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Excellent recueil de onze nouvelles sur l’amour, chacune aboutie sur ses diverses facettes, chiennes le plus souvent, avec les aspects caractéristiques de la société mexicaine en filigrane. La plume, maître et de constante qualité, décrit les gens avec humour et cynisme consommés. Ce recueil est d’une richesse rare, sur les amours comme sur les descriptions sociales et psychologiques. Mieux, à nul endroit ne sent-on que l’auteur a cherché à délayer avec des nouvelles sans intérêt, ni à les rallonger indûment. Enfin, le style est ferme et ramassé autour d’une abondance de détails et de saillies, avec une réelle unité thématique et littéraire. Alors que la nouvelle reste peu appréciée des écrivains francophones, au contraire des littératures anglophone et hispanophone, ce recueil est à conseiller comme bonne introduction au genre. Enfin, la mise en page est si dense que la lecture de ce livre est bien plus longue et savoureuse que ses 215 pages ne laissent présager.
Train marquant de cet auteur, son verbe perspicace mais dur, sans concessions ni égards pour l’orgueil des protagonistes ; la preuve par trois : • - Il y a des gens qui ont de la merde dans le cerveau. - On dirait une allusion. Tu ne le dis pas pour moi, n’est-ce pas ? - Bien sûr que non, toi tu es crétin, mais en plus tu es laid. ( La Gloire de la Répétition, p.205 ) • - Pardonne-moi, j’avais très envie de te voir. Ça te va comme ça ? Ou bien préfères-tu que je te dise que tu me manquais beaucoup ? - Je ne le croirais pas ; nous nous sommes vues mardi chez ton frère. Il vaut mieux que tu te conduises comme s’il s’agissait d’une visite normale. Demande-moi des nouvelles de mon rein ou quelque chose qui ressemble à de la cordialité forcée. ( La Dernière Visite, p.71) • - Je ne suis pas d’accord pour donner un quelconque dessous de table à un de ces salauds qui nous gouvernent. Nous ferions mieux d’acheter un grand terrain et de construire des logements sociaux même si nous ne gagnons pas beaucoup dans l’opération. Il est temps de faire quelque chose pour ce malheureux pays. Benito et Sergio se regardèrent incrédules. - Pendant qu’on y est, tu ne veux pas qu’on paye la dette extérieure ? ( Le Collectionneur de fautes, p.162) Les Amours Chiennes
Le titre du recueil annonce la couleur : pas d’idylles ou d’histoires à l’eau de rose mais de l’inverse, des amours souvent difficiles et contrariées, voire humiliées. L’auteur en profite pour glisser quelques remarques aphoristiques, sans illusions sur l’amour :
• Parce que je ne fais pas attention à elle. Je cherche une femme pour la nuit et elle me veut pour toute la nuit . ( Borges et l’ultraïsme, p.111 )
• La loyauté était une méprisable vertu canine. ( Le Collectionneur de fautes, p.150 ) • Riez, mais c’est la vérité. Votre père, qu’il repose en paix, me le disait déjà : si tu donnes de l’amour en échange de compagnie, attends-toi à perdre les deux. ( La Dernière Visite, p.78 )
• Rien n’est plus répugnant que de juger avec une distance critique les gentillesses de quelqu’un qui vous parle à cœur ouvert. ( Borges et l’ultraïsme, p.131 )
L’aphorisme est au service du sens de l’observation de l’auteur : « sa peau m’aimait, mais pas sa conscience ( Borges et l’ultraïsme, p.108 ) ». Cette idée de l’antagonisme entre le soi et la conscience est reprise plusieurs fois, comme ici encore :
• Immobile, à moitié absente, elle se laissa soulever la robe et caresser les seins. Elle pouvait consentir à tout sauf à l’opprobre de collaborer avec son agresseur. Sur ses lèvres dures et hostiles mouraient les baisers de Lazcano, qui, l’ayant vaincue, exigeait une reddition sentimentale, tout en luttant avec moins d’art que de force pour défaire le nœud serré de son entrejambe. Le grincement obscène du lit étouffa la profonde plainte avec laquelle Eufemia dit au revoir à sa virginité. Elle jouit de façon coupable, en pensant à la réparation de la machine pour avoir l’air de se prostituer par nécessité, mais les assauts de Lazcano et ses propres halètements, la houle qu’elle sentait monter dans ses reins et la délectation de se trouver misérable la laissèrent sans prétextes et sans excuses, laxiste jusqu’à l’insoutenable devant la victoire du plaisir. ( Eufemia, p.96)
