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 | MUCHEMBLED Robert | | L'Orgasme et l'Occident | | Une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours | | [33] Seuil (Le)
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388 pages - 23 € ISBN 10: 2-02-055232-9
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| Texte | Iconographie | Pertinence | Objet | Informatif/Intéressant
Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
Appareil critique
| Cartes
Dessins / Croquis
Photos / Reproductions
Quadrichromie
Griffe originale
| Concision
Cohérence
Esprit / Génie
Pluridisciplinaire
Sujet original
| Cartonné / Relié
Grand format
Papier spécial
Maquette / Typographie
Autres / Cachet
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Essentiellement confinée à une juxtaposition entre France et Angleterre depuis le XVIe au XIXe siècles, et sur les Etats-Unis pour le XXe, cette étude apporte force éclaircissements sur les comportements amoureux dans notre histoire, mais hélas avec moult biais et raccourcis… Disons-le d'emblée : l'ouvrage est instructif comme on le verra plus bas, et a fait l'objet de bien savantes recherches. Néanmoins, son ambition et le titre téméraire imposent d'entrée remarques et réserves.
Remarques
Le titre est trompeur, car l'Occident ici se borne aux seules France ( Paris et milieux éclairés essentiellement ) et Angleterre ( Londres et le Somerset ) du XVIe au XIXe siècle, ( avec quelques très rares allusions à l'Italie ). Qu'est-ce à dire ? Qu'ailleurs point de plaisir ? Qu'ailleurs point d'orgasme en Occident ? Le livre passe donc sous silence l'essentiel de l'Europe, quand bien même le lecteur pourrait lui-même se livrer à certaines extrapolations. La quatrième et dernière partie du livre traite de « 1960 à nos jours » sur un angle presque exclusivement américain, et constitue essentiellement un commentaire du Rapport McKinsey qui date des années 1940 ! Rien n'est dit de la situation actuelle, très peu sur les différences entre les Etats fédérés, pas plus que sur les amours des Jeunes en Université ou des minorités ethno-culturelles aux Etats-Unis, pourtant contrastées. Si on peut admettre plus facilement l'absence d'autres pays anglophones comme l'Australie ou la majorité du Canada ( mais il y a certes quelques précisions pour le XXe siècle ), le silence sur la péninsule ibérique et sur l'Amérique Latine est stupéfiant, vue la place qu'elles ont occupé et occupent dans l'Occident, tant par leur richesse que leurs différences souvent métissées. Il s'agit donc au mieux d'une histoire tronquée.
Ensuite, ce n'est pas non plus une histoire de l'orgasme, c'est-à-dire de sa physiologie, de ses rôles du point de vue sociobiologique ou (psych)analytique, de sa capacité à maintenir les liens entre les hautes sphères de la société. Il s'agit en fait d'un vaste étalage littéraire ( sauf pour le XXe siècle ) des comportements amoureux et de leur perception par les sociétés de ces trois pays, même si l'orgasme est la gratification consciente des instincts en quête de reproduction. En l'absence de chiffres fiables pour les siècle passés, on peut comprendre que l'auteur se soit essentiellement appuyé sur la production de littérature érotique de ces époques, mais c'est moins une histoire qu' une étude de littérature comparée, au demeurant fort érudite. De plus, l'auteur s'étant tenu au dernier demi millénaire, le spectacle bien différent qu'offrait l'Occident depuis l'Antiquité au XVe siècle aurait permis des développements plus riches et contrastés. Le titre est ainsi donc doublement usurpé, vraisemblablement choisi pour attirer le chaland, le racolage éditorial ayant lui-même autant de siècles d'histoire. L'histoire de l'Orgasme et l'Occident reste donc à écrire.
Réserves
L'auteur donne une image d'une sexualité muselée aux XVII-XVIIIe siècles. Or l'analyse d'œuvres littéraires lestes ( telles les Memoirs of a Woman of Pleasure ( Fanny Hill ) de John Cleland parues en Angleterre en 1748-1749, ou en France Le Parnasse des Poètes Satyriques ou L'Ecole des Filles au XVIIe siècle ) contredit le bon ton et sans doute cette austérité supposée chez beaucoup de femmes à ces époques : « Susanne définit le sexe féminin : 'Je l'appelle un con […] et cela s'appelle mettre vit au con […] mais garde-toi bien d'en parler devant le monde, car on dit que ce sont des vilains mots qui font rougir les filles quand on leur prononce'. L'orgasme qu'elle décrit est un moment où 'le chatouillement les saisit de telle sorte que l'on les voit se pâmer d'aise et à petites secousses à mesure qu'ils viennent à décharger par les conduits ce qui les chatouillait si fort, qui est une liqueur blanche et épaisse comme la bouillie, qu'ils rendent tous deux l'un et l'autre avec un délice qui ne se peut exprimer (p.140) ».
Or si les mœurs en vigueur étaient alors à la réserve et à la préservation de la vertu féminines, il est plus sûr de se rappeler qu'en dépit des transmissions épi-génétiques comme la culture, les êtres humains n'ont pas fondamentalement changé depuis leur apparition sur Terre. Entre ce qui se dit et fait en public et ce qui se dit et fait en privé, le contraste est toujours significatif, même aujourd'hui. En outre, l'alphabétisation ne concernant alors qu'une minorité de la population, quel poids donner aux conclusions tirées de textes littéraires ? Peut-on les étendre à toute la population ? Gageons que paysans et seigneurs, toujours plus proches de la nature, ont dû déroger aux préceptes officiels. Enfin, depuis la nuit des temps, comme aujourd'hui du reste, une proportion significative de femmes ( de l'ordre de 15% ) portent les enfants d'une homme autre que le mari officiel, pour des raisons que la sociobiologie a parfaitement expliquées et qui sont valables depuis la préhistoire. Les femmes sachant taire ou contrefaire leurs émois et n'éprouvant généralement pas ce besoin si masculin de se vanter de ses incartades, absence de preuves n'est pas preuve d'absence : il n'est pas dit qu'au cours des siècles elles n'aient eu une vie amoureuse plus épanouie qu'on ne la leur prête. Aussi les conclusions tirées de la littérature comparée, malgré quelque pertinence dans les milieux lettrés, sont à prendre avec beaucoup de circonspection.
