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 | CABANNE Pierre | | La Chambre de Joë Bousquet | | Enquêtes et écrits sur une collection | | [1] André Dimanche
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203 pages - 38 € ISBN 10: 2-86916-144-1
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| Texte | Iconographie | Pertinence | Objet | Informatif/Intéressant
Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
Appareil critique
| Cartes
Dessins / Croquis
Photos / Reproductions
Quadrichromie
Griffe originale
| Concision
Cohérence
Esprit / Génie
Pluridisciplinaire
Sujet original
| Cartonné / Relié
Grand format
Papier spécial
Maquette / Typographie
Autres / Cachet
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Paralysé, Bousquet ne visita jamais une galerie ou un musée, mais il fit venir l’art à lui contre une vie d’efforts et de concessions. Ce livre interroge cette existence, dans une biographie hors du commun et reproduit certaines des plus belles œuvres d’art contemporain.
| Lire aussi notre article sur Joë Bousquet ( Les reproductions ci-dessous sont du présent livre ) |
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« N’oublie pas que je suis rentré à vingt ans dans une solitude… je n’avais pas regardé un tableau, pas entendu une symphonie (p.20) » écrivit Joë Bousquet à son ami Jean Paulhan. Jusque là, l’écrivain avait contemplé, observé, rédigé et correspondu ; puis les murs de sa chambre devinrent le centre de gravité de force génies. Les visites débutaient à dix-sept heures, par un dédale empreint d’opium : « la chambre, une demie-pénombre où seule une lampe de chevet éclairait le visage, le choc des tableaux et l’homme allongé, la main tendue (p.22) […] Pour accéder à lui, on traversait des couloirs obscurs, des paliers obscurs, on passait des portes obscures. Joë Bousquet vivait allongé derrière une tenture lourde, presque impénétrable. Il fallait s’encombrer d’elle, repousser dans le noir les plis de l’étoffe, chercher longuement la coupure pour pénétrer. Cette halte obligée, cet arrêt aveugle pour tous ceux du dehors, témoignait que tout, de l’extérieur, arrivait amorti dans le sanctuaire en désordre où il avait été contraint, pour un temps sans limitation, de se créer une existence singulière (p.9) ». C’est en homme du dehors, étonné et tâtonnant, qu’on pénétrait dans la chambre de l’écrivain, et le sentiment de claustration ne se dissipait qu’en le quittant : « il fallait partir, se délivrer de la touffeur et de l’air raréfié, mais sitôt qu’on était dehors, on avait le désir immédiat de retourner dans ce rayonnement (p.10) ».
Le lecteur de Bousquet, qui a l’habitude de ce rituel intérieur qu’est l’ouverture d’un ouvrage du poète, peut tout se représenter : la mansarde et ses fenêtres murées, son odeur d’opium et l’atmosphère opaque de chambre d’hôpital, la tour de livres sur la table de chevet et la faible lueur qui la veillait, le feuillage de lettres clairsemé sur le lit et sa plume au repos, ou à l’ouvrage, tout juste déposée et tantôt reprise… Il entre dans ce livre comme les célèbres amis de Bousquet devaient jadis aborder son antre, l’esprit mêlé de fragile compassion mais vite abrogée en rencontrant son profond regard. Il avait été percé, enfin par les yeux fiévreux de l’immobilité, prunelles portées au-delà des lieux et des murs, de leur silence et de leur cécité. Louis Pons, qui au début ne connaissait rien aux arts et aux lettres, apportait l’opium vital au poète comme il le raconte si bien : « c’est le type qui m’a le plus frappé de ma vie […] Il m’a ouvert des portes, j’ai compris qu’il y avait un autre monde qui était l’art […] Il avait compris que je ne savais rien. Tout de suite, il m’a balancé, comme on te balance dans la mer […] Là bas j’ai vu des choses que je n’ai jamais pu retrouver : j’ai vu des gouaches de Bellmer. C’était pour moi un rêve, un monde auquel je ne comprenais rien, mais que je sentais très fort (pp.12-13) ».
La Chasse aux Trésors
L’enquête de Cabanne retrace la genèse d’une collection unique, rassemblée par l’amour que le poète portait à ses peintres contemporains : c’est un rare témoignage sur la France artistique de ces années, et un travail de longue haleine. On imagine une recherche rude au vu du riche résultat. L’imaginaire du lecteur, parcourant le temps, s’imprègne de cette chambre qui peu à peu accumula autant de merveilles par Dalí, Miró, Tanguy, Chirico, Kandinsky, Bellmer, Klee, Magritte, Dubuffet et d’autres encore… Au fil des œuvres, lettres, photos et écrits, réunis autour de cette incroyable collection de peintures, Bousquet apparaît telle une araignée tissant sa toile dans le beau. Et il ne fut jamais à court d’arguments pour conserver ses toiles préférées : « vous ne pouvez pas imaginer ce que ces tableaux représentent pour moi… Il a fallu pour couvrir mes murs souffrir toutes les ironies, pas une de ces toiles qui ne représente une histoire. Que m’importe leur qualité, ils sont ma vie (p.28) ».
Tout avait commencé grâce à Gala Eluard, amie dévouée qui lui procura son premier Dalí. Elle fut ensuite relayée par les passeurs d’arts ( Schoeller, Paulhan… ) avant que Bousquet n’entretînt une correspondance avec les artistes qu’il conjurait de lui céder une œuvre contre paiement différé ou échange de manuscrit. Exemple : « je cherche maintenant vos hiboux, naissance du jour. Magritte, je vous en prie, écrivez-moi. Dites-moi à quel prix vous me livreriez vos toiles les plus récentes, quelles conditions de paiement je pourrais escompter. Vous êtes venu à Carcassonne. C’était hier. Vous n’êtes jamais reparti. Et le souvenir de votre présence a prit l’accent légendaire qu’il fallait (p.128) ». Son enthousiasme était avant tout orientée vers le surréalisme, cette « découverte passionnée de notre semblable (p.23) », avant de s’ouvrir aux néo-cubisme, cubisme, art brut et art nègre… Malkine, Tanguy et Miró furent ainsi ses premiers amours, Eluard s’étant lui-même démené pour lui procurer un tableau de Max Ernst, dont Bousquet dit un jour : « je ne connais pas de désespoir que la contemplation de ses peintures ne réussisse à dissiper (p.27) ». Et sans plus de mesure dans ses inclinaisons, il dit aussi d’Eluard qu’ « un jour, j’ai été profondément troublé par un poème d’Euard, j’ai senti que cela tuait tout ce que l’on avait jusque là appelé poésie (p.25) ».
Ce livre est aussi le portrait d’un homme infiniment généreux, un admirateur certes mais un ami avant tout, un confident et un serviteur dévoué à l’art et à ses acteurs. Il remua ainsi ciel et terre pour aider Antonin Artaud, alors abandonné sans le sou dans sa cellule d’hôpital psychiatrique. Pour le soutenir, ses amis surréalistes organisèrent une exposition, Bousquet écrivant le manuscrit illustré par Magritte. Il montra autant de dévotion quand il cacha Hans Bellmer ( plusieurs échantillons de sa fameuse collection Les Jeux de la Poupée sont reproduits ici ) alors recherché par la police : « jamais je ne vis un homme à la solitude et au silence si redoutables (p.58) ».
Traduit de l’Image
Le Zarathoustra de Nietzsche avait déclaré « l'art et rien que l'art, nous avons l'art pour ne point mourir de la vérité », et nul mieux que Bousquet n’illustra cette double vérité : « sa vision suscitait un langage analogique qui doublait, s’il on peut dire, le tableau d’un éclairage poétique ; il ne retenait de l’image que son prolongement dans un au-delà du regard qu’une autre réalité dévoilait (p.31) ». Bousquet vécut de l’intérieur, sa pensée et sa passion semblant avoir repris toute la mobilité qui manquait à ses membres : le beau, la peinture, le poème et même le chagrin même furent vécus en lui comme une marche, comme un contrepoids intellectuel de l’anesthésie de ses jours. Le lecteur qui le connaissait cheminant en solitaire ou traduisant le silence, est ici impressionné de le voir décrire la peinture.
Ainsi d’une œuvre de Michaux, il écrivit : « en premier plan, pétris de la même clarté qui se dissout à l’horizon, deux sommets d’arbres décapités, comme des mains impuissantes à retenir cette nuit. On dirait en pleines ténèbres l’ascension d’un gouffre […] C’est la première fois qu’un rêve où est la vie m’exalte au lieu de m’attrister (p.44) ». A Poussin il conféra le mérite « de donner à la lumière conscience d’elle-même (p.31) », de Fautrier il dit qu’ « il dégage du silence. Il supprime le nom des choses qu’il peint », de Bellmer que « c’est un retour à la mamelle. A la mamelle et un peu au-delà (p.172) », et d’un bois découpé de Arp, qu’ « on ne sait pas si c’est un oiseau qui s’envole ou une main ouverte, c’est cela la poésie (p.48) ». En 1943, Bousquet écrivit à Paulhan ces lignes essentielles : « tu m’as demandé une fois ce que j’éprouvais devant un grand tableau. Je t’ai répondu le besoin de marcher et, en même temps, d’arracher au peintre d’autres secrets […] Devant le Fautrier je dirai ce qu’on éprouve devant un grand tableau, c’est le besoin de prier (p.49) ». Cet ouvrage donne de superbes traductions du pictural : « tout mon courage venait de leur cœur […] la poésie n’est pas un fait de langage mais le langage et son fait (p.69) ».

