Quelques rappels d'Histoire de l'Art…
Dès lors que Gauguin eut découvert dans les créations exotiques des îles des mers du sud la valeur esthétique de l'art primitif, et que Picasso eut transposé dans ses tableaux et ses sculptures la démonie de l'art africain, les créateurs européens découvrirent les civilisations archaïques et les cultures des autres continents. On recherchera en dehors de ses propres traditions des couleurs, des formes et des motifs nouveaux, d'une forte expressivité.
Des peintres comme Max Kirchner, Max Ernst, Brauner, Masson ou Pechstein crurent découvrir dans l'archaïsme de civilisations étrangères l'unité mythique perdue entre l'homme et l'univers. Du point de vue de l'histoire de l'art, ce fut le début d'une nouvelle époque qui fit apparaître des formes picturales et des archétypes codés au travers desquels l'homme primitif s'assurait l'unité religieuse avec le monde et ses dieux. Nombreux furent ceux qui virent dans l'Egypte ancienne le modèle de cet univers du sacré et de l'esthétique, contraire de la modernité.
Les surréalistes en particulier, empreints d'une conception métaphysique du monde, considèrent ce pays des pyramides, avec les momies et le culte des morts, comme une « terre sainte ». Mais il a paradoxalement moins inspiré les artistes modernes plus progressistes. La très ancienne culture des rives du Nil leur semblait trop traditionaliste et trop classique. L'avant-garde européenne des alentours de 1950 ne trouvait guère d'intérêt à ce langage pictural concret, simple et linéaire. L'art abstrait, avec une dynamique subjective des couleurs et un déchaînement des formes, était à l'ordre du jour…
Quand l'Egypte inspire Michel Henricot…
Michel Henricot est dans la production artistique récente en France, le seul peintre dont les créations se soient inspirées très tôt de cette grande culture nord-africaine des rives du Nil. Il éprouve pour elle une « affinité élective » qui détermine de manière fondamentale sa peinture et sa vie personnelle. La tendance de Henricot à gommer l'individualité de ses personnages, à produire des figures types, qui ont l'étrangeté des masques, est issue de cet art égyptien où toute représentation est signe. De même, la structure statique, très nettement géométrique des tableaux, qui prête aux objets un caractère à la fois simple et monumental, s'inspire de modèles égyptiens. Cet ordre et cette symétrie sont aussi des caractéristiques de la religion de l'Egypte ancienne, où nature et cosmos, ici-bas et au-delà constituent une unité chargée de sens.
Il a étudié en outre les objets découverts dans les tombeaux de l'ancienne Egypte et les tombes elles-mêmes, les mastabas, construits pour la vie après la mort. Ainsi les caves voûtées et les chambres funéraires - revêtues de lourdes plaques de pierre et hermétiquement fermées, totalement coupées du monde extérieur - forment-elles souvent le cadre de ses œuvres picturales rituelles. Les personnages de Henricot ressemblent à des cosmonautes pneumatiques dans des espaces extra-terrestres infinis. Ils sont insaisissables et ont une forme d'existence indéfinissable. On ne saurait les ramener aux valeurs de l'anthropologie chrétienne européenne comme le plaisir, le libre arbitre, la logique, la culpabilité, le péché originel ni le salut. Ils semblent commandés par une force mystérieuse et magnétique, somnambuliques et lointains, silencieux et austères, comme sous l'emprise d'une fixation magique. Ils prennent parfois aussi un aspect androgyne, de chenilles ou de serpents humains.
La richesse et la diversité de la mythologie égyptienne est pour Henricot une source d'inspiration de premier ordre au même titre que la sobriété et la clarté des formes de l'art égyptien. Mais c'est surtout la composante religieuse de cette civilisation très ancienne qui le fascine.
Il écrit à ce propos : « la découverte de la civilisation égyptienne a été pour moi un grand choc. J'éprouve la plus profonde admiration pour ces artistes, restés complètement anonymes, qui se sont entièrement perdus dans le culte des dieux, qui étaient extraordinairement présents et en même temps lointains, évanescents. Je les envie. J'aurais aimé travailler à cette époque qui ne connaissait pas les exigences abusives de notre individualisme démesuré et où les arts s'unissaient pour célébrer une certaine interprétation de l'univers. Il me semble que les arts n'ont jamais été aussi puissants ni aussi nécessaires qu'au temps où les artistes se fondaient complètement avec la divinité et avec le cosmos ».
