ArtsLivres : François Solesmes, quels sont les principes qui ont guidé votre métier en tant qu'écrivain ?
François SOLESMES : Nul principe ne me guide quand j'écris, hors celui de donner à voir aussi précisément, fidèlement, que possible ce que j'évoque. Avec la plus grande probité. J'entends Gide promettre au Natanaël des Nourritures terrestres : « je t'enseignerai la ferveur ». J'écris pour partager avec quelques-uns celle que m'inspirent la femme, l'océan, l'arbre et tout ce qui vaut d'être célébré. Je n'ignore ni le mal, ni la laideur jusque dans l'extrême. Ils ont leurs pourfendeurs, nombreux, nécessaires. Mais que ce monde serait désespérant, si certains ne témoignaient qu'il renferme encore des vestiges, des reflets du Paradis primitif…
Après avoir publié chez plusieurs éditeurs, certains très connus, vous vous êtes arrêté à Encre Marine. Qu'est-ce qui vous lie à cet éditeur courageux ?
Jacques Neyme, d'Encre Marine n'est pas courageux : il est héroïque ! Ce qui me lie à lui ? Sa loyauté - irréfragable : il faut bien cette épithète pour en donner la mesure. Son respect de l'auteur, sa maîtrise éditoriale… Que mes lecteurs ne s'y trompent pas : ils me trouveraient moins de talent si j'étais édité ailleurs.
Je vis si à l'écart du monde - j'aillais écrire : de la foire - littéraire, que je m'étonne toujours que des gens rencontrent mes livres ; je n'ai jamais vu l'un d'eux chez mon libraire : à mon éditeur qui lui proposait Eloge de l'Arbre, il répondit que, vu son format, il ne saurait où le mettre. Mais a-t-on idée, aussi, Jacques Neyme, de publier Solesmes en in-quarto ? Voilà qui vous apprendra !
Quels sont les écrivains, ou des livres en particulier, qui vous ont marqué ?
Bien entendu, tout auteur écrit non seulement pour « vivre mieux », selon le mot de Saint-John Perse, mais pour être lu. S'il est évident que je suis dépourvu des qualités requises pour faire carrière dans les lettres, j'ai la faiblesse de croire que certains qui n'ont pas lu Les Murmures de l'Amour ou Marées… en tireraient de l'agrément.
Je dois à Valéry prosateur, et d'abord à celui des Petits poèmes en prose, ma rigueur, ma densité d'écriture, mon souci du plus juste mot ; je dois au Claudel des Grandes Odes, au Saint-John Perse d'Eloges et Amers, le lyrisme qui sous-tend mon œuvre. Il reste que le ton, la petite musique singulière ( qu'est-ce qu'un écrivain que dix lignes au hasard ne permettent d'identifier ? ) se conquièrent lentement, contre toutes les influences reçues.
Comment voyez-vous la littérature aujourd'hui ? Quelques noms que vous souhaiteriez citer ?
La littérature d'aujourd'hui ? Si, d'aventure il se trouvait, dans la foule des plumitifs et des polygraphes, un grand écrivain, combien de critiques le révèleraient aux lecteurs dignes de l'apprécier ? La confusion des valeurs est générale. Thibaudet, Charles du Bos, André Rousseaux sont morts sans postérité. Est-il des passages de votre vie qui vous semblent nécessaires de connaître pour mieux appréhender votre œuvre, et que vous souhaiteriez partager ?
Des événements de ma vie dont la connaissance importe pour la compréhension de mon œuvre ? Au vrai, un seul, mais capital : la rencontre de Mireille Sorgue. Ah, que ceux qui ignorent encore L'Amant et les deux volumes parus des Lettres à l'Amant ( Albin Michel ) les acquièrent toutes affaires cessantes : un grand, un stupéfiant bonheur de lecteur les attend. Incomparable. Mireille Sorgue est en filigrane d'une grande partie de mon œuvre. L'Amante lui est consacré. De la Caresse lui est dédié. Elle est la figure féminine de Marées… Sinon, ma biographie tient en quatre lignes, qui n'ont d'intérêt. Et j'invoque ici derechef Valéry : « les événements sont l'écume des choses. Mais c'est la mer qui m'intéresse ».
En fait, comment vous décririez-vous ?
Me décrire ? Je suis un contemplateur-né qui s'efforce de porter sur la création un regard « non habitué » ; de mener à l'égard du sujet ( je travaille beaucoup sur le vif ) « une longue réflexion amoureuse ». Et que se lèvent des images, s'il se peut, que j'offrirai au lecteur comme, enfant, le samedi, j'en recevais une contre dix bons points : « pierre qui roule n'amasse pas mousse ». Je suis un contemplateur qui a besoin de se faire pierre, longuement en place, pour « amasser mousse ». Comment aurais-je le temps les salons du livre, les ateliers d'écriture, les estrades, les studios ?
