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[62] ARTS-EXPOS-MUSEO > [13] Art visionnaire
[88] ARTS GRAPHIQUES > [35] Peinture
HENRICOT Michel - 'Peintre Visionnaire'
'Peintre Visionnaire'
Michel HENRICOT
 
 

Entretien. Michel Henricot est un peintre d'une maîtrise technique absolue au service de son univers... Mieux apprécié en RFA et aux USA, la France a pourtant en lui un artiste exceptionnel.

 



Œuvres ci-dessous reproduites avec l'aimable autorisation de Michel HENRICOT :
Droits Réservés.


 

ArtsLivres : Monsieur Henricot, comment êtes-vous arrivé à la peinture ?

Michel HENRICOT Michel HENRICOT : Mais c'est ELLE qui est arrivée à moi ! Enfant, je dessinais et peignais, ce qui n'a rien d'original, mais j'ai ensuite continué là où d'autres arrêtent. Je n'ai pas choisi la peinture, c'est elle qui s'est imposée à moi ! Cela dit, une petite gravure de Max Klinger (1857-1920) m'avait beaucoup marqué : un univers cauchemardesque au-delà de mes pires cauchemars ! Elle m'a tellement influencé que je me demande si elle ne m'a pas poussé à peindre…
Enfant, je ne m'étais jamais dit que je voulais être peintre, pas plus qu'aujourd'hui d'ailleurs… Le terme de peintre, ou autre, m'embarrasse toujours : dans une exposition en RFA où j'étais attendu, quand on disait « c'est le peintre », j'avais tendance à me retourner pour voir qui arrivait ! Or il s'agissait bien de moi !

Max KLINGER Die Entführung de la série Ein Handschuh











Quels furent vos cursus et parcours ?

Michel HENRICOT : La ReineJ'étais d'une famille pauvre. J'ai dû travailler jeune : pas question donc de faire des études. Mais dès l'âge de 12~13 ans, j'étais collé aux tableaux du Louvre. Trop jeune peut-être pour apprécier les sujets et comprendre ce que les tableaux racontaient, j'avais néanmoins la passion de savoir comment ils étaient faits. Il y avait en eux une magie, et je les regardais sous toutes les coutures pour connaître leurs secrets : je les touchais et me faisais naturellement enguirlander par les gardiens… A présent que je maîtrise la technique, je m'ingénie à la camoufler, car à trop la voir chez les autres peintres, la magie du tableau s'envole. Je voudrais que les miens aient l'air d'une émanation de l'esprit, et non d'une recette de cuisine…

Pourtant, vos sujets ont apparemment peu en commun avec ceux qu'on peut voir au Louvre !

Oh, mais si ! Il y en a beaucoup au Louvre : il suffit de gratter un peu et savoir regarder ! Dans tous les tableaux, même les plus prosaïques ou les plus banals, je peux voir des choses que je peins maintenant : dans une nature morte, par exemple, je suis capable de voir des choses épouvantables ! Vous savez, même cachée sous des dehors riants, presque tous les peintres ont une obsession de la mort, et plus elle est cachée, plus c'est excitant. Dans certains paysages et natures mortes, on sent cette atroce mélancolie du temps qui s'en va…

Mais vous semblez être un si bon vivant !

L'un n'empêche pas l'autre : plus on aime la vie, plus on est conscient de la mort ! Et je trouve que les deux vont très bien ensemble.

Revenons au Louvre. Quels sont les artistes et les toiles qui vous ont le plus marqué ?

Quand j'étais enfant, Géricault me plaisait, et me plaît toujours à la folie : ses lumières cadavéreuses me fascinaient ! Au Rijksmuseum d'Amsterdam, le Cimetière Juif de Ruysdael m'a plu, non pas par le titre, mais par sa lumière : la plus surnaturelle que j'aie jamais vu peinte. En fait, j'ai été plus attiré par la lumière et la manière dont elle éclaire les scènes et les objets que par le thème d'un tableau, car la lumière peut le transfigurer. La lumière est magique et primordiale…

Une constante chez les peintres visionnaires… Comment la travaillez-vous ?

Michel HENRICOT : L'Autre RoiSur le plan technique, il y a d'abord l'apprentissage, pour que les lumières ne soient pas sales, mais légères : ce sont là que des technicités qui n'intéressent que le peintre. En fait, je travaille beaucoup par couches successives, en affinant la lumière, comme autant de vitres que je superpose : ces couches portent d'ailleurs le nom de glacis. La lumière croît ainsi progressivement, mystérieuse et lointaine.

A ce sujet, et quitte à passer pour un dinosaure, je trouve que l'Ecole des Beaux-Arts actuellement est une escroquerie. Je suis ami avec beaucoup de ses professeurs, dont nombre de jeunes peintres viennent me voir : ils en sortent au bout de cinq ou six ans d'études, ils savent bien sûr dessiner et ont quelques connaissances ailleurs, mais ils ignorent le vrai métier de la peinture ! C'est comme n'écrire qu'avec quelques lettres en oubliant le reste de l'alphabet !

