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 | STUDART Heloneida | | Les Huit Cahiers | | Titre original : Selo das Despedidas | [14] Allusifs (Les)
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237 pages - 16 € ISBN 10: 2-922868-36-2
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| Texte | Iconographie | Pertinence | Objet | Informatif/Intéressant
Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
Appareil critique
| Cartes
Dessins / Croquis
Photos / Reproductions
Quadrichromie
Griffe originale
| Concision
Cohérence
Esprit / Génie
Pluridisciplinaire
Sujet original
| Cartonné / Relié
Grand format
Papier spécial
Maquette / Typographie
Autres / Cachet
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Ce roman distinctement féminin, sans être ouvertement militant, fait de cette féministe engagée une grande romancière dont témoignent une plume riche et l'art de thèmes savamment imbriqués au fil des chapitres. Si cela n'en fait pas un grand roman contemporain… « Les femmes de ma famille n'ont pas besoin de lunettes, dit Mariana. Elles voient la réalité tout le temps, avec tous les détails, et c'est peut-être pour cela qu'elles sont si râleuses (p.18) »…
C'est aussi Heloneida Studart ( née en 1932 ) qui parle : chaque page montre combien elle a les yeux en face des trous et le courage de dénoncer l'injustice. Mieux, c'est une féministe militante et un écrivain réputé dans son pays depuis les années 1950, avec plusieurs prix : que faisait donc l'édition française avant que cet excellent éditeur canadien ne comble la lacune, un bon demi-siècle plus tard ? Aujourd'hui élue au Parlement brésilien, on ne saurait trop conseiller au lecteur de lire cette interview pour mieux cerner le personnage et son œuvre avant de poursuivre cette chronique ou le livre en question.
Le roman est complexe et détaille les devoirs et problèmes auxquels les femmes étaient encore confrontées au milieu du XXe siècle, et certains comme la machisme ont la peau coriace. Petit avant-goût : « à chaque génération de Nogueira, une des filles était préparée pour le célibat dans le but de servir plus tard, sa vieille mère. A cette élue, on refusait les symboles de la féminité ; personne ne lui adressait de galanterie, ne lui offrait un petit bracelet, une paire de boucles d'oreilles, un flacon de parfum. Pour qu'elle soit mieux disposée à son futur sort de vieille demoiselle dédiée à mitonner les soupes et les bouillons de sa mère, on lui interdisait d'aller à la fenêtre, de se rendre à des fêtes ou d'avoir des amis et des confidents. Certaines matrones de la famille Nogueira abusaient même dans ce sens et élevaient deux vieilles filles à la fois. C'est ce que fit dona Dondon, grand-mère de Maria das Graças, qui mit à sécher, comme deux feuilles jumelles entre les pages d'un livre, ses filles les plus jeunes (p.6) ». Pour Mariana, ce n'est là qu'une des oppressions et vexations subies autrefois qu'elle (re)découvre à la lecture du journal intime de sa tante Maria, qu'elle vient de recevoir après son suicide sous forme de huits cahiers jaunis ( le titre français ne reprend pas l'original ).
L'Amour
L'amour, et l'absence d'amour, sont ce qui de près ou de loin relie personnages et personnalités : soit par les sentiments, soit au contraire par les clichés et les interdits. Le témoignage de Maria est souvent émouvant, comme lorsqu'elle parle avec tendresse de sa sœur Melba, déjà nubile : « quand elle arriva au coin de rue qu'on appelait 'coin du péché' - où une brise coquine soulevait toujours la jupe des femmes -, le vent retroussa ses deux volants de tulle et fit apparaître ses cuisses dorées. Ce fut alors un immense vol de serpentins : tous les danseurs arrêtés à cet endroit lui lancèrent des confettis colorés et elle riait, tenant son loup à la main, joyeuse comme elle l'avait toujours été, remplie d'allégresse comme jamais, car ma petite sœur était promise au bonheur. Elle était le plus rieur des bébés et la plus gaie des petites filles. Au collège des religieuses, elle refusait d'aller aux retraites de la Semaine sainte où le père Peixoto prononçait des sermons éloquents sur la condamnation éternelle (p.151) »…
Or Melba a un amant, et se confie à sa sœur : « Melba me jure que nous avons été élevées dans le mensonge. L'amour physique n'est ni sale ni douloureux, ce n'est pas non plus un devoir humiliant que les femmes mariées doivent accomplir un sacrifice offert sur l'autel du mariage. L'amour physique est une splendeur de la nature, une joie si forte qu'il faut crier pour le proclamer. En m'affirmant cela, Melba pousse un cri et je dois lui fermer la bouche de ma main pour qu'on ne l'entende pas (p.71) ». Mais l'indiscrétion de leur sœur aînée, Dona Mimi ( la future mère de Mariana ) lui attire les foudres paternelle et maternelle, le paternel allant quérir père Peixoto comme témoin de la disgrâce, lequel à son tour appelle le médecin qui ne peut que confirmer par écrit : « hymen perforé, défloration récente », constat qui revient deux fois dans le roman.
Melba est donc perdue, au sens propre : « seuls le mariage et la mort lavent l'honneur d'une femme qui s'est perdue. Le garçon s'est enfui de la ville après sa conversation avec le père Peixoto. Le scélérat a disparu ! Et comme personne dans cette maison n'a le courage de tuer Melba, elle doit mourir aux yeux du monde extérieur (p.135) ». On l'envoie donc au couvent : « le jugement des religieuses du collège qui lui disaient : 'il faut briser cette petite. Si ce n'est pas elle qui pleure, ce sont ses parents qui pleureront (p.37) ». L'auteur y reviendra à la fin du roman pour dénoncer la jalouse méchanceté et l'hypocrisie complaisante de ces sœurs censées assurer les bonnes œuvres.
