Ikkyū Sōjun ( 1394 – 1481 ) est une grande figure de du bouddhisme nippon. Il fut prêtre dans la secte Rinzai ( chinois : Linji ), une des deux grandes sectes zen ( ch. chan ) avec l’école Sōtō de Dōgen. Le Zen Rinsai défend le concept de l’illumination soudaine telle que définie et défendue par Linji Yixuan à l’époque Tang. Ikkyū vécut à l’époque Muromachi ( 1336 – 1573 ) pendant le shōgunat Ashikaga, qui fut vaincu par Oda Nobunaga et ensuite relayé par Toyotomi Hideyoshi, pour lequel servit l’inventeur de la cérémonie du thé, Rikyū ( 1521 - 1591 ).
I • Linji Yixuan : fondateur de l’école Linji ( jap. Rinzai )
Linji Yixuan naquit au Shandong ( ? – 866 ), province orientale de la Chine au legs culturel et historique très riche : c’est par exemple la patrie du Kongzi ( Confucius, Ve siècle av. JC ). Jeune, Linji quitta sa famille pour étudier le bouddhisme, ce qu’il fit en plusieurs endroits jusqu’à sa rencontre avec le maître Chan : Huangbo Xiyun, qui enseignait par des méthodes abruptes favorisant l’illumination, n’hésitant pas au besoin à crier ou à frapper. Ses enseignements furent rassemblés par ses disciples sous le titre des Annales de Linji ( Linji Lü, jap. Rinzai Roku ). Esprit libre, Linji exhortait à se défaire des patrons et des ornières, que résument certains de ses célèbres commandements :
• « Boddhidarma (1) était un vieux barbare barbu ». • « Si tu croises Bouddha sur ton chemin, tue-le ». • « Les enseignements sacrés ne sont qu’une liste de fantasmagories, des feuilles de papier juste bonnes à essuyer le pus de tes entrailles ».
II • Ikkyū : courte biographie
Le Zen Rinzai fut introduit au Japon en 1191 par Myōan Eisai ( 1141 – 1215 ), prêtre bouddhiste qui rapporta aussi le thé vert de Chine et qui fonda le premier temple Zen du Japon, le Hōonji, à l’extrême ouest dans l’île de Kyūshū. Son disciple fut maître Dōgen, fondateur de l’autre grande secte zen, l’école Sōtō.
Ikkyū est le fils par la jambe gauche de l’empereur Gokomatsu et d’une femme du clan Fujiwara. Il ne fut jamais reconnu de l’empereur, mais celui-ci le reçut deux fois au moins en audience. Il devint moinillon dès l’âge de six ans, ayant été envoyé à cinq ans au temple Ankoku dans la province de Yamashiro ( aujourd’hui dans Kyōto ). En 1406, à douze ans, il partit au temple Kennin pour étudier les canons chinois, ce qui le conduisit à l’âge de dix-sept ans à embrasser le zen et à se mettre sous l’enseignement de l’hermite Ken.O Soi.
A la mort de celui-ci en 1414, Ikkyū fut accepté comme élève par Keso Shudo ( 1352 – 1428 ), prêtre rinzai affilié au célèbre Daitokuji qui vivait sur les berges du lac Biwa et était réputé pour sa sévérité. C’est lui qui le baptisa Ikkyū ( un repos ), en référence à la conception zen de la non-dualité entre les mondes matériel et immatériel, où la seule voie vers l’illumination est celle d’une liberté parfaite, une pause dans la vacuité.
Par une nuit d’été pluvieux, méditant sur un bateau sur le lac Biwa, Ikkyū aurait à 26 ans connu l’illumination au croassement rauque d’un corbeau. Dès lors, il s’embarqua dans une vie itinérante qu’il observa jusqu’à sa vieillesse, fréquentant tavernes et bordels. Il opinait pouvoir ainsi mieux défendre l’esprit pur et originel du zen qu’en observant des conventions religieuses creuses. De fait, il soutint l’idée que son illumination s’approfondissait en compagnie des femmes, au point d’entrer dans les maisons de charme religieusement vêtu de noir, concevant le commerce charnel comme un rite religieux… Ikkyū est aussi célèbre pour son idylle avec Mori, une aveugle d’une vingtaine d’années dont il tomba éperdument amoureux en 1471 à l’âge de 77 ans, sa compagne pendant une décennie encore…

III • Ikkyū : moine saint et hérétique
Ikkyū observa une existence plutôt solitaire, évitant les contacts prolongés avec les plus grands monastères de Kyōto, dont il méprisait les valeurs telles qu’elles y étaient défendues et prêchées. Il condamnait leur corruption des fondamentaux du bouddhisme, ainsi que les liens rapprochés entre certains moines et les instances militaires et gouvernementales.
Ikkyū, à l’image de la haute société ( masculine ) et de ses condisciples, écrivait en chinois classique, tant en raison du poids du corpus bouddhiste traduit et commenté en chinois, que par son extrême richesse et concision, plus aptes à consigner sa pensée… Mais certains de ses enseignements furent également rédigés en japonais courant ( kana-hogo ). Sa renommée est telle qu’elle fait de lui à la fois le plus grand calligraphe du Japon médiéval et un peintre de qualité. Il peignit souvent de petits sujets ( oiseaux, fleurs ) ainsi que de très nombreux bokuseki ( traces d’encres ) sur les poèmes et aphorismes zen, très prisés en Japon car révélateurs de son esprit et de son caractère.
Il fut aussi un des grands propagateurs de la cérémonie du thé ( cf. Rikyū et Le Livre du Thé ) et de l’art des jardins, ainsi que bon poète. Certains de ses poèmes et kōan ( devinettes destinées à l’éveil ) sont restés proverbiaux, comme celui-ci :
Ouvrez un cerisier et il n’y aura pas de fleurs… Mais la brise printanière donnera une myriade de floraisons.
C’est la bouche originelle, mais il reste muet ; Il est entouré d’une magnifique touffe ; Les gens sensés peuvent s’y oublier complètement ; C’est aussi l’origine de tous les Bouddhas des dix milles mondes (2)
Il s’affublait lui-même de son propre sobriquet de kyōun ( nuage fou ), que reprend le titre de son manuscrit kyōunshū ( Anthologie de Nuage Fou ), summum de son talent littéraire. L’Ikkyū Ossho Nenpu ( Chroniques du Révérend Ikkyū ), fut compilé pense-t-on peu après sa mort par son disciple Shoto Bokusai
La culture populaire voit en lui un homme espiègle et hédoniste, surtout en tant qu’enfant, où il aurait sans cesse berné ses professeurs et le Shōgun lui-même… Son personnage a fait l’objet de plusieurs adaptations modernes pour la jeunesse.
• Ikkyū : manga de Sakaguchi Hisashi • Ikkyū-san : série animée de la Tōei Dōga.
Notes : 1 : fondateur mythique des sectes Chan et Shaolin 2 : le sexe féminin |