Note d'ArtsLivres : En hommage au quatrième centenaire du titre, nous avons ci-après respecté l'orthographe espagnole des noms ; en particulier Cervantes qui ne prend pas de 'è' final et Sancho Panza qui ne prend pas le curieux 'ç'. Plus important, pour Don Quichotte, nous avons choisi une des deux orthographes possibles, Don Quijote, car si Don Quixote se prononce bien avec la 'jota' de Castille, le 'x' devient chuintant dans le nord d'Espagne comme en Catalan, d'où la corruption translitérée au français lorsque le nom passa la frontière…
« Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n'y a pas si longtemps, un hidalgo de ceux qui ont lance au râtelier, rondache antique, bidet maigre et lévrier de chasse … »
Voici quatre cents ans, le narrateur du roman rapportant les aventures de l'Ingenioso hidalgo ( caballero ) Don Quijote de la Mancha ne voulait pas se souvenir du nom de la cité natale de l'immortel chevalier. Aujourd'hui, sur cette même terre de Castille, au rouge immaculé et aride, qui perd le regard dans l'horizon de plateaux infinis, des chercheurs affirment avoir identifié la bourgade où naquit la vocation de redresseur de torts du chevalier à la triste figure : Villanueva de los Infantes.
Alors que l'Espagne s'apprête à fêter le quatrième centenaire d'une des œuvres majeures de la littérature universelle, publiée en 1605 par Miguel de Cervantes Saavedra, un groupe d'universitaires inaugure de manière originale la litanie de festivités qui s'égrènera tout au long de l'année, en Espagne et en Amérique du Sud, en désignant, comme point de départ de l'histoire du roman, cette ville à l'époque chef-lieu de la région de Montiel, zone de la Manche que sillonnèrent Don Quijote et son fidèle Sancho Panza.
I . Une prérogative de Cervantes
L'oubli volontaire du nom de ce bourg permit sans doute à Cervantes de se préserver des éventuelles attaques de notables locaux sur l'image peu flatteuse que donnaient quelques aventures des personnages du roman. De la même manière, selon un procédé dont Montesquieu usa dans ses Lettres persanes, qui derrière les remarques naïves des persans plaçait des critiques acerbes sur la France du XVIIIe siècle, la folie supposée de Don Quijote permettait de railler une Espagne décadente sans risquer de châtiment royal.
D'un point de vue littéraire cependant, le refus affiché du narrateur de livrer une information au lecteur traduit une véritable réflexion de Cervantes sur ce qu'est la littérature : le roman se donnait alors au lecteur comme parole maîtrisée par une instance première, le narrateur, qui a toute latitude sur les informations à donner au lecteur et ainsi mieux orienter sa compréhension des événements. L'histoire était censée avoir déjà eu lieu avant d'être rapportée et verbalisée par un tiers, et non pas présentée comme des événements semblant se dérouler d'eux-mêmes et que le lecteur croirait vivre. Dès la première phrase de l'œuvre, Cervantes témoigne de cette réflexion qui l'a inscrit comme inspirateur d'autres procédés littéraires visant à exhiber les ressorts de l'écriture dans le texte. Pointe avancée de ce jeu, toujours avec un narrateur qui dit au lecteur connaître des faits qu'il refuse de lui livrer in extenso, Le Bavard de Louis-René Des Forêts mis en scène en 1946 un narrateur avouant avoir menti sur les faits qu'il venait de raconter et se rétractant quelques pages après.
II . Cervantes : l'Ecrivain
Avant d'écrire, Miguel de Cervantes Saavedra combattit. à vingt-quatre ans, il participa à la bataille de Lépante, qui le 7 octobre 1571 vit la flotte de Don Juan d'Autriche triompher des Turcs. Blessé au bras gauche, il reçut les mérites militaires, convaincu des dangers de l'artillerie nouvellement inventée. Affecté au commissariat à l'approvisionnement, il se tourna vers l'écriture et se fit connaître par un roman pastoral de 1585, Galatée, et par des vers restés célèbres sur la défaite de l'invincible Armada en 1588 : « ce ne fut pas la main de l'ennemi qui les fit céder, mais la bourrasque irrésistible »…
En fait, Cervantes s'essaya à tous les genres littéraires. Sa poésie emprunta à tous les registres, de la plainte lyrique à l'ironie truculente, les mètres castillans alternant aux strophes italiennes : son poème burlesque sur l'odyssée imaginaire Voyage au Parnasse est la pièce maîtresse. Son théâtre, passion la plus vive de l'auteur, fonda son originalité sur l'horreur et la violence, empruntées à la dramaturgie de Sénèque.