• non contente d’avoir une intelligence pratique, elle continuait à être une amante ardente et désinhibée au bout de six ans de mariage. Grâce à Dieu, il couchait avec une femme, pas une maman. ( La Nuit Etrangère, p.153 )
Les portraits parfaits ou très-comme-il-faut ne sont guère du goût de l’écrivain, qui préfère battre en brèche les clichés et dénoncer les abus. Illustration :
• son charme de femme fatale se dissipa devant l’évidence qu’il n’avait détruit aucun cœur sensible. Guillermo commença à lui trouver beaucoup de points communs avec les femmes pantouflardes qui, dans les petits matins glauques, à l’heure où la température change, emmènent leurs enfants à l’école. De plus, elle ronflait et s’immisçait dans les histoires d’amour de ses employées. Elle discutait aussi de ses voyages à l’étranger avec ses voisines et elle leur jetait en pleine figure chaque nouvelle acquisition familiale : la vidéo, l’antenne parabolique… ( Le Collectionneur de fautes, p.156)
• et comme d’habitude, ils [les policiers] dégainent. Nous avons droit à la diatribe moralisatrice comme prologue à l’extorsion, et au parfum alcoolisé de la bouche de l’orang-outang qui nous lit le panneau :‘Vous n’avez pas honte, si jeunes et déjà pédales. Eh bien maintenant que vous vous êtes foutus dedans, nous, on va vous rentrer dedans’. ( La Gloire de la répétition, p.209)
Haro sur la complaisance
Ainsi, les dénonciations d’Enrique Serna, écrivain complet décidemment, ne s’arrêtent aux seules relations intimes, et s’étendent à l’ensemble de la société. Outre griffer les excès des policiers, voici son avis sur la profession littéraire : « à quoi cela sert-il de savoir manier la plume si on l’utilise à écrire des sottises ? La dextérité linguistique de Florencio était aussi évidente que son manque d’idées. Alchimiste des mots, il convertissait la merde conceptuelle en or expressif. Même une recette de cuisine paraît intelligente et profonde si elle est rédigée par un écrivain tel que lui. Son verbe exquis a dû fasciner les crétins qui lui ont attribué le Prix Cervantes, mais celui qui est capable de faire la différence entre l’or et le clinquant ne trouvera dans ce texte que des phrases creuses. Durán n’est qu’un faux intellectuel (Borges et l’ultraïsme, p.121) ».
Un pied de nez est également adressé à l’art moderne, cet ‘art-comptant-pour-rien’ dont ces deux passages résument la nouvelle, non sans rappeler l’esprit du roman Quand j’étais une œuvre d’art d’Eric-Emmanuel Schmitt ou celui de la pièce Art de Yasmina Réza :
• en parlant de l’enfant d’un père bassement intéressé : « Picasso regarda avec mépris l’homme qui l’utilisait comme intermédiaire. Si quelque chose lui déplaisait dans la notoriété, c’était bien le fait que les gens achetassent sa signature et non ses tableaux. Faisant semblant d’être captivé par la grâce de l’enfant, il sollicita du père la permission de l’emmener dans son atelier pour lui offrir un dessin. Le touriste donna son consentement avec grand plaisir et une demi-heure après il vit revenir son fils avec un minotaure tatoué sur le torse. Picasso lui avait accordé la signature qu’il désirait tant, mais il l’avait inscrite dans la peau de l’enfant, pour l’empêcher d’en faire commerce ( Homme avec Minotaure, p.49 ) ».
• « Penses-tu que ton horrible tatouage mérite un quelconque respect ? Non, mon ange, pas de ça ici. Je me fous de Picasso et des gens qui l’admirent, à commencer par ton ancienne propriétaire, qu’elle repose en paix. Pauvre cloche. Elle se croyait cultivée et sublime. J’en suis revenue de tout ça. Nous sommes dans l’ère de l’imposture, chéri. L’art est mort depuis que nous avons mis un prix dessus. Maintenant c’est devenu un prétexte pour boursicoter. Il me suffit de bouger un petit doigt et une toile qui cotait cent dollars ce matin, en vaudra cinquante mille ce soir. Si je parviens à de tels miracles, ne crois-tu pas que je puisse tout aussi bien diminuer la valeur de l’art ? Je me consacre à cela depuis quelques années. Heinrich pourrait m’acheter tout ce que je désire, mais j’ai un faible pour les œuvres volées (pp.62-63) »… Erwan L'HELGOUACH © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°21 : 21.IX.05 * * *
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