C'était la conséquence directe du mépris des Egyptiens pour la logique et pour le matérialisme. Ils étaient tout imprégnés d'une sagesse ésotérique qui leur faisait concevoir la mort comme une initiation aux mystères de l'au-delà, comme le fondement irrationnel de l'être. Platon dit que la vie du philosophe est une profonde méditation sur la mort. Il s'était renforcé dans cette conviction au cours d'un séjour en Egypte, à l'ombre des tombeaux des pharaons, les pyramides.
Le Livre des Morts rédigé sur des papyrus aux environs de 1500 av. JC, publié à Londres en 1898, et dont Henricot possède la traduction française, porte témoignage de cette philosophie. Ce recueil d'épitaphes, d'une poésie profonde et hors du temps, fait partie des ouvrages préférés de l'artiste.
Le frisson sacré
Le retour de Henricot à l'empire du Nil ne doit pas être conçu comme un mouvement esthétisant, mais comme la manifestation de l'autonomie de la création picturale. Il réutilise du reste en même temps quelques-uns des principes de bases de la peinture européenne classique comme la clarté de la structure des tableaux, la forme linéaire du dessin, la froideur des couleurs. Le mouvement doit uniquement résulter de la forme, et jamais - comme dans l'art baroque ou rococo - uniquement de la couleur. Il est proche du réel dans le respect du détail et son intégration géométrique à l'ensemble de la composition. Mais Henricot s'accorde une totale liberté d'invention thématique, exécutant ensuite le tableau avec une technique digne des anciens maîtres et une extrême méticulosité. Il prend effectivement pour modèles les grands maîtres de la Renaissance et du maniérisme jusqu'à Goya.
Il est très marqué par le peintre, graveur et sculpteur Max Klinger ( 1857 - 1920 ) qui associe à un dessin linéaire, classique, précis, des sujets de la peinture fantastique pour représenter l'absurde, le paradoxe de la beauté et de l'horreur du destin, la contradiction entre les désirs et les espoirs déçus. Henricot décrit lui-même l'impression profonde que lui a faite une gravure de Max Klinger : « Un jour, feuilletant négligemment une revue d'art allemande, je tombai sur la reproduction d'une estampe de Max Klinger intitulée 'Der Handschuh' (le gant). Encore aujourd'hui, je ne saurais dire pourquoi cette œuvre m'a si profondément impressionné. Elle montre un énorme oiseau, ou plus exactement un animal fossile mi-reptile, mi-oiseau, s'envolant par une fenêtre abîmée. Il tient dans son bec démesuré un gant. Par la fenêtre, à travers les vitres brisées, se tendent précipitamment deux bras qui tentent de le retenir. Au-dessous de l'oiseau, jusqu'à hauteur de la maison, serpente un buisson couvert de fleurs pâles figées dans une immobilité effroyable. Ce tableau est le premier que j'ai consciemment vu et ressenti au sens propre. Je le considère aujourd'hui encore avec une sorte de frisson sacré ! ».
Le Travail de Michel Henricot
Henricot ne transpose pas des idées en images, il transpose ses propres expériences, ses impressions et ses émotions. Sa peinture est individualiste et sans concession. Elle est le produit de longues années de travail, dans la solitude de l'atelier, à l'écart des modes, des écoles, des courants artistiques et des chapelles.
A notre réalité quotidienne, Henricot oppose l'artifice de ses personnages fantasmagoriques, produisant un effet d'étrangeté, de surprise et de choc. Il souligne délibérément l'aspect irréel et fantomatique de ses larves humaines translucides et exprime ainsi son opposition aux variétés de l'art d'avant-garde en même temps qu'aux visions bourgeoises conventionnelles de la bonne et de la mauvaise vie. Henricot exploite de façon tout aussi systématique l'expressivité immanente des formes géométriques.
Les crânes de ses mannequins rappellent les têtes sculptées de Brancusi avec leur forme de base en ellipse ; ils servent d'enveloppe à une pensée lointaine et cachée. La disposition scénique de ces marionnettes humaines qui se déplacent les unes vers les autres à quatre pattes, en rampant, en marchant ou en flottant, a quelque chose de solennel et de mystérieux ; elles évoquent un tourment caché qui suscite le malaise et le sentiment d'étrangeté. Elles vivent dans un univers fermé sur lui-même, selon des lois qui leur sont propres ou reposent sans mouvement, dans une somnolence éternelle, dans des cercueils ou des sortes de baignoires en forme de sarcophages. Elles sont prisonnières de courroies, subissent des irradiations ou végètent, poursuivant une existence insondable dans un domaine intermédiaire entre la vie et la mort.
