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[169] HISTOIRE > [12] XVe siècle
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SEPULVEDA SCHUlZ Claudio - Les Sept Expéditions Ming de l'Amiral Zheng He
Les Sept Expéditions Ming de l'Amiral Zheng He
par SEPULVEDA SCHUlZ Claudio
 

2006 : 600e anniversaire. Un siècle avant Colomb, la Chine des Ming eut un illustre devancier en l’amiral Zheng He (1371–1435) dont les jonques géantes, cinq fois la taille de la caravelle Santa María, sillonnèrent les océans jusqu’au Moyen-Orient, l’Afrique, voire plus loin…

 






















Les quatre siècles ( du XIe au XVe ) de puissance maritime chinoise correspondent à l'époque de la grande jonque, témoins d'une continuité de traditions maritimes et de supériorité technique sur le Portugal et l'Espagne. Entre autres innovations :
1. des instruments de navigation comme la boussole et le compas ;
2. l'utilisation de plusieurs mâts dès le IIIe siècle ( l'Europe attendit le XVe pour les adopter ) ;
3. le bateau à aubes mille ans encore avant l'Europe ; et
4. le gouvernail-fenêtre, plus facile à manier, quelque 700 ans avant ( XXe siècle pour l'Europe ).
Mais avant, un peu d'histoire politique…


La Révolution Ming : Hongwu et Yongle

Le paysan Zhu Yuanzhang ( 1328 - 1398 ), à la tête de ses Turbans Rouges, chassa la dynastie mongole des Yuan ( 1279 - 1368 ) et devint le premier empereur Ming sous le nom de Hongwu ( règne : 1368 - 1398 ). Son accession au Mandat Céleste s'accompagna d'une politique volontariste pour rétablir le prestige et la sécurité de l'Empire hors des frontières. Les succès furent nombreux :

1. ralliement à la Chine de la dynastie coréenne des Yi, fondée en 1392 ;

2. expéditions en Asie Centrale ;

3. expéditions en Asie du Sud-Est, nécessitant la construction d'une grande flotte de haute mer, qui dut attendre le XVe siècle le temps de constituer un parc forestier suffisant à sa construction ;

4. dès son avènement, présence à la cour des Ming d'ambassades étrangères :
1369 : Japon, Corée, Champâ et Vietnam,
1370 : divers royaumes malais,
1371 : Siam et Cambodge,
1390 : plusieurs royaumes de la Côte de Coromandel
( corruption de Chola Mandalam ou Pays de Chola en Inde du Sud ).

Le retard de construction navale fut dû à la sévère déforestation en Chine lors des siècles précédents, sous les Song ( 960 - 1278 ) notamment, en raison des gigantesques besoins en bois nécessaires à la métallurgie et aux fours des industries de céramiques et porcelaines. Cela exigeait un effort de reboisement sans précédent, étonnant même avec les moyens techniques contemporains :

1. pas moins de 50 millions d'arbres ( palmiers, arbres à laques ) furent plantés en 1391 dans la région de Nanjing, la capitale Ming avant son transfert en 1421 à Beijing ; trois chantiers navals construits par Zheng He subsistent encore à Nanjing ;

2. en 1392, chaque famille colonisant la province de l'Anhui fut tenue de planter 200 mûriers, 200 jujubiers et autant de plaqueminiers ;

3. en 1394, cette obligation fut étendue à tout l'empire pour les mûriers et jujubiers, ce qui équivaut à environ un milliard d'arbres plantés rien que pendant l'ère Hongwu.
Celle-ci, au prix d'un immense effort collectif dont le Chine est coutumière ( tombeau impérial des Qin, creusement du Grand Canal, la Grande Muraille plusieurs fois reconstruite depuis le IIIe siècle avant notre ère, etc. ), établit la prospérité matérielle de l'Empire ainsi que sa puissance et son prestige à l'étranger.

Le troisième empereur, Yongle ( r. 1401 - 1424 ) : un des plus brillants règnes de la Chine, se retrouva ainsi bien armé pour l'étape suivante de l'expansion diplomatique et militaire au-delà de ses frontières :
1. cinq grandes expéditions victorieuses en 1410 contre les troupes mongoles, les ennemis séculaires de l'Empire ;
2. occupation musclée et concomitante de la Mandchourie et du Vietnam, pourtant distants de 5000 km ;
3. intense activité diplomatique vers la Transoxiane de Timur ( Tamerlan ), le Tibet et l'Inde grâce à l'eunuque Hou Xian ( les eunuques jouant un rôle croissant sous les Ming ) ;
4. et enfin intense activité diplomatique vers le Japon de Yoshimitsu : Yongle fut le seul empereur de toute l'histoire bimillénaire de la Chine auquel le revêche Japon reconnut la suzeraineté ( et encore, juste pour une partie de son règne )…