S'il critiqua la comedia nueva ( notamment au début de Don Quijote ) dont les règles avaient été posées par le grand Lope de Vega, il fit des concessions en en adoptant certaines ( pluralité de temps et de lieux ) mais en en refusant les plus grossières ( omniprésence du valet-bouffon ). Numance reste comme la seule tragédie du XVIe siècle espagnol, où les personnages, confrontés à une situation qui les dépasse, affrontent leur destin en choisissant le sacrifice : cette vaste fresque s'inspire du suicide collectif de défenseurs d'une cité celtibère assiégée, en 133 av. JC, par les légions de Scipion…
L'art de l'écrit court lui permit d'analyser aussi psychologie et détours sentimentaux, dans ses nouvelles qui élèvent à l'universel la somme des expériences singulières mises en scène. L'être humain est saisi, à tous les niveaux de la société, dans ses caractères particuliers comme dans ses traits les plus humains, confirmant que Cervantes s'inscrivait bien dans un temps qui consacra la notion d'individu… Chacun de ces récits ne baigne pas moins dans l'atmosphère de l'Espagne des villes ou des campagnes : les contes moraux de ses Nouvelles exemplaires ( 1613 ) en sont les pièces les plus significatives.
III . Genèse d'une œuvre
La première partie du Don Quijote connut un succès retentissant dès sa parution : Cervantes a cinquante ans. L'idée du livre pourrait lui être venue en 1587 dans la prison de Séville s'il fallait croire en préface : « engendré en une prison, là où toute incommodité a son siège et toute bruit sa demeure »… La construction présente parfois des incohérences mineures et n'obéit pas strictement à une progression linéaire ; c'est un récit en expansion des exploits des deux protagonistes, modulé par la pluralité des narrateurs supposés et enrichi d'histoires épisodiques. En fait, il semble que l'auteur ait progressivement découvert la portée humaine et générale de son personnage et du thème initiaux.
Sa première intention donc aurait été de ridiculiser les romans de chevalerie, genre littéraire alors sur le déclin et dont Cervantès déplorait les invraisemblances et le style ampoulé. En contant les conséquences absurdes d'une littérature mal comprise par une faible tête, Cervantes étudie les conséquences de la littérature, aspect de sa modernité longtemps masqué par l'arrière-fond burlesque du roman qu'on avait longtemps pris pour principal aspect… La satire s'étend aussi au domaine politique : derrière son héros, l'auteur évoque l'ambition avortée de son pays de conquérir la première place d'Europe, due à l'exaltation stérile et au refus de voir la réalité politique et économique.
Imitation critique des romans de chevalerie, ce roman devient représentation poétique d'un monde vaste et complexe, au sein duquel agit une force analogue à celle qui explique la vie individuelle et universelle. Trois thèmes majeurs le structurent : 1. la promotion de la grandeur morale de Don Quijote, 2. le réalisme de Sancho Panza, et 3. l'idéal de beauté qui subsume ces deux modalités de l'action. Si la définition de cet idéal prôné peut paraître obscure, celui-ci s'apparente au pouvoir de dépasser l'homme, le tout doublé d'une charité ou d'une indulgence bienveillante qui mènerait à une vie contemplative…
IV . En lisant, en parcourant
Alonso Quijano dit le bon, métamorphosé par sa folie en Don Quijote de la Mancha, naît gentilhomme mais son histoire commence à cinquante ans, comme l'auteur. « Sec de corps », « maigre de visage », sa « triste figure » d'halluciné, et ses armes d'un autre âge l'environnent d'une aura héroïque/// Sa foi candide et sa noblesse spirituelle le conduisent à vouloir imposer ses idéaux d'amour, d'honneur et de justice. Au cours de ses rencontres avec les muletiers et les taverniers malins, Don Quijote témoigne ainsi d'une empathie toute humaine…
Ce redresseur de torts rêve d'imposer la justice sur terre, c'est héros qui cherche à s'affirmer lors d'injustices et réaliser ce faisant un idéal strictement humain. Mais lecteur exemplaire, Don Quijote illustre à sa façon la puissance contagieuse des livres, en mettant leur vérité à l'épreuve de la réalité : le quichottisme est donc l'état d'esprit de l'homme qui a imaginé après ses lectures un monde artificiel divergeant de la réalité, dont il interprète les différents phénomènes comme autant d'éléments de ce monde imaginaire.