Par ailleurs, l'ouvrage est biaisé envers ces thèmes pour lesquels l'auteur a assis une solide réputation : diablerie, péchés, brigands, supplices… Même avérés, le livre y insiste indûment, faussant sans doute une réalité moins diabolique et au contraire plus complice entre amants. Inversement, l'auteur évoque à peine les apports de la sociobiologie qu'il a pourtant lus, mais non sans réserves sur les écrits de Desmond Morris que le milieu scientifique tient au contraire en haute estime, étant loin d'être le seul à publier dans ce domaine, même s'il excelle dans les ouvrages de vulgarisation.
Enfin, une quatrième réserve est qu'on reconnaît bien là le travail de l'universitaire en sciences sociales par les récurrentes et incessantes répétitions tout au long du livre qu'un plan plus rigoureux aurait évitées. On retrouve souvent les mêmes informations d'un chapitre à l'autre, développées ou commentées à nouveau, sans compter la quantité de questions rhétoriques et de développements littéraires dispensables, comme si le lecteur n'avait pas de mémoire et d'autres livres auxquels consacrer ses heures ainsi perdues. Dit autrement, ce livre aurait pu être ramassé de moitié sans aucune perte d'information. En revanche, un très bon point pour les notes bibliographiques en bas de page, norme très utile pour la consultation ultérieure, et de rigueur dans la précellence universitaire anglo-saxonne.
Les Mérites de l'Ouvrage
Après ces sévères réserves, que reste-t-il au livre ? Et bien s'il s'était titré « une histoire du plaisir en France et en Angleterre du XVIe siècle à nos Jours », cela aurait été conforme à sa teneur et pourrait être considéré comme une référence pour l'histoire du XVIe au XIXe siècles, auxquels il est d'ailleurs essentiellement consacré. Le néophyte découvrira combien l'Eglise et certains pans de la société ( situation différente avant le XVe siècle ) bridaient la sexualité en ville comme à la Cour. Dans certains cas, la phobie de la sexualité atteignait des sommets d'interdits difficilement concevables de nos jours, notamment sur l'onanisme ou l'homosexualité : « rejeter toute éjaculation extravaginale, qualifier la sodomie de 'crime énorme', car 'on ne conçoit jamais de la sorte', et s'indigner devant le 'commerce impur' de la fellation, qui produit, dit-il, des verrues sur le gland (p.188) »… Ailleurs, la masturbation était considérée comme aliénante et débilitante, aboutissant à la décrépitude progressive de l'individu.
En cantonnant la femme au rôle de mère reproductrice sagement confinée chez elle, en Angleterre « à compter du XVIIIe siècle, les hommes établis des vastes métropoles parviennent à contrôler de près l'ensemble des échanges sexuels, sur un mode très différent des univers paysans antérieurs. Ils limitent l'accès des garçons célibataires à la reproduction et à la jouissance charnelle par le refoulement des désirs, l'interdiction de la masturbation ou de l'homosexualité et la définition idéalisée des épouses, en leur laissant comme seul espoir la fréquentation des filles de joie, qu'eux-mêmes sollicitent sans scrupules avant de revenir goûter les charmes de la vie conjugale (p.52) ». Il s'agit donc de la duplicité sociale bien connue favorisant les ardeurs masculines, tout en muselant la liberté féminine pour laquelle « le journal intime sert de toute évidence d'exutoire aux frustrations et aux souffrances ressenties (p.100) ». Et encore, pour les rares qui savaient écrire…
Cette licence (hypocrite) réservée aux hommes n'était pas sans conséquences : « étonnamment faible à Londres jusqu'aux années 1750, l'illégitimité enregistre une hausse rapide par la suite. Conséquence directe de l'explosion de la prostitution, les maladies sexuelles se développent vigoureusement dès les années 1690. Elles affectent d'abord les débauchés, d'où leur nom générique de 'mal du gentleman', puis s'étendent à toute la population, jusqu'aux plus pauvres en 1790. Une croyance populaire à ce propos horrifie les nantis : l'idée selon laquelle les relations charnelles avec une vierge permettent de guérir les atteintes vénériennes aboutit à partir de 1720 à la multiplication des enlèvements de filles préadolescentes de treize ans ou moins, attestée dans les archives judiciaires (p.195) »…
Enfin, à côté de ces développements édifiants, on trouve des anecdotes cocasses, comme l'histoire de François Mirande qui par le truchement de l'espion Beaumarchais, monnaya chèrement sa promesse de ne pas publier ses confessions inconvenantes qui visaient la reine et l'épouse de Louis XV. D'autres pages rappellent l'étymologie de certains mots comme congrès ( à ce sujet, voir aussi l'ouvrage Appeler une Chatte…) et quelques développements sur les arguments freudiens ou anti-freudiens ( sublimation, représentation du Moi sensuel ), etc. Clarisse YOUNG © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°22 : 21.IX.05 * * *
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