ZHENG He ( 1371 - 1435 )

C'est donc dans ces circonstances que s'inscrivent les grandes expéditions maritimes du début du XVe siècle. L'histoire insique que ces expéditions ne sont donc pas des événements ponctuels, mais une suite logique à la longue expérience maritime de l'Empire : des ambassades chinoises conduites par des eunuques parvinrent en 1403 à Java, Sumatra, Malacca et enfin Cochin. On pense que les ports de Guangzhou ( Canton ), Fuzhou et Quanzhou commerçaient dès le XIIIe siècle avec ces lointaines régions, un tel renouveau diplomatique s'expliquant mal autrement ; la volonté de donner à connaître la puissance et le rayonnement Ming peut difficilement justifier pareils investissements financier et humain vers des contrées aussi lointaines de surcroît.

Zheng He ( ou Cheng Ho ) naquit en 1371 à Kunming dans la lointaine province du Yunnan, d'un père hâdjdjî ayant fait son pèlerinage à la Mecque. Sa famille se réclamait à la fois parente d'un gouverneur mongol mandaté au Yunnan et descendante du roi Mohammed du royaume de Bukhara. Son nom d'origine était Ma Sanpao ( Ma étant la première syllabe de Mahomet ), mais il reçut celui de Zheng en 1404. Quand le Yunnan, dernier bastion mongol, repassa sous autorité Ming, le jeune Ma Ho fut capturé, castré et envoyé à l'armée. En 1390, au sein des troupes sous le commandement du Duc de Yan ( le futur empereur Yongle ), Ma Ho se distingua comme jeune officier, compétent à la guerre comme à la diplomatie, tout en se forgeant de solides amitiés à la Cour. Nommé à d'importants postes militaires, il mena sept expéditions maritimes sous les règnes Yongle et Xuande ( r. 1425 - 1435 ), suivant la tradition de commerce maritime pour satisfaire le goût chinois pour les épices et les aromates.

Les voyages de Zheng He impliquant échanges de cadeaux et exaltation des vertus et de la supériorité du Fils du Ciel ( l'empereur ), elles furent généralement pacifiques hormis quelques interventions ponctuelles, en singulier contraste avec les expéditions européennes des siècles suivants. Zheng He est enterré à Nanjing.


Résumé des Sept Expéditions maritimes

Chacune de ces expéditions comptait plusieurs dizaines de jonques géantes et plus de 20 000 hommes à bord. Les résultats semblent avoir répondu aux espérances engagées :
1. grand prestige de la Chine 'à l'international' ;
2. commerce par tribut accru avec toutes ces régions ;
3. renforcement des anciens courants de commerce ;
4. émigration chinoise vers le sous-continent asiatique.

. La première expédition ( 1405 - 1407 ) compta 62 vaisseaux et 27 800 officiers et hommes d'équipage. Elle dut intervenir dans une affaire de succession au trône au célèbre royaume javanais de Majapahit, ainsi qu'à Palembang à Sumatra pour régler un conflit entre le pouvoir autochtone et la colonie chinoise locale.
. Dans la deuxième expédition ( 1407 - 1409 ), Zheng He fit dresser des stèles proclamant la vassalité des royaumes de Calicut, Cochin et Ceylan à l'Empire Ming.
. Dans la quatrième expédition ( 1413 - 1415 ), les troupes de Zheng He durent encore intervenir dans des affaires intérieures de Sumatra. De là, une partie de sa flotte gagna directement la côte est de l'Afrique vers la Somalie actuelle, après quelque 6000 km de voyage sans escale. Une mission fut ensuite détachée à la Mecque et en Egypte. A son retour en 1415, elle ramenait des envoyés de plus de trente Etats du sud et du sud-est asiatiques, venus rendre hommage à l'empereur.
. La cinquième expédition ( 1417 - 1420 ) fut la plus longue de toutes et gagna le Golfe Persique, Ormuz et l'Afrique.
. La sixième expédition ( 1421 - 1422 ) ramena chez eux les envoyés étrangers encore stationnés en Chine.
. La septième expédition, sans doute la plus éblouissante, emporta quelques 27 500 marins vers l'Arabie.




















