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Quatre portraits de femmes russes, subtils et révélateurs chez l'auteur d'un grand sens de l'observation, tendre et précis, et parfois d'une imagination proche du fantastique. Cette édition en bilingue au format de poche est de qualité et facture très soignées : un petit bijou ! Nul doute, les éditions L'Inventaire ont trouvé un vrai écrivain en Natalia Jouravliova, une jeune Russe née en 1974. Le compliment, rare sur ce site, est motivé par son talent de la description, riche et vivant comme les nombreux passages ci-dessous ne manqueront pas de le montrer. Les quatre nouvelles ( Une Visite, Petite Macha Marie, Jeu d'Enfant et froid… ) sont publiées dans leurs versions française et russe ( en fin d'ouvrage ). Elles filent des thèmes communs : les amours et souvenirs de femmes d'époque, d'âge et de société différentes mais partageant toutes une douce mélancolie du regret… Les deuxième et troisième nouvelle relèvent en outre d'un très subtil maniement du récit fantastique.
Soulignons au passage l'excellente facture de l'ouvrage, ainsi que celle du second recueil Exils : couverture pelliculée avec rabats, encre de couleur sur papier de qualité, introductions étayées, illustrations ( rien moins que Nikolaï Maslov dans le second volume ! ), version russe dans le même corps que la traduction ( les bilingues apprécieront ), et le tout dans un très joli format, de qualité.
Amours de Femme
Outre le souci de certains détails, on note une plume féminine par les thèmes traités. Ces quatre histoires de femmes relatent des amours déçues d'une manière ou d'une autre : mort de l'être aimé, sentiment d'incomplétude auprès du compagnon, désir maladif d'enfant, permutation des rôles de mère/fille/poupée, passion étouffée par une éducation matriarcale…
Le traitement des amours varient, au point que la bride de la mère et de la grand-mère de la quatrième nouvelle contraste singulièrement avec la liberté de mœurs de la seconde : « elle n'aimait pas s'engager. Aussi, au matin, au moment où, enchanté de l'aventure, il se rendait à la salle de bains, ne manquait-elle pas de l'informer du prochain retour de son mari. Planté sous le jet de la douche, le copain s'ingéniait à régler d'une main le robinet. L'eau ruisselait sur son visage en rigoles irrégulières, des flocons mousseux dégoulinaient sur son corps jusqu'au fond de la baignoire (pp.34-35) »…
Souvenirs
Mais sans doute est-ce le souvenir qui caractérise la thématique de Jouravliova, présent qu'il est dans ses deux recueils. D'ailleurs l'ambiance et l'environnement d'Une Visite sont très proches du Captif, qui partage aussi en filigrane la thématique du prisonnier. Dans Une Visite, ce sont surtout les flash-back de la vieille femme qui donnent l'âme au récit, dont on admirera le transport émerveillé quand elle était plus jeune : « le soir, à la veillée, on se réunissait tous, nous autres du village, et tu m'aurais vue danser ! Mes pays en restaient bouche bée. Lui, il les accompagnait à l'accordéon et ne me lâchait pas du regard. Je n'étais plus moi-même : je tournoyais comme si j'avais des ailes, sans rien voir autour de moi. Je sentais juste qu'il chantait et jouait pour moi seule. Et le jour où sa famille nous a envoyé les marieurs, je n'y ai pas cru. Je me suis réfugiée derrière le poêle et que je te pleure, j'y croyais pas, tiens, que c'était moi qu'on mariait. Puis j'entends qu'on m'appelle, alors je sors de ma cache, en pleurs, les lèvres tremblantes, les yeux gros de larmes (p.27) »
Et comment ne pas revivre sa vie de paysanne à la lecture de ses souvenirs savoureux : « elle était jeune, pleine de forces, capable, en une journée, de traire ses quarante vaches. Elles étaient cinq femmes à faire tourner la ferme. Traîner les seaux à travers la cour boueuse, charger les bidons dans les charrettes : elles faisaient tout elles-mêmes. Au petit matin, elles sortaient le bétail et s'occupaient du foin ; elles revenaient pour le repas, trayaient une partie du troupeau et l'ensemble, encore une fois, à la brune. Elles lavaient le pis, le pressaient pour remplir le seau d'un lait chaud et mousseux, graissaient les tétines à vif de la bête, puis passaient à la suivante, qui meuglait d'impatience, le pis gonflé, et ainsi de suite, à en avoir des crampes (pp.23-24) ».
