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Pagination > 450 p.
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Rares parmi celles à être revenues, l'auteur a brossé plusieurs tableaux de sa vie de déportée. Le ton juste et la plume sûre sans fioritures, ces textes poignants sont sans concession sur la nature humaine et les insondables souffrances que l'égoïsme peut générer… Cette nouvelle réédition, au format poche sur beau papier MBM Ingres d'Arches, s'enrichit d'une préface de Marcel Conche et de vingt-cinq textes courts inspirés par le livre de Violette Maurice, tous de la plume d'auteurs publiés par les éditions encre marine. Et c'est sans oublier la belle calligraphie d'Eido Shimano Roshi et la douzaine d'encres de Michel Denis. Le titre se réfère à l'expression euphémistique et métaphorique dont usaient les nazis pour désigner les déportés destinés à l'extermination.
L'auteur n'avait d'autre prétention que de coucher des souvenirs et tranches de vie terribles vécues par celles qui furent déportées. Peu en revinrent, et l'ouvrage entier se souvient de celles qui terminèrent leur vie dans les camps de la mort. D'une telle expérience, on sort détruit ou nécessairement fortifié, car l'horreur permet de mieux mesurer le prix de la vie et d'affermir son verbe : « la vie peut nous serrer à présent contre son cœur ; nous sommes, vois-tu, quoi qu'il arrive, les femmes des camps de concentration mûries trop tôt au spectacle de la déchéance humaine, dans le reversement des valeurs spirituelles ; nos souvenirs sont maîtres de nous et nous n'y pouvons rien ».
Quand la vie n'a pas de prix On retrouve ici et là les conditions dégradantes que l'on connaît, comme ici : « il n'y a pas de latrines… La cour est un espace putride où les sabots glissent et s'enfoncent ; l'odeur des excréments colle à nos corps et à nos vêtements fripés. Il est difficile de se laver : nous n'avons presque pas d'eau et les sentinelles sont là qui surveillent la toilette et ricanent (p.102) »… Eternelle histoire entre prisonnières et gardes-chiourmes, dont voici un portrait saisissant et difficilement plus réaliste :
« le marchand d'esclaves tarde à venir. Le voici enfin qui arrive, d'une démarche de canard, sanglé dans son uniforme SS menaçant d'éclater aux entournures. Il est gras à faire envie ! Regardez ce visage laiteux de brute allemande et cette hilarité gouailleuse digne d'un véritable maquignon ! Bien entendu il a la cravache et il est prêt à s'en servir. Sa manière de dévisager les femmes dénote le sadisme le plus complet. Elles sont là, serrées les unes contre les autres, comme rétrécies encore par l'angoisse d'une séparation prochaine : cinquante visages exsangues qui n'ont plus rien de féminin, cinquante loqueteuses, aux traits burinés et aux yeux fébriles, dont l'âme est en train de mourir jour après jour, à petit feu. Pour eux, de simples numéros de matricule (pp.69-70) »…
En effet, la vie n'avait aucune valeur, pas même celle du travail quand celui-ci continuait d'affluer. Ainsi, même les condamnées par la maladie étaient programmées pour la crémation avant même de mourir : « il n'a plus d'espoir ; on lui a déjà mis son numéro sur le bras pour le four crématoire (p.79) »… Il y avait déjà parmi elles de forts esprits, certaines s'étant même déclarées objecteurs de conscience ( Bibelforscher ). Par principe. Mais, hélas pour elles, non sans bêtise quand cela revint à tenir tête à une soldatesque imbécile… En ces cas-là, fierté flirte avec insolence, et elle ne peut gagner contre la bêtise armée. Elles le payèrent donc au tarif fort : « elles mouraient par centaines chaque jour, en ce temps-là, tombant d'en haut des échafaudages d'où elles étaient parfois volontairement précipitées (p.54) »…
Quand la faim taraude…
La faim est une souffrance personnelle et permanente du matin au soir : « faim envahissante, faim avilissante, faim qui abêtit : les femmes ne parlaient plus que de menus et trompaient leurs affres en copiant des recettes de cuisine. Je fis serment de ne jamais me laisser aller à en copier et tins jusqu'au bout. J'essayais en vain de penser à autre chose : l'idée de la faim revenait sans cesse. Nous nous réveillions la nuit en train de saliver ; nous rêvions indigestions et estomacs trop pleins (p.66) »…
Or la nature humaine accepte mal la souffrance, conformément à son interprétation de danger. Il arrive ainsi un moment où, une fois le seuil franchi, la solidarité s'efface devant la quête du salut individuel : « ces souffrances nous rendaient méchantes les unes contre les autres […] c'est tout juste si nous n'en voulions pas à notre compagne pour avoir reçu, un jour par hasard, une part de pain plus grosse que la nôtre (p.64) ». En fait, les instincts pouvaient s'abaisser davantage : « les scènes pénibles se multipliaient : dans le 'Revier' mouraient de faim les malades trop faibles pour lutter, à qui on volait leurs rations de soupe ou de pain. Les prisonnières en arrivaient à s'en piller les unes les autres (p.62) »…
Soit donc un témoignage simple, concis et précis pour résumer en quelques pages toute l'atrocité vécue pendant des années de réclusion barbare… Clarisse YOUNG © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°15 : 21.I.05 * * *
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