Ainsi Don Quijote préfigure-t-il Madame Bovary, les romans de chevalerie étant pour l'un ce que sont les romans sentimentaux pour l'autre. Don Quijote imagine qu'il peut déchiffrer la réalité avec le code qu'il a retrouvé dans les romans : c'est ainsi l'action d'enchanteurs souhaitant sa perte qui lui permet d'expliquer ses déconvenues ( transformation des géants en moulins, par exemple ) sans jamais sortir de l'illusion. D'un point de vue littéraire, le héros serait un personnage hors norme en ce que son obstination à reprendre la route après chaque déconvenue le conduit aussi à persévérer dans son monde, en échappant aux déterminismes de chacun des autres personnages qui, eux, sont des archétypes : bergers, chevaliers, picaros…
Symbole d'amour et de justice, il souhaite faire régner la concorde et la paix, essuyant pour cela les coups des Ségoviens ou le duel avec le Chevalier aux miroirs. Mais c'est Dulcinée de Tobolso, simple paysanne que l'imagination du héros transfigure en grande dame, qui symbolise la toute-puissance de l'amour aveugle.
La perplexité du chevalier Don Diego de Miranda pourrait résumer celle du lecteur : celui-là admire la sagesse de Don Quijote, avant de le voir agir comme un fou et affronter un lion, et d'observer l'énigme qu'est cet homme. En effet, parce qu'il a toutes les caractéristiques de l'homme, Don Quijote peut s'élever alors au rang de mythe et de symbole…
V . Quijote et Panza : des anti-héros allégoriques
Le génie de Cervantes est d'avoir évité de l'enfermer dans une solitude qui l'aurait voué à la folie simple : l'échange de Don Quijote avec Sancho Panza est ainsi dialogue entre réalisme et idéal. Ce dernier, paysan et trapu, est aussi réaliste que fraternel avec Don Quijote, et contrecarre ses fantaisies comme il apporte un sens de l'épaisseur des événements. Fraternellement unis malgré leur condition différente, ils s'influencent mutuellement entre idéalisme pur et raisonnable joie de bonheur, dans une tradition baroque d'alliance des contraires. Alors que Don Quijote est grand et décharné, Sancho Panza est petit et dodu ; mais ils représentent surtout deux faces de l'esprit humain : réalisme du bon sens et idéalisme aventureux du héros à grande âme…
Mêlés en chaque individu, les deux tendances de l'âme humaine sont ici personnifiées par le chevalier errant qui représente le sentiment, et le paysan que domine l'instinct pur de l'utile. L'oscillation entre ces deux tendances est réactivée à chaque nouvelle rencontre : les autres personnages sont des types littéraires aussi bien que les adjuvants à la recherche de Don Quijote, dans des péripéties connexes. La mise en scène ces personnages secondaires diffère cependant dans la deuxième partie où chacun d'eux est envisagé selon leur regard sur le chevalier, jugé d'un point de vue empirique et dont les tréfonds de l'âme ne sont jamais pénétrés par un effort empathique.
VI . Se battre contre des moulins et autres actes héroïques
Au début de l'histoire, Alonso Quijano serait un imaginaire gentilhomme campagnard qui, en s'adonnant à la lecture de romans de chevalerie, découvre ses propres tendances : vagabondages illimités, lyrisme ému, âme simple et généreuse. Tellement plongé dans ses livres, il fait sien les idéaux des chevaliers errants et décide de rendre paix et amour à ce monde tourmenté. Se sentant appelé, il anoblit un jour son cheval en l'appelant Rocinante et prend lui-même Don Quijote pour nom de bataille, demande au premier aubergiste venu de le faire chevalier, et s'empresse d'effectuer son premier acte de justice : empêcher un paysan de fouetter son berger, dont le sort sera encore plus dur une fois le chevalier éloigné. Même ramené au logis par ses proches qui le considèrent fou et qui ont pris soin de brûler les livres de sa bibliothèque, responsables de ses délires, Don Quijote repart accompagné désormais du paysan Panza, qu'il attire par l'appât du gain et le mirage d'une île dont il deviendrait gouverneur…
Alors que l'écuyer tente de convaincre Don Quijote que les moulins dressés ne sont pas des géants, son image travestie lui suffit comme seule vérité. L'épisode très connu des moulins à vent doit donc se lire comme la définition de la réalité vécue intérieurement. Telle une quasi-antithèse du Discours de la méthode publié trente ans après, cette phrase résume le subjectivisme absolu : « je pense, et c'est ainsi », ou « yo pienso y es así ».
