Je suis reliée de manière organique, viscérale, à la créature assise sur le plongeoir, ange déchu dont les omoplates saillantes me font entrevoir les cicatrices d'ailes anciennes. Le dos d'albâtre, somptueux, parfait, qu'une lumière surnaturelle effleure pour mieux encore en révéler la beauté, la profondeur, me laisse deviner l'entrée du monde invisible qui se dérobe à mes yeux. Car c'est cette part invisible, ce monde hors de notre monde, de notre réalité, et qui échappe à notre conscience, que je perçois si intensément dans cette toile. Ce dos fameux est l'astuce qui me permet de traverser le miroir si lisse du tableau pour pénétrer dans ce monde calme et rassurant.
Le nageur diaphane, baignant dans la piscine, et sur lequel une lumière irréelle passe tel un souffle, semble s'évanouir du tableau puis réapparaître petit à petit, telle une photo dans un bain révélateur, selon l'intensité de la clarté, diurne ou artificielle. Les deux personnages doivent rejoindre la ligne d'horizon d'une ardente pâleur bleutée. Il me faut les suivre, car ils m'indiquent le chemin, me protègent et m'escortent vers ce sanctuaire…
Cet interstice infime entre l'eau de la piscine et le ciel sombre me fait penser à cette lettre de Rilke à Balthus : « ...toujours à minuit, il se fait une fente minuscule entre le jour qui finit et celui qui commence, et une personne très adroite qui parviendrait à s'y glisser sortirait du temps et se trouverait dans un royaume indépendant de tous les changements que nous subissons ; à cet endroit sont amassées toutes les choses que nous avons perdues [1] »... Comme s'il fallait partir à la reconquête de soi.
Michel Henricot peignit ces personnages à un instant donné qui pourrait me faire croire qu'ils sont immobiles. C'est son seul moyen visible de me convaincre de m'arrêter devant la toile et m'inviter à traverser le miroir. La toile, au contraire, est mobile, vibratoire, chaque jour davantage alors qu'elle se charge de mes regards. En retour, elle me révèle un peu plus de son mystère. Elle me dit qu'il est possible de vivre intensément, autrement, et que l'essentiel est dans cette vie-là. C'est le but à atteindre pour devenir soi. Et il se trouve sur l'autre rive.
La distance entre les deux personnages et cet horizon n'a aucun obstacle. Mais le chemin semblant infini, comment s'y rendre ? Ici, pas de clic sur la souris pour me transporter à l'autre bout du monde, la toile n'est pas virtuelle. L'important n'est pas le temps mais ce que je mettrai en œuvre pour ce voyage ainsi que toutes les rencontres qui le parsèmeront. Le tableau me dit qu'il faut me dépouiller de l'ordinaire, du superflu, des illusions, angoisses et frayeurs imaginaires, pour avancer avec confiance et sérénité vers la lueur bleue qui, à mesure que je m'en approcherai, écartera le Ciel de la Terre telle une aube qui se lève. Car ce tableau est une ouverture pour s'élever et accéder à un autre niveau de conscience. Envisager les choses d'un angle différent pour mieux en appréhender le sens. Prendre donc le temps de s'arrêter et regarder.
Il m'est difficile d'écrire mes émotions, je ne peux qu'emprunter les mots de Pascal Jardin pour tenter d'exprimer ce que je ressens : « il est des êtres que le destin place sur notre route pour nous obliger à la suivre, au moment où la lassitude risque de nous prendre. Ils viennent vers nous avec ce qu'il faut de ressemblance pour nous charmer, avec ce qu'il faut de différence pour nous induire au changement [2] ». C'est un des enseignements que la toile de Michel Henricot m'a révélé à ce jour. Je suis loin d'en avoir percé tous les mystères, mais est-ce nécessaire ? J'aime infiniment ce tableau, plus pour ce que j'en ignore que pour ce que j'en sais. A chaque nouveau regard posé, l'ange du plongeoir « n'est, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre [3] ».
Je me suis longtemps demandé s'il existait une musique qui s'accorderait avec la toile. Force m'est de constater que seul peut y régner le silence, entrecoupé du bruit du sillage du nageur fendant l'eau. Les tableaux de Michel Henricot me parlent tous de ces vies secrètes que chacun de nous, bien souvent inconsciemment, porte en lui…
1. Rilke-Balthus, Lettres à un jeune peintre, Bibliothèque Rivages, 2002, p.36. 2. Pascal Jardin, Je te reparlerai d'amour, coll. La Petite Vermillon, La Table Ronde, 1999, p.73. 3. Paul Verlaine, d'après Mon Rêve Familier, in Poèmes Saturniens.
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