Maniérisme de l'art actuel
Henricot associe dans son œuvre l'expression de l'étrangeté, de l'excentricité et du paradoxe aux formes de l'harmonie et du calme classiques. Et c'est précisément à cause de cette réunion d'aspects contradictoires que nous pouvons le considérer comme un des rares maniéristes du monde de l'art actuel.
L'une des caractéristiques du maniérisme est la réunion de l'inconciliable, la Discordia concors, l'association de caractères esthétiques opposés. Comme chacun sait, Giorgio Vasari (1511-1574) qualifiait de maniera l'expression artistique tardive de Michel-Ange, parce qu'elle s'écartait de l'harmonie classique. Emanuele Tesauro, théoricien du maniérisme, enseignait en 1656, qu'il n'était de véritable artiste que celui qui « associait entre eux les éléments les plus éloignés ». Le principe artistique de Henricot consiste de la même manière à unir dans une métaphore picturale des éléments hétéroclites et étrangers.
La meraviglia ( l'étrange ), l'étonnant, le merveilleux fait partie des désirs les plus élémentaires des peintres maniéristes. Nous nous contenterons d'évoquer ici Giuseppe Arcimboldo (1527-1593), peintre de la cour de Rodophe II à Prague, avec ses portraits de fruits et de légumes. Ou Hieronymus Bosch (1450-1516) et sa démonologie fantastique, ou encore Pieper Brueghels (1564-1638) et ses visions de la damnation et de l'enfer. On peut penser aussi à Venise obscure et dramatique du Tintoret, ou à l'extase religieuse du Greco avec ses personnages pâles, étirés en longueur. Vasari reprochait aux Toscans ( Becafumi, Bronzino, Pontormo et Rosso ) de peindre tous « alla maniera di Michelangelo ».
On retrouve aussi chez Henricot, dans ses peintures de torses masculins, quelque chose de cette facture sensuelle, à la Michel-Ange. Il modèle les corps comme un sculpteur selon l'anatomie classique et les plonge ( le plus souvent sous forme de fragments ) dans une lumière crépusculaire opalescente qui leur donne un reflet nacré. Ses portraits cadavériques et lointains, têtes, crânes ou visages, portent des titres signifiants comme « Hypnos » ou « Thanatos ». Henricot les peint avec une somptuosité inquiétante, dans une matière colorée sombre, ardente - ce sont les reflets picturaux d'une existence fragile entre l'éveil et la disparition.
Federico Zuccari (1542-1609), énonçant la théorie du maniérisme, recommandait aux peintres de la Renaissance tardive de ne représenter que des figures de leur imagination, donnant à l'artifice la priorité sur tout naturel. En ce sens, les têtes stéréotypées des personnages de Michel Henricot deviennent elles aussi des symboles paradigmatiques de l'esprit, les corps représentent métaphoriquement la dématérialisation et la sublimation. C'est la provocation de Michel Henricot à l'adresse de la conscience anti-métaphysique du rationalisme moderne, et il pose à nouveau la question apparemment anachronique du sens de la mort, de l'immortalité et de l'art. Sa formation
Henricot est autodidacte en peinture, il a mis au point pour la palette de couleurs nuancées de sa peinture à l'huile, qui témoigne d'une véritable virtuosité, une recette alchimique secrète. C'est ainsi qu'il donne à ses œuvres la coloration translucide qu'il recherche. Le poli d'un bijou, l'éclat précieux d'un émail de Limoges et l'éclairage en profondeur des vitraux du Moyen Age associés à la solennité funèbre du contenu des tableaux - tous ces éléments réunis font le caractère unique du style de Henricot. Les fantasmagories de Michel Henricot présentent un peu comme le symbolisme oriental d'Eugène Delacroix ou de Gustave Moreau un rare mélange de beauté, d'irréalité, d'anti-naturalisme et de création visionnaire. Sans doute est-ce pourquoi il apprécie particulièrement des peintres tels Grünewald, Signorelli, Uccello ou Géricault.
Michel Henricot mène une vie retirée à Paris, où il se consacre, en dehors de sa peinture, au piano. Avant de s'adonner totalement à la peinture, il voulait devenir pianiste. Il aime Bach, Mozart, Schubert, Hindemith et le chromatisme impressionniste de Ravel et de Debussy…
Texte extrait de Michel Henricot, Ed. Hans Hartel, 1993 |