Vos livres sont le plus souvent thématiques, comme autant d'éloges et variations sur un thème central. Comment un tel développement s'opère-t-il à chaque fois ?
C'est très tôt que mes thèmes de prédilection s'imposèrent à moi, ( me choisirent serait plus exact ). En témoignent une Célébration du Corps ( féminin ), une Célébration de la Mer, contemporaines des Hanches étroites où j'explore la solitude d'une jeune femme dans le désert d'une petite ville de province. Je n'ai fait ensuite que procéder à des… agrandissements successifs pour tenter d'épuiser l'inépuisable : c'est d'abord le vocabulaire de l'arbre, de l'océan… qui se trouve épuisé, ce qui voue l'auteur à un silence qu'il a la faiblesse de croire définitif.
Vous avez consacré quatre recueils à la mer ( Océaniques I, Océaniques I, Marées, L'Ile même ). Comment vint-elle à occuper une telle place dans votre œuvre ?
Si quatre recueils consacrés à la mer ont paru, d'autres demeurent inédits. Ceux qui ont fréquenté assidûment l'Océan ( avec majuscule ) savent bien qu'Il est l'Être même, et le plus prodigieux réservoir d'images de la création. Qu'il n'est de réalité dont Il ne soit l'étalon, la référence, la transfiguration, la cendre et la fumée ( il faut toujours, s'agissant de lui, dire n'importe quoi : c'est le rejoindre sûrement ).
La deuxième partie de Marées semble préfigurer les Murmures de l'Amour. Il y a-t-il un lien, et le cas échéant, quel est-il ?
On peut certes placer Les Murmures de l'Amour ( entre parenthèses, quel cadeau pour la Saint Valentin ! ) auprès de Marées, mais la seconde moitié de ce dernier ouvrage se rattache plutôt à un inédit, L'Instant l'Eternité, où l'auteur entendait faire vivre tout un jour, minute après minute, un couple d'amants au bord de l'océan, et dont seule la première partie ( la matinée ) fut écrite.
Est-il des titres dans votre œuvre dont vous soyez plus fier que d'autres ?
De quels de mes livres suis-je particulièrement fier ? N'en rouvrant jamais aucun, je ne saurais comparer leurs mérites. Quant à souhaiter que survivent tels d'entre eux, on sait bien que la postérité ne retient que les œuvres dont elle a besoin, qui sont parfois celles que leur auteur jugeait mineures, voire disgraciées.
Vos derniers recueils semblent traiter une grande trilogie que seraient la mer, l'amour et la vie… Comment le voyez-vous ?
Vous parlez de trilogie. Elle fut longtemps, dans mon esprit, constituée par l'océan, l'arbre, la femme : les trois êtres les plus nobles de la terre. Mais c'est toute la création, autour d'Eve ( La Femme, enfin ) qui se trouve célébrée dans un poème à paraître. Et l'amour. Et la saveur ( encore un livre que mon libraire ne saurait où mettre, si d'aventure )…
En dehors de lieux communs comme la satisfaction ou la reconnaissance qu'apporte la littérature à tout écrivain, écrire vous a-t-il donné quelque chose qui vous soit précieux et unique dans votre expérience d'homme ?
Qui a dit qu'entre vivre et écrire, il faut choisir ? Pour moi, pas de vie plus haute, large, égale ( un fleuve très lent vous porte ) qu'en ces heures de l'aube où, sous la lampe, on écoute « ses voix » ; une oreille exercée discernant fort bien celle de l'Ange, quand il vous souffle. Où l'on voit apparaître des images, comme dans le bain de révélateur, sous les yeux du photographe. Où l'on s'efforce d'apparier les mots afin que règne, dans la phrase, dans la page, un climat de noces : votre oreille vous dit sans conteste si les mots sont ou non heureux d'être ensemble !
Pour qui ne connaît pas votre œuvre, est-il un cheminement que vous lui conseilleriez autre que l'aborder dans un ordre chronologique ou thématique
Que celle de Mireille Sorgue soit mon intercesseur, puis qu'on lise L'Amante pour prendre la mesure d'un génie adolescent. Après, après seulement, on ouvrira Les Murmures de l'Amour comme une boîte de pralines ; on s'attardera sur un rivage ; on prendra, si l'on est une femme bien née, La Nonpareille et Fastes intimes, en guise de miroir… |