Michel HENRICOT : AutoportraitOn n'écrit pas grand-chose ainsi, pourtant Dieu sait si la peinture à l'huile foisonne de techniques et de procédés qu'on oublie volontiers aujourd'hui ! C'est dommage, car les moyens d'expression se réduisent de plus en plus, mais c'est l'époque, et il ne faut pas la contrarier. Cependant, quel que soit le courant et les thèmes qu'on veuille représenter, on ne peut s'exprimer sans technique. Certes, cela n'a peut-être pas d'importance aujourd'hui, puisqu'on s'exprime par des installations, des circuits vidéo, etc. La maîtrise de la technique est peut-être obsolète et sans importance, je ne sais pas : l'histoire le dira…


Quels sont les sujets récurrents dans vos toiles ?

Eh bien, le sujet récurrent, c'est moi ! Mes toiles sont les fouilles de mon cerveau ! Nous sommes constitués de tellement de strates qu'il n'y a qu'à fouiller…

Michel HENRICOT : Ange de Haute Migration












Vous figurez souvent des anges…

Pourquoi, n'aimeriez-vous pas être un ange, vous ? (rires)
Michel HENRICOT : Le Voyageur VPlus sérieusement, mon intérêt pour ce qui ne touche pas le sol est assez récent, et je ne peux pas l'expliquer. Vous savez, l'ange est toujours derrière vous : pour vous garder. Une image du film Orphée de Cocteau m'a marqué : l'ange de la mort Heurtebise reste derrière Orphée sans jamais le toucher, alors qu'il le dirige à un doigt de ses épaules. Or j'ai moi-même souvent l'impression d'être poussé par une entité bienveillante. J'ai ainsi toujours l'idée d'anges derrière chacun de nous ; je les appelle anges car il faut bien leur donner un nom, mais c'est sans aucune connotation religieuse…

Vous parliez de fouilles. Vous intéressez-vous à l'archéologie ?

Ah, énormément ! Quand j'étais enfant, j'aurais voulu être archéologue ou spéléologue, pour évoluer et fouiller dans les strates du passé. Dans un de mes tableaux, ayant beaucoup aimé les fresques de la Villa des Mystères à Pompéi, j'en ai repris l'apparence avec un vieillissement artificiel. J'aime les vieilles matières, celles qui ont vécu, usées par le temps.


Michel HENRICOT : La Ville











Vous passeriez-vous de titres pour vos toiles ?

Oh oui ! Mais vous savez, il en faut pour les catalogues, car les gens aiment les titres… Mais ces titres ne me viennent que des mois après achever la toile, des sortes d'équivalents poétiques, d'autant que les tableaux conçus évoluent en chemin et diffèrent donc du projet initial… De fait, il est rare que je termine un tableau conformément à mon idée initiale : le plus souvent, il est entre temps dévoyé par le rêve, le hasard et les détails que j'y intègre, parce qu'ils m'ont plu en cours de route…

D'où vient votre intérêt pour l'anatomie ?

Cela est sans doute inconscient… Vers 6~7 ans, je fus élevé par une grand-mère très catholique, qui m'emmenait tout le temps à la petite église du village : il y avait un Christ blanc, assez réaliste. Or comme il était présent dans mes rêveries, les mêmes des mois durant, il devint un ami que je portais en moi, toujours dans le coma mais toujours vivant : je l'épluchais progressivement pour en voir tous les organes qui palpitaient. Ce fantasme d'enfance m'est sans doute resté. Voilà…

Michel HENRICOT : Trois Sphinx














Comment obtenez-vous cette vraisemblance physiologique de vos créatures hybrides ou humaines ?

Les hybrides sont difficiles à rendre crédibles, car il faut d'abord trouver les bonnes articulations et positions : ils me demandent beaucoup de travail… Mais je procède comme pour les dessins animés : je compose avec des calques, en m'aidant parfois de photocopies pour en étudier la vraisemblance. Quel travail ! Mais comment diantre faisaient les peintres de la Renaissance ?

Malgré vos figurations humaines ou hybrides, vos architectures n'ont aucune présence vivante. Pourquoi ?

Michel HENRICOT : GirollesMais bien sûr que si !
Elles sont dans les strates et ne sont pas encore remontées à la surface !

Certes, les plantes sont un peu absentes…

J'aime beaucoup les animaux car ils ont toujours accompagné les Hommes. Les serpents me semblent être les médiateurs entre les morts et vivants : le serpent peut se glisser dans les tombeaux et descendre dans la terre avant de remonter au soleil. Les chiens ont toujours gardé l'enfer et les chevaux toujours emmené les âmes des morts. Ce sont des bêtes très importantes sur le plan mythologique, présentes dans la plupart des mythologies et religions. Cela, je le ressens très fort, et quand je les peins, ce n'est pas raisonné. Ils arrivent comme des compagnons obligatoires.

