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Unique tragédie de l'écrivain Cyrano de Paris (1619-1655) : les dissimulations entre Agrippine, Tibère, Séjan et Livilla contrastent avec ses comédies telle Le Pédant joué, dont le célèbre « que diable allais-tu faire dans cette galère ? » avait nourrit la fourberie d'un certain Molière... Le hasard fait que deux éditeurs sortent, à un an d'intervalle, deux ouvrages complémentaires sur l'intéressant personnage que fut l'écrivain Savinien Cyrano de Paris (1619-1655), et non de Bergerac comme tant le croient. Connu aussi pour ses Etats et Empires de la Lune et du Soleil, il montra un goût certain pour la physique comme en témoigne sa conception théorique de la Mongolfière avant la lettre, et se serait presque senti seul sans les sots qui s'en piquaient ( Scarron, entre autres ). Enfin, Cyrano avait toujours quelque bon mot, dont un certain « que diable allais-tu faire dans cette galère ? » que Molière trouva fort à son goût.
L'intéressante présentation L'athée, la politique et la mort : variations sur « de belles impiétés » par Jean-Charles Darmon donne d'amples précisions sur quelque soixante pages, et des extraits du témoignage de Henri Le Bret et des articles de Charles Nodier, Paul Lacroix et Théophile Gautier que le lecteur trouvera réunis en versions intégrales dans l'ouvrage Cyrano de Bergerac dans tous ses états ( éditions Anacharsis, 2004 ). Cette édition est suivie de trois autres textes courts de l'auteur : Contre les Sorciers, Contre les Frondeurs et une Histoire des oiseaux qui illustreront mieux la palette de sa plume. Une importante bibliographie sur Cyrano de Bergerac clôt l'ensemble de l'ouvrage.
La Mort d'Agrippine
Au XVIIe siècle, le grand théâtre qu'était la tragédie devait puiser dans l'Antiquité romaine ou hellénistique, dans leurs acceptions larges et dont Racine est sans doute le parangon. Cette pièce figure entre autres, Agrippine, la veuve de Germanicus ( mort au combat contre les Barbares dans ce qui deviendra la Germanie ), Tibère et sa bru Livilla ( sœur dudit Germinacus ), et Séjan le sinistre favori de l'empereur qu'il réussit à éloigner un temps à Capri.
La lecture de La Mort d'Agrippine, seule tragédie de Cyrano de Bergerac, montre une aisance des répliques et une qualité dans la progression de l'intrigue qui la rangent parmi les bonnes pièces de l'époque. Mais contrairement à ses homologues, elle choqua par son emploi du mot hostie dans « Frappons ! Voilà l'hostie » : voilà Cyrano frappé d'hérésie, le commun ayant vu une attaque à la sainte eucharistie… Or hostie désigne aussi une victime offerte au sacrifice, de même étymologie qu'otage ( anglais hostage, du latin hostia ). Naturellement, on peut parier que l'écrivain l'écrivit à dessein, car il était coutumier des jeux de mots, comme cet autre vers de la même pièce : « Dessous le sceau d'hymen je t'engage ma foi » ( cf. infra )…
La pièce déplut aussi par son art de la feinte, car ses enchères successives à la traîtrise sont un éloge à la félonie, à la tromperie impunies dont le titre est lui-même un exemple. Pour ce faire, Cyrano plaque sur Agrippine le même portrait que Tacite fit de Tibère, « le tyran dissimulateur par excellence, se faisant un point d'honneur de poursuivre de sa haine qui le perçait à jour ( Présentation p.XXXIII, en note ) ». C'est ainsi que dans cette pièce, Tibère et Agrippine s'épient en fins connaisseurs, chacun à tour de rôle :
. Agrippine, à Tibère, à qui elle fait ensuite des reproches :
Pour paraître innocente, il faut être coupable : D'une prompte réplique on est bien plus capable, Parce que l'on apporte au complot déclaré Contre l'accusateur un esprit préparé ( Acte IV:2:1033-1036 ) […] Tu respectes mon père en détruisant sa race Tu lui bâtis un temple, et consacrant ce lieu, Tu n'y fais immoler que les parents du dieu ( Acte IV:2:1086-1088 )
. Agrippine, à Séjan, en parlant de feu son époux Germanicus :
Non, sa veuve à son gré te fera son époux, Tu seras son rival sans qu'il en soit jaloux ; Il joindra de son nom la force à ton audace, Pourvu qu'en le vengeant tu mérites sa place. A ces conditions que je passe avec toi, Dessous le sceau d'hymen je t'engage ma foi ( Acte IV:3:1223-1227 )
Curieusement, les noms ont tous été francisés comme le veut la tradition, à l'exception de Séjanus, orthographié avec l'accent. C'est oublier que Séjan, après neutraliser la famille impériale en détenant Drusus le fils de Tibère et les deux d'Agrippine, convainquit l'empereur de se retirer à Capri où il vécut dans le faste et les délices au point que les romains l'affublaient volontiers de Biberius ( le saoulard, cf. boire et biberon ). Autre détail, le petit emprunt ( pour tous ceux qu'on a ponctionnés chez lui ) de Cyrano à Corneille :
Périsse l'Univers pourvu que je me venge ! ( La Mort d'Aggripine, Acte IV:3:1214 )
qui résume le tempérament de l'héroïne, mais qui appartient à une autre pièce, Rodogune, reine des Parthes :
Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge ! ( Rodogune, Acte V:1:1532 )
La Mort d'Agrippine est en fait très plaisante à lire, et on prendra grand plaisir à en tourner et caresser les pages en papier vélin… Nicolas VAILLANT © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°23 : 01.XI.05 * * *
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