Soient : deux moines bénédictins pris pour des enchanteurs, un troupeau de brebis pris pour des armées ennemies qui ne freinent pas l'hidalgo, lequel peut délivrer un groupe de bagnards et se faire chasser par eux quand il exhibe ses rites de chevalerie… Son idéal de paix, l'âge d'or et le bonheur qui s'ensuivront représentent s'incarnent alors dans l'aspiration spontanée au bonheur qu'il veut révéler en chacun de nous. Reclus dans les bois de la Sierra Morena, devenu fou par pénitence, il ne quitte son repère au prétexte d'une princesse à délivrer, dans une caricature de happy end où tous les couples se reforment et où Don Quijote retrouve sa maison.
VII . Réaffirmer son idéal et d'autres actes héroïques
Une fois Don Quijote ramené à son village, le narrateur de la première partie du roman laissait entrevoir une autre équipée. Mais dix ans après, Cervantes publie une suite dans laquelle le succès de la première partie détermine, au cœur de cette nouvelle action, une sorte de mise en abyme qui en assure la liaison. Ainsi la renommée des premiers exploits pousse Don Quijote et Sancho Panza à se manifester et récuser les fables sur leur compte, en réduisant leurs aventures aux coups de bâton reçus et aux comiques malheurs de l'écuyer. Nul n'a compris l'idéal de vie sentimentale de Don Quijote, qui repart en aventures pour en réalité s'extirper du statut de personnage caricatural du livre : en choisissant une telle intrigue, l'écrivain a construit cette deuxième partie comme un discours critique sur la littérature, Quijote et Panza devant se battre contre un statut de personnages traditionnels…
Le narrateur précise ainsi avoir remarqué que les lecteurs préféraient des personnages plus liés à l'action : la deuxième partie achemine donc le lecteur vers le quichottisme triomphant, au gré de diverses aventures présentant chacune une signification. Alors que le chevalier Don Diego de Miranda reste circonspect devant l'homme qu'il admire pour la sûreté d'esprit, mais qu'il voit ensuite affronter un lion comme un fou, le narrateur conclut qu'il est impossible de saisir par le froid raisonnement l'acte vital du sentiment pur qui habite Don Quijote, lequel souhaite se réaliser dans les images où il retrouve son amour. La puissance du sentiment pur louée ici, Cervantes allie les deux approches ( scientifique et littéraire ) de la vie, quand il figure un érudit souhaitant utiliser le récit des rêves quichottiens comme document de travail scientifique… Une Interprétation des Rêves avant la lettre ?
Puis, forcé de retourner chez lui, Don Quijote reste enfermé dans les limites de ses fantaisies chevaleresques elles-mêmes, et ce qui était chez lui source d'aspiration devient raison de regret… Le sentiment pur, dès qu'il doit quitter ses images, se renferme sur sa nostalgie : tel Sigismond qui accueille la vérité de la mort et repousse la vanité de ses songes ( La Vie n'est qu'un songe ), Don Quijote recouvre la raison sur son lit de mort.
VIII . Postérité d'un Mythe
Si les contemporains de Cervantes accueillirent ce roman comme une plaisante histoire mariant les extravagances du maître aux bêtises de l'écuyer, le XVIIe siècle ne vit que le ridicule extérieur du personnage. Aux yeux de l'Europe des Lumières du XVIIIe siècle, le chevalier devint le symbole d'une nation victime de ses fantasmes. Avec le romantisme, allemand surtout, le roman fut vu comme une synthèse du drame et de l'épopée et Don Quijote, tel le reflet d'une mélancolie humaine mâtiné de profondeur philosophique.
Schlegel ( 1767-1845 ) voit ainsi en Don Quijote la lutte éternelle entre prose et poésie et, plus largement, le siège des contradictions humaines. Tourgueniev, dans Hamlet et Don Quijote, considéra le chevalier comme le symbole du triomphe de la foi éternelle sur l'individualisme.
Le roman de Cervantes aurait dû être plus court. Comme il semble bien que l'auteur ait découvert progressivement la portée générale de ses personnages et de l'écart tragique ou comique entre réel et représentation psychique, le thème initial donna une parabole épique, aux nombreuses analyses littéraires, dont la philosophie repose sur l'imaginaire humain. L'écrivain de la mélancolie, Schopenhauer écrivit ainsi : « Don Quijote exprime allégoriquement la vie de tout homme qui ne se contente pas, comme les autres, de suivre son propre bonheur, mais veut atteindre un but objectif, idéal, qui s'est emparé de sa pensée et de sa volonté ; ce qui lui donne, dans ce monde, une attitude singulière ».
Renseignements sur les festivités espagnoles autour des 400 ans de Don Quijote : www.spain.info/tourspain/?language=fr www.donquijotedelamancha2005.com
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