Michel HENRICOT : Erlkönig











Michel HENRICOT : Idole IIMichel HENRICOT : CrépusculeJ'apprécie aussi les insectes, bien qu'ils soient aussi absents de mes tableaux. Vous savez, quand un peintre est en panne d'inspiration, il n'a qu'à regarder une mouche, une guêpe ou un coléoptère, on y trouve de tout : formes, couleurs, matière, ce sont des formes qui s'imbriquent, il y a une grande logique dans leurs carapaces ! L'observation de la nature me paraît être le b.a.-ba du peintre ! Que pourrait-il regarder, sinon ? Les immeubles ?

Quels sont vos compositeurs préférés ?

Michel HENRICOT : Cerf-volant Ravel, de loin ! Vers douze ans, en écoutant Le Tombeau de Couperin à la radio, je voulus apprendre justement le piano pour jouer cette œuvre un jour, tant elle m'avait bouleversée. Je joue donc du piano depuis et j'aime autant les Classiques que Bartók, Stockhausen ou Stravinski, avec lesquels j'ai commencé. Il y a aussi Honegger qu'on écoute peu malheureusement, et Dutilleux que j'adore et rencontre parfois dans mon quartier… Mais j'éprouve moins de plaisir avec les compositeurs ultérieurs. Je suis d'une famille de musiciens et je l'ai apprise très tôt. J'aurais peut-être aimé être pianiste, mais je me suis rendu compte qu'au mieux je ne serais qu'interprète, ce qui n'est déjà pas si mal. Mais la pratique musicale ne m'a jamais procuré la satisfaction que me donne la peinture, où je m'exprime vraiment !

D'après vos monographies, vous avez plus de succès outre-Rhin qu'en France : le Panorama Museum à Bad Frankenhausen a acquis plusieurs de vos toiles.

Oui, car l'imaginaire allemand est bien plus développé : il n'y a qu'à regarder le romantisme allemand ! Les Français sont terriblement prosaïques, ils veulent toujours tout expliquer par le cartésianisme, même la part de mystère ! Franchement…

Michel HENRICOT : Les ErinyesPour mes compatriotes, je suis donc une bizarrerie, alors que les Allemands m'ont connu à la Maison de la Culture à Metz où j'exposai, car ils envoient souvent leurs éclaireurs en France. Je ne sais pas si nous faisons l'inverse… Suite à cela, j'ai exposé à Hambourg, Munich, à côté d'une vingtaine d'expositions en France !

Avez-vous des affinités avec d'autres peintres visionnaires ?

Pour moi, tous les peintres ont des visions, si bien que je vois mal ce que visionnaire peut signifier… L'adjectif a d'ailleurs un côté péjoratif : quand les gens traitent quelqu'un de visionnaire, c'est tout juste s'ils ne mettent pas leur index à la tempe ! J'ignore donc à quelle catégorie j'appartiens, mais j'ai, ou j'ai eu, effectivement des affinités avec Cremonini, Leonor Fini, Roland Cat… Je fréquente peu les peintres, et je leur préfère les musiciens car je sais comment est faite la peinture, alors que la musique me reste mystérieuse…

Quels seraient les points communs entre vous et ces peintres ?

Une sorte de désenchantement, d'ironie et de scepticisme, surtout sur notre époque et l'avenir de la peinture… Certains y verront du pessimisme, mais il n'y a rien de pessimiste dans ma peinture ! Par contre je sens confusément que la peinture n'existera plus très longtemps : je lui vois un avenir noirissime ! Elle disparaîtra, du moins telle que je la conçois, dans un siècle peut-être, sans doute moins…

Michel HENRICOT : Les AnnonciateursLes vrais peintres seront alors vus comme des dinosaures, qu'on regardera avec intérêt d'ailleurs ! Je sais bien que la peinture existe depuis au moins 30 000 ans, mais en un siècle, tant de choses moins vieilles ont déjà disparu, depuis des espèces animales à nos propres convictions. La première cause est le manque d'intérêt des gens pour tout ce qui ne gigote pas : car il faut que ça remue et que ça aille vite, n'est-ce pas, il faut que ce soit consommable tout de suite ! Ce matérialisme épouvantable bloque tout, au profit d'une consommation effrénée pour une jouissance immédiate. Il me semble que le temps nécessaire à contempler un tableau n'a plus sa place dans notre société, et je crains qu'il n'y ait plus assez de relève quand les derniers peintres auront disparu…

S'il devait rester un message ou un tableau pour la postérité ?

Oh mon Dieu ! De message, je n'en ai pas… L'Autre roi me plaît bien, c'est un de ces tableaux qui n'a pas varié en cours de route, l'histoire d'une passation de pouvoir : un être probablement mort qui transmet le pouvoir à un vivant, debout. Ce thème est un de mes favoris, en littérature comme dans les rapports avec les gens, en tant que transmission d'un savoir, d'une sagesse, d'une quiétude, d'une espérance… J'espère encore faire quelques tableaux estimables, mais s'il devait n'en rester qu'un… j'aimerais que ce soit Le Silence

Site officiel http://mhenricot.wordpress.com
Michel HENRICOT : Le Silence



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