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 | HIPPIUS Zinaïda | | Petrograd An 1919 | | Titre original : Tchernayaa Knizhka - Sery Bloknot - Pissatelyam Mira | [15] Interférences
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189 pages - 20 € ISBN 10: 2-909589-08-0
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| Texte | Iconographie | Pertinence | Objet | Informatif/Intéressant
Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
Appareil critique
| Cartes
Dessins / Croquis
Photos / Reproductions
Quadrichromie
Griffe originale
| Concision
Cohérence
Esprit / Génie
Pluridisciplinaire
Sujet original
| Cartonné / Relié
Grand format
Papier spécial
Maquette / Typographie
Autres / Cachet
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Le témoignage vibrant de cette poétesse, issue de l'aristocratie russe, relate les affres de la gestion bolchevique en 1919, en pleine guerre civile après la Révolution de 1917 : désorganisations économique et sociale, famine froid… Ce recueil est constitué de trois documents : l'Histoire de mon Journal, Le Carnet Noir et Le Bloc-notes gris, suivi d'une lettre d'écrivains russes au monde. Une préface précise les conditions de leur rédaction. Deux faits frappent dès les premières pages : d'abord la forme par la qualité de la plume, qui va droit à l'essentiel et avec des mots justes, et ensuite, le fond par le témoignage lui-même, poignant et à peine croyable pour qui n'est pas déjà versé dans les arcanes des troubles de l'Histoire. Les quatre documents décrivent la calamité de l'administration bolchevique encore qu'il faille préciser, non pas pour les dédommager mais par équité historique, que rien n'est dit des nombreux excès de l'administration impériale et la pression exercée par l'Occident et les armées blanches. Cela n'enlève rien au témoignage qu'on supposera véridique, mais qu'on n'aille pas croire que la réalité avait été idyllique pour le plus grand nombre.
Désorganisation Economique
Une première conséquence d'un changement de gouvernement par les armes est la désorganisation des circuits économiques, surtout lorsqu'on entend instaurer de nouveaux principes. Et dans un tel choc systémique, en période de guerre larvée qui plus est, le premier touché est encore et toujours le petit peuple, citadin notamment : « les magasins, les entreprises et les usines saisis fermaient. La mainmise sur le commerce privé a abouti à la fin de tout commerce quel qu'il soit, à la fermeture de tous les magasins, et à un développement épouvantable des trafics illégaux par des spéculateurs et des voleurs. Les bolcheviks se voyaient contraints de fermer les yeux et de contentaient de frapper du poing périodiquement en attrapant et en arrêtant acheteurs et vendeurs dans les rues, dans les maisons privées et sur les marchés ; les marchés, seule source de nourriture pour absolument tout le monde ( même pour la majorité des communistes ), étaient illégaux, eux aussi […] car au pays des Soviets, acheter n'est pas moins criminel que vendre (pp.29-30) »…
Au niveau social, les délations, encouragées, allaient bon train et le moindre soupçon valait perquisition, voire condamnation. Aussi l'individu était-il obligé de filer doux, sans jamais détonner, et l'endoctrinement commençait déjà au plus jeune âge : « aucun enseignement n'est dispensé dans ces écoles, à part un enseignement décoratif destiné aux contrôleurs communistes qui débarquent et contrôlent d'un œil vigilant si l'école est bien dirigée dans un esprit communiste, si les enfants chantent bien l'Internationale, et s'il ne reste pas dans un coin une icône oubliée. Pour ce qui est des études, les bolcheviks eux-mêmes, semble-t-il, comprennent qu'il est impossible d'étudier quoi que ce soit premièrement, sans livres, deuxièmement, sans lumière, troisièmement, à une température où l'encre gèle, quatrièmement, avec des mains et des pieds enflés enveloppés de chiffons, cinquièmement, avec les pitoyables déchets qu'on livre dans les écoles une fois par jour ( la fameuse 'nourriture pour les enfants' des bolcheviks ), et pour finir, avec un petit nombre d'enseignants abrutis, impuissants et titubants de faim (pp.157-158) ».