Un autre résultat positif des voyages de Zheng au Proche-Orient est qu'elles sont probablement à l'origine des deux ambassades de l'Egypte des Mamelouks à Nanjing. La puissance de sa flotte causa parallèlement la quasi disparition des pirates japonais qui infestaient encore les côtes chinoises au début de la dynastie. Maints indices laissent à penser que les Chinois auraient bien pu contourner le Cap de Bonne Espérance, à une centaine de kilomètres seulement au sud de leur dernier lieu de débarquement consigné en Terre africaine. On a retrouvé des tessons de céramiques chinoises à Grand Zimbabwe , ainsi qu'une tombe au Kenya, très différente de l'architecture locale et dont la forme rappelle celle des tombes chinoises.

Comme toutes les ambassades chinoises couronnées de succès à l'étranger, celles de Zheng He firent l'objet de nombreuses publications géographiques en leur temps, et vinrent enrichir les connaissances chinoises des océans et de l'outre-mer. Les très officielles Histoires dynastiques étaient visées par des Lettrés, des mandarins soucieux de la réputation immaculée de l'Empire au point de passer nombre de faits sous silence. Aussi, si les Histoires dynastiques n'en font pas état, c'est justement parce que ces expéditions furent officielles : en Chine, le pouvoir récrivait l'histoire à sa convenance, notamment à chaque nouveau règne, la nouvelle dynastie écrivant celle de la précédente. Enfin, notons que la fin de l'ère Xuande marqua aussi celle de la politique de prestige de la Chine, et le repli des Ming sur leur territoire sous la houlette des eunuques du Palais, désormais les véritables maîtres de l'Empire.

Les universitaires s'accordent généralement sur le choix judicieux de la nomination de ce musulman en tant que commandant en chef et ambassadeur impérial vers les pays d'Islam Sa reconduite à ces mêmes fonctions, par six fois au moins, donne à penser qu'il fut une personnalité remarquable, particulièrement bien imprégnée des connaissances de son temps. Son passage en Asie du Sud-Est laissa d'ailleurs une empreinte si vivace qu'il y fut divinisé : son culte survit encore de nos jours où il est vénéré sous le nom de Sanbao Miao, corruption de son titre officiel de Sanbao Taijian.

Ce qui frappe le regard occidental est d'abord le gigantisme de grandes jonques, dont il ne subsiste aujourd'hui que des fragments, cinq fois plus longues que les caravelles de Christophe Colomb à la fin du siècle… Deuxième certitude battue en brèche est la précédence des longs voyages par mer qu'on avait longtemps tenue pour un exploit européen. Marco Polo avait décrit la grande taille des vaisseaux chinois, mais ses concitoyens les tinrent toujours pour exagérées, jusqu'à la découverte en 1962 d'un énorme montant de gouvernail dans un vieux chantier naval Ming près de Nanjing, qui permit d'établir leurs dimensions extraordinaires. Des estimations modestes donnent aux plus grands d'entre eux 140 mètres de longueur au bas mot, ce qui en fait déjà et de loin les plus grands vaisseaux à cette époque…

En 1879, on découvrit à Port Darwin, au nord de l'Australie, une statuette chinoise enterrée à plus d'un mètre sous les racines d'un arbre banian âgé d'au moins deux siècles. Cela renforce les autres indices dans les récits aborigènes des Baijini ( Bai Jin = homme blanc en chinois ), une population qui aurait disposée d'une technologie avancée et d'une peau réputée plus claire que celle des Malais. Enfin, d'autres éléments laissent songeur : les publications chinoises du XVe siècle montreraient une connaissance des vents et courants d'ouest en est.de l'Océan Pacifique qu'on s'explique mal s'ils n'avaient pas eux-mêmes traversé l'Atlantique. Au Mexique, certaines cultures amérindiennes présentent de curieuses similitudes culturelles avec l'Asie orientale :
. statuettes aux visages plus chinois qu'amérindiens ;
. motifs décoratifs sur bâtiments ( grecques, Taotie / Tlaloc ) ;
. plans de ville carrés avec voies centrales comme dans les capitales impériales chinosies ;
. tambours ;
. méthodes de calcul ;
. emploi commun d'amulettes de jade ;
. légendes et cosmologie…

Pour l'instant, la prudence est de rigueur.


Bibliographie :

. Chine : Ciel et Terre - 5000 ans d'Inventions et de Découvertes ( 1988 ), catalogue de l'exposition aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire, Bruxelles : 16.IX.88-16.I.89, pp. 70-71 & 80-81.
. Encylopaedia Britannica, entrée à Cheng Ho, t.3 p.166 et t.12 p.877.
. GERNET Jacques ( 1990 ), Le Monde chinois, 3e édition, Armand Colin, pp.347-351.



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