Pour ce qui est de la génération suivante, qui vit à Rio, les problèmes sont autres. Mariana et Leonor sont désormais mariées, mais mal mariées : « comme disait grand-mère Pequenina : 'Ton choix, ta peine'. Si tu veux te marier, marie-toi ; après, tu pleureras dans ton lit, bien au chaud (p.12) ». Le couple de Mariana, depuis la mort de leur très jeune enfant, se parle à peine : « elle refusa en le remerciant cérémonieusement. Ils devenaient de plus en plus polis au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient l'un de l'autre. Ils ne pouvaient même plus discuter, se chamailler. Il leur manquait l'intimité pour cela (p.73) ».
Quant à Leonor sa cadette, la situation frise la pathologie : « les deux sœurs évitaient consciencieusement de se parler de leurs expériences sexuelles et de leurs désarrois au lit, mais ce matin-là, Leonor, emportée par l'indignation, lui raconta que son corps était comme une fête gâchée. Alfredo avait toujours refusé de le voir, n'avait jamais essayé de le réveiller, s'appliquant à ce qu'elle ait honte de lui. 'Un jour que je me levais du lit, nue, pour fermer une fenêtre, il m'a dit que j'avais brisé l'enchantement du mariage en me comportant comme une pute'. Pire : la nuit de leur mariage, il avait douté de sa virginité, car il n'avait pas vu la quantité de sang espéré et elle avait dû jurer, sur le salut de son âme, qu'elle n'avait jamais couché avec un autre homme (p.64) ». Et cela n'inaugure jamais rien de bon, en roman ou dans la vie…
Un Roman Matriarcal Devant ce qui précède et ce qui suit, l'adjectif n'est point trop fort dans le sens anthropologique. Le fait est suffisamment inhabituel pour être souligné, et très intéressant sur le plan littéraire autant que comme témoignage d'une réalité guère très ancienne, dont nombre de stigmates perdurent aujourd'hui encore, au Brésil et ailleurs. Démonstration : . les principaux protagonistes sont tous des femmes liées par le sang, au propre comme au figuré, et dans ce dernier cas comme sœurs, filles, petites-filles, nièces, etc. Devant la multiplicité des personnages, le lecteur dressera avec profit un petit arbre généalogique au fil de la lecture pour ne pas se perdre ; . le roman est inspiré du Nordeste brésilien des années 1940-50, où l'auteur naquit avant de s'enfuir pour vivre librement en travaillant. Or par atavisme semblerait-il, chaque génération de ladite famille compte au moins une femme qui, non contente de sortir de la norme, a à cœur de se battre ouvertement pour ses convictions : les aïeules Francisca Clotilde ( « première femme à publier un roman dans l'Etat du Ceará (p.7) » ) et Barbara de Alencar ( abolitionniste et républicaine ), la tante Maria das Graças Nogueira de Alencar qui vient de se suicider, et Mariana, sa nièce et avocate à Rio. . certaines s'entraident autant qu'elles le peuvent face à la bêtise et à la cruauté masculines ; simulation orgasmique et prostitution morale sont évoquées comme chez Mariana qui n'hésite pas à coucher pour s'assurer les services d'un médecin éperdu, et perdu, bien qu'elle dise que « j'ai toujours trouvé que coucher avec un homme sans l'aimer est une épreuve humiliante. Nous allonger sous cet homme non désiré et recevoir des coups dans la partie la plus secrète de notre ventre… Et il insistera toujours pour nous donner un plaisir que nous ne prétendons pas avoir (p.174) » ; . les femmes sont opprimées par les hommes, dont aucun à part le commissaire Miltão ne fait l'objet d'un portrait flatteur : Maria décrit son père comme « faible » ; le jeune amour de sa vie Cid lutine aussi sa sœur Melba qu'il féconde ; sa nièce Mariana n'estime pas son mari qu'elle trompe par intérêt et non sans quelque trouble la première fois ; la sœur de celle-ci est mariée à un Alberto édifiant de suffisance et étriqué dans ses clichés ; policiers et politiques sont corrompus ; et les hommes sont veules en amour : « on lisait dans ses yeux qu'il était courageux. Mais peut-être se trompait-elle : les femmes, dans l'amour, sont les seules téméraires (p.148) » ; etc. . pour bonne mesure, outre mentionner l'activité des aïeules Francisca Clotilde et Barbara de Alencar, le rôle historique de la Brésilienne Anita Garibaldi est aussi évoquée ( eh oui, derrière les grands hommes il y a toujours de grandes femmes ignorées ) ; et sur ce thème de libération politique, les révolutions ne sont souvent que vent et grands mots : « à quoi cela sert-il que je lui dise que la démocratie a gagné sur plusieurs continents et que les pauvres peuvent avoir espoir, car les socialistes ont également gagné ? Pour les femmes, il n'y a ni libération ni victoire (p.215) » ; . la biologie féminine est inhabituellement très présente chez une femme écrivain : description de la fausse couche traumatique de Laurinha, évocation des accouchements secrets pour éviter l'opprobre, mention récurrente des règles et d'autres petits détails que la pudeur féminine tait généralement en public ( moins en privé ), tel celui-ci : « si elle se pinçait les cuisses, elle pouvait sentir rouler, comme de petites billes, les nodules de cellulite (p.84) »… Philippe CESSE © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°1 : 01.VI.04 * * *
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