Résistance larvée
Il importe de préciser que l'impact se fait surtout sentir en ville, où l'interdépendance des acteurs est la plus importante. En effet, la paysannerie a souvent de quoi amortir, surtout lorsqu'elle a déjà été confrontée à l'arbitraire. C'est d'ailleurs une des ironies de la révolution bolchevique, en ce qu'elle fut une rébellion ouvrière citadine, et non celles des masses qui constituaient la Russie à quelque 80% au bas mot. On ne peut donc que saluer le portrait que l'auteur fait de ces campagnards matois, réalité que les idéologues, consciemment ou non, ont souvent ignorée et dénigrée.
Car les premiers résistants au bolchevisme furent les masses, à commencer par les paysans : « par nature, le paysan russe est un fervent partisan de la propriété privée, et par son éducation ( une éducation qui a duré des siècles ! ), c'est un esclave. Il est rusé, mais extérieurement docile devant n'importe quelle force s'il sent que c'est effectivement une force brutale. Il se taira et attendra indéfiniment, en tâchant de se débrouiller à sa manière dans son coin, mais uniquement dans son coin, en cachette. Par ailleurs, il a une conception encore très étroite du temps. Il est assez indifférent au 'communisme' tant que cela ne le touche pas directement, tant qu'il s'agit d'une autorité abstraite. Si en plus, sous cette autorité, on peut s'emparer de la terre, chasser les propriétaires et traficoter un peu en ville - tant mieux. Mais dès que les pattes du communisme atteignent son village, là, le paysan renâcle. Son obstination est aussi infinie que sa patience. La terre, le bien dont il s'est emparé, il les considère comme siens, et aucun discours d'aucun 'camarade' ne le convaincra du contraire. Il ne veut pas travailler 'pour les autres' ; quand les bolcheviks ont commencé à envoyer des brigades pour réquisitionner 'les surplus', ces surplus ont disparu (p.41) ».
Mais cela était aussi le cas dans les villes, comme en témoigne un rare article de la Pravda de Saint-Pétersbourg, du 30 août 1919 : « la masse des travailleurs n'est pas bien disposée envers le bolchevisme, et quand un orateur arrive, ou que l'on convoque une assemblée générale, les camarades ouvriers se cachent dans les coins et se défilent sous toutes sortes de prétextes. Une telle attitude est déplorable (p.102) »… Mieux, les bolcheviks semblaient bien isolés en dehors de leurs cercles : « sous une très fine pellicule d'indifférence hébétée ou d'insouciance provisoire, les neutres, eux aussi, cachent l'hostilité la plus déterminée envers ces autorités, une haine pleine de veulerie ou du mépris. Avec quelle joie mauvaise la bourgeoisie, la petite comme la grande, se jette sur le moindre échec subi par les bolcheviks, avec quelle avidité elle recueille les bruits sur leur chute imminente (p.45) »… Les Bolcheviks Comme souvent dans les changements radicaux, les nouveaux parvenus font valoir leur nouvelle autorité. Il s'agit d'hommes essentiellement, puisque les femmes font rarement seules une révolution… Une des caractéristiques est de renvoyer bobonne et de s'assurer les faveurs de femmes plus jeunes : « la plupart du temps, les ministres bolcheviques ont abandonné leurs anciennes femmes. Ils leur ont attribué divers emplois pour les occuper, tandis qu'ils se prennent des 'poulettes' auxquelles ils donnent des postes plus proches d'eux et plus importants (p.106) ».
Mais à côté de ces comportements finalement assez communs à travers les sociétés, on retrouve déjà voici un siècle un comportement qu'on reconnaît aujourd'hui encore comme proprement soviétique… On ne peut donc qu'être ébloui par la justesse du propos : « des 'pourparlers de paix' commencent avec les pays baltes. Mais faites donc, je vous en prie ! Je sais ce qui va se passer - la seule chose que je ne sais pas, c'est la date, le moment. Mais voici ce qui va se passer : les bolcheviks vont faire miroiter devant les pauvres 'boutons' la reconnaissance d'une 'indépendance totale'. Devant pareille friandise, pas un seul bouton moderne ne saurait résister […] une fois les mains libres, les bolcheviks s'emploieront à transformer le dit 'bouton indépendant' en 'bouton soviétique' (p.159) »
Alors, évidemment, les armes seules ne pourraient expliquer le succès des bolcheviks. Parmi les autres raisons ( stratégie, propagande, réseaux, etc. ), il y a la légitimation du régime grâce au ralliement de nombre d'intellectuels, forcés parfois, de plein gré le plus souvent, comme dans le cas de Gorki. Aussi déjà en novembre 1917, quand l'auteur, une habituée du gotha pétersbourgeois, interpella le célèbre écrivain : « et votre conscience, qu'est-ce qu'elle vous dit ? Votre conscience d'homme ? », celui-ci répondit : « je ne peux même pas adresser la parole à ces canailles (p.94) »… L'Occident et l'Europe
Et ce pas plus que l'Europe… Car disons-le, l'Europe était déjà à l'époque un nain politique, et à l'époque, les vestiges de la realpolitik de Bismarck avait laissé des séquelles : nul état ne se serait ouvertement et individuellement risqué à confronter le géant russe… Pas plus que l'Allemagne à Munich en 1938, et même plus tard, avant que le fameux droit d'ingérence prôné par Bernard Kouchner ne recueille des soutiens et ne fasse des émules. Ainsi, en 1919, l'Europe, certes exsangue il faut bien l'admettre, n'entendait guère intervenir, surtout à peine un siècle après la débâcle napoléonienne, d'où cet « nous nous étonnons seulement en silence qu'ils existe dans 'les Europes' des imbéciles qui les croient (p.109) »…
Mieux, nul ne croyait les quelques témoignages qui réussissaient à passer au travers de la vigilante censure des soviets… Pas même la lettre signée de nombreux écrivains russes qui en appelaient à l'aide, qu'on prit au mieux pour une farce, et que Romain Rolland se crut bien inspiré de dénoncer… Devant une telle surdité, et un tel aveuglement, comment s'étonner alors de cette sentence de l'auteur : « voilà la formulation exacte : si en Europe, au XXe siècle, il peut exister un pays avec un esclavage aussi phénoménal, sans précédent dans l'histoire, un esclavage général, et si l'Europe ne le comprend pas ou bien si elle l'accepte, alors, l'Europe doit disparaître. Et ce sera bien fait pour elle (pp.154-155) » !
Et les Anglosaxons ne sont pas mieux lotis, eux qui pratiquent le blocus depuis longtemps, encore et toujours, en sachant pertinemment qu'il affecte principalement la population prise en otage : « il faudrait envoyer ici des Américains, qui se soucient tellement des enfants qu'ils ont même protesté contre le blocus […] je crois que même Mr Hood, qui a voyagé dans le train impérial de Trotski en mangeant du caviar frais, a bredouillé quelque chose de ce genre (p.158) »
Le Cri du Témoin
Devant cette situation que l'auteur ne cessa de décrire avec lucidité, la révolte vint de plus profond de son être : « je hurle, jamais je n'en aurais fini de hurler (p.154) »… Car « que m'importe à moi d'être en guenilles, affamée, grelottante de froid ? Quelle importance ? Est-ce que c'est une souffrance ? Je n'y pense même pas ! C'est une telle broutille, c'est facile à supporter, cela ne fait peur qu'à des Européens faibles et gâtés ? Pas à nous. Il y a une horreur bien plus horrible ? L'horreur sourde de perdre son visage humain. Mon visage, celui de tous, de tous le monde autour de moi… (p.155) »
Devant un tel arbitraire, certains se voilent la face, d'autres mettent fin à leurs jours… Zinaïda Hippius, elle, se mithridatise sur la fin : « je m'efforce de blinder mon âme. Me recroqueviller en une petite boule. Je n'écris plus rien sur ce qui me touche de près, de menus détails, des choses horribles. Je ne parle que de sujets généraux. Silence, silence… (p.179) »… Philippe Cesse © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°13 : 11.XII.04 * * *
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