Le miroir de mots qu’offre Bousquet à ces peintres est éclatant de vérité et de poésie ; ainsi du Jardin du garde-barrière de Klee : « un grand vent de fête où les distances suspendent des couleurs, enveloppe toute l’image, il y rend les lignes invisibles en les unissant à ses limites : l’ondoiement des bords absorbe le mouvement des lignes, le recouvre comme une vague ». Les intéressés l’avaient bien compris et le célébrèrent à leur tour, correspondances et collaborations se multipliant.
Dubuffet vint même le portraiturer, comme le fit Bellmer.
Entre autres coopérations, Ernst inspira Bousquet pour ses recueils Partitions et Les Choses sont, séduit par le dessin et la beauté de l’écriture du premier : « les hommes veulent mener deux vies à la fois, et on dirait qu’ils épuisent dans l’une ce qui ferait la grâce et la saveur de l’autre […] Il n’y a qu’un monde, me disais-je, il n’est pas possible que notre cœur batte pour nous en séparer (p.75) ». Dans une lettre magnifique à Bellmer, dense de considérations complexes sur le regard, il soutint que « l’homme est, dans toutes ses épaisseurs, extérieur à lui-même et comme expulsé de sa chair. Il me fait penser à une carte géologique roulée sur elle-même et qui se fut mise à vivre dans le coin où elle avait été abandonnée (p.167) ».
Et les questions n’en finissent pas : Bousquet aurait il écrit s’il n’avait été alité ? Sans doute n’aurait-il jamais écrit ainsi. Mais aurait-il écrit voire survécu sans « la lumière poétique (p.4) » des œuvres qui l’entouraient ? Assurément non, affirme Pierre Cabanne. Mais imprégné des gouaches, reliefs, courbes et couleurs qu’il chérissait, Bousquet eut par exemple l’envie singulière d’écrire en ‘style Dubuffet’ : « je dois raconter ce qui m’arrive par une porcelaine de ma cheminée. J’obtiendrais ainsi une œuvre dont on pourrait dire ce que j’écris de Dubuffet : Il voit des choses comme les verrait son pinceau s’il lui prêtait des yeux (p.190) ». Ce livre donne de superbes traductions du pictural, dont il confia que « tout mon courage venait de leur cœur […] la poésie n’est pas un fait de langage mais le langage et son fait (p.69) »…
Le Déshérité
Si Bousquet avait longuement réfléchi à la succession de sa collection, il ne prit pas les justes mesures pour éviter sa dispersion. A sa mort, une partie fit de Carcassonne le premier musée surréaliste. Le poète légua le reste à plusieurs amis, et nul ne s’occupa de les rassembler. Les cotes de ses toiles acquises sur vingt ans ayant depuis centuplé, l’appât du gain les dissémina une fois pour tout malgré les efforts de son ami René Nelli. Si Bousquet avait longuement réfléchi à la succession de sa collection, il ne prit pas les justes mesures pour éviter sa dispersion. A sa mort, une partie fit de Carcassonne le premier musée surréaliste. Le poète légua le reste à plusieurs amis, et nul ne s’occupa de les rassembler. Les cotes de ses toiles acquises sur vingt ans ayant depuis centuplé, l’appât du gain les dissémina une fois pour tout malgré les efforts de son ami René Nelli.
Depuis la disparition de Joë Bousquet, Pierre Cabanne n’a pas souhaité revenir dans cette chambre mythique aux murs marqués par les traces fantômes des rectangles disparus, désormais vidée de son âme. Il le fait ici enfin, et guide le lecteur dans la mémoire d’une collection époustouflante, pour revivre avec lui « entre quatre murs, fasciné(s), regardé(s) par les plus beaux tableaux du monde »…
Sonia SANDOZ © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°27 : 07.V.06 * * *
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