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Mouches, poésie et curiosité universelle : tels sont les ingrédients de ce curieux mélange. Chacun de ces brillants essais est précédé d'une citation poétique sur les mouches, car ces messagères du destin sont censées fournir le fil conducteur de ce recueil hétéroclite. Brillant. Qu'une mouche se pose sur le nez du pape est plus probable que l'inverse. Cette sage remarque de Monterroso donne le ton du recueil, qui traite successivement des mouches, du mouvement perpétuel, de la fuite des cerveaux, des bénéfices et maléfices de Jorge Luís Borges, de la fécondité littéraire, des palindromes, de maris jaloux, de primates qui écrivent, de comment se débarrasser de ses livres, des bonnes, de la solennité, de la vie en commun, et de bien d'autres choses.
Cet univers semble uni par une forme assez subtile de méditation : trois pages esquissent un roman, douze lignes tranchent de la condition du grand écrivain, et selon un fragment métaphysique de l'ouvrage, le monde est parfait et néanmoins confus car il n'a pas encore été créé. Cela expliquerai beaucoup de choses : si on admet que le monde n'est qu'une préfiguration onirique de ce qu'il sera, ou ne sera pas, alors certes tout peut arriver comme dans une nouvelle de Borges. On peut ainsi tout croire ou ne rien croire du tout, voire alterner ces deux postures.
Les contingences restent cependant astreignantes. Ainsi, à force de se procurer des livres, tout intellectuel se retrouve confronté au besoin d'en évacuer périodiquement quelques dizaines de son logement. Supposons qu'il faille en éliminer cinq cents : il faut trouver des amis qui acceptent chacun d'en installer un certain nombre dans leur propres rayonnages. Or, au bout du compte, seule une vingtaine de livres trouvent preneur ( vous ne vous en déferiez pas sinon ), Et encore, sur ce nombre, une partie retrouve son domicile par la poste. Ce problème, simple en apparence, est révèle insoluble en définitive.
De ce fait, l'Homme est-il un animal ridicule ? Il le devient souvent par son acharnement à vouloir jouer solennellement un rôle : poète officiel, commentateur, employé modèle, etc. Voilà pourquoi il lui faut prendre exemple sur les mouches, qui ne sont ni trop sérieuses ni trop désinvoltes. De plus, elles mangent de grand appétit et leurs copulations sont exemplaires. Et si elles sont prises dans une bouteille, elles recourent à la pensée de Ludwig Wittgenstein pour en sortir.
Jean Jaurès affirme d'ailleurs que les grondements de haine que s'adressent les hommes les uns aux autres sont autant de bourdonnements de mouches les empêchant de percevoir la profonde et divine voix de l'univers. A l'inverse, Marcel Proust dit que le concert des mouches estivales est notre plus ancienne musique de chambre, là où Guillaume Apollