais dans son étymologie d’expression forte, visant à faire apparaître et manifester.
En tous cas, un style est adapté à son sujet. Ainsi l’archaïsme des mots est-il cohérent avec le monde paysan révolu, une exacte adéquation du lexique à la complexité d’un réel aujourd’hui résorbé dans l’approximation du regard citadin sur les campagnes. Ensuite, ledit style traduit la visée quasi liturgique de l’écriture : ces Vies sont une sorte de célébration, à la fois intime et publique, qui leur donne la forme du « Tombeau » littéraire. L’auteur dépouillé de toute foi ancestrale célèbre ainsi un véritable rite par l’écriture, qui sanctifie vie et mort ; ainsi de ces dernières lignes : « je crois que les doux tilleuls blancs de neige se sont penchés dans le dernier regard du vieux Foucault plus que muet, je le crois et peut-être il le veut. Qu’à Marsac une enfant toujours naisse. Que la mort de Dufourneau soit moins définitive parce qu’Elise s’en souvint ou l’inventa ; que celle d’Elise soit allégée par ces lignes. Que dans mes étés fictifs, leur hiver hésite. Que dans le conclave ailé qui se tient aux Cards sur les ruines de ce qui aurait pu être, ils soient (pp. 248-249) ».
L’Ecriture : une Question de Vie ou de Mort
Pour l’auteur, l’écriture est une question de rite sacré, une question de vie ou de mort : lorsque la biographie extérieure rejoint l’autobiographie vers le milieu du livre, Michon confesse ses propres démons, alcool et drogues diverses, dont la poursuite est inséparable de l’ambition d’écrire. Sujet évoqué à l’occasion avec une pointe d’humour, plutôt glaciale : « j’avais inconsidérément accepté un petit emploi à la Maison de la Culture : la promiscuité en laquelle il me fallait vivre avec de bons apôtres forts de leur mission civilisatrice et des fonctionnaires à hobbies, dans une constante surenchère de créativité dévote, m’exaspérait. Je me souviens de certains soirs de causerie littéraire : en haut, on parlait de poésie et de désir, du plaisir ineffable qu'on prend, dit-on, à composer des livres ; en bas, ayant trouvé la clef de la cave où étaient stockées les bières du petit bar intérieur, je me saoulais sans vergogne (p.162) ».
Plus souvent, le thème est l’illusoire volonté de dépasser l’incapacité à écrire, le refus intime de l’acte créateur, par la fuite dans les paradis artificiels qui stricto sensu sont des enfers, se substituant, ou s’ajoutant, à un autre enfer : « à Monrioux, mon enfer changea ; c’est à celui-ci que je me suis tenu désormais. Chaque matin, je posais la page sur mon bureau, et attendais en vain que la remplît une faveur divine ; j’entrais à l’autel de Dieu, les instruments du rituel étaient en place, la machine à écrire à main gauche et les feuillets à main droite, l’hiver abstrait nommait les choses plus sûrement que ne l’aurait fait l’été profus ; des mésanges voletaient, qui n’attendaient que d’être dites, des cieux variaient, dont la variation se pourrait réduire à deux phrases ; allons, le monde ne serait pas hostile, resserti dans le vitrail d’un chapitre. Des livres m’entouraient, bienveillants et recueillis, qui allaient intercéder en ma faveur ; la grâce ne saurait assurément résister à un si bon vouloir ; je la préparais par tant de macérations ( n’étais-je pas pauvre, méprisable, détruisant ma santé en excitants de tous ordres ? ), tant de postures ( n’avais-je pas l’air d’un écrivain, son imperceptible uniforme ? ), tant d’Imitations picaresques de la vie des Grands Auteurs, qu’elle ne pourrait tarder à venir. Elle ne vint pas (p.165) ».
Le tragique de cette expérience est tout dans cet ‘appel à une Grâce refusée’, qui se renverse dès lors en insondable « absence au monde (p.168) » dans la torpeur de l’intoxication, mais aussi absence du monde qui se refuse, cédant la place au mirage d’une royauté en plein désert, en l’absence de toute écriture effective, autre que celle rêvée sous l’emprise des amphétamines : « en ayant pris, j’étais impeccablement seul ; j’étais roi d’un peuple de mots, leur esclave et leur pair ; j’étais présent ; le monde s’absentait, les vols noirs du concept recouvraient tout ; alors, sur ces ruines de mica radieuses de mille soleils, mon écriture postiche, virtuelle et souveraine, spectrale mais seule survivante, planait et plongeait, déroulant une interminable bandelette dont j’emmaillotais le cadavre du monde. Moi, sur ce tombeau dont inlassablement je déclamais l’épitaphe, seule bouche dévidant l’infini phylactère, je triomphais : je passais du côté du maître, du côté du manche, du côté de la mort (p.220) »…
Difficile de sortir indemne d’une telle lecture… à moins bien sûr de ne voir que jeux de l’esprit dans le conflit intensément vécu entre la création et la mort. François Prost © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°11 : 01.XI.04 * * *
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