De même, dans Petite Macha Marie, ce sont cette fois, dans un rapport inversé, les souvenirs d'une petite fille au sujet d'une sortie avec sa grand-mère. On croirait revivre la scène : « la balançoire s'envola et elle reçut le ciel en plein visage. Elle riait, prenant de plus en plus d'élan. Debout derrière elle, Grand-mère donna une nouvelle impulsion. Le ciel immense se rapprochait et elle était sur le point d'y basculer. Déjà, la ligne d'horizon se trouvait sous ses pieds. Encore un peu… et elle versa dans le ciel. Elle s'élança, bras ouverts, dans son immensité… En une fraction de seconde, le ciel se retourna et la petite Macha comprit qu'elle tombait. Mais elle ne voulait plus, elle hurlait de terreur, dans l'anticipation de la douleur. Elle hurlait étendue sur le sol, bien qu'elle ne sentît rien, sinon un insoutenable dépit, sans compter qu'elle refusait de croire à cette trahison (p.37) »…
Le Bébé
De fait, les descriptions de l'enfance suivent dans la troisième nouvelle, Jeu d'Enfant, dont la chute étonnante relève tout l'art de la narration qui la précède. Nous n'en dirons pas plus pour ne pas gâcher le plaisir. Mais la seconde nouvelle témoigne tout aussi bien du sens de l'observation de la jeune femme sur l'enfant, en l'occurrence un bébé, dans cette suite d'extraits dignes d'anthologie : « elle eut à peine le temps de distinguer le minois du bébé, noyé dans un flot de dentelles et de couvertures ; elle retint seulement la vision de joues dodues, de petites lèvres boudeuses et de fins sourcils étirés vers le haut. Il y avait, dans l'expression du petit visage, quelque chose de drôle et d'émouvant, qui le faisait ressembler à un caneton (p.39) », dont l'auteur sait décrire à merveille les changements d'expression : « le visage du bébé se fripa comme s'il allait pleurer mais, toujours endormi, il se contenta d'exhaler un soupir (p.41) »…
Et pour qui a tenu et dû nourrir un nourrisson dans ses bras, ce passage suffira à en revivre l'expérience : « avec des gestes lents, Marie prit le biberon, étendit l'enfant sur ses genoux et se mit en devoir d'insérer la tétine dans la bouche hurlante du bébé. Il n'en voulait pas, se détournait, s'étranglait avec sa salive et s'égosillait de plus belle. Elle n'en continua pas moins de lui enfoncer la tétine, avec les mêmes gestes lents et sûrs. Un jet de lait ruissela dans la petite bouche grande ouverte, l'enfant s'étouffa, toussa, voulut tourner la tête, battit des bras. Elle retira le biberon. Le bébé s'apaisa et posa sur elle des yeux écarquillés. A nouveau, elle approcha la tétine de sa bouche. Il eut une vilaine grimace, prêt à fondre en larmes, mais Marie le souleva légèrement, se pencha vers lui et prononça distinctement : 'ça suffit, maintenant. Bois !' Elle inclina le biberon et, de mauvaise grâce, l'enfant se mit à ingurgiter le lait froid, rivant sur Marie un gros œil effrayé (p.42) »…
Soit donc un sens parfait du conte, sans fioritures et sans mots en trop. Erwan L'HELGOUACH © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°12 : 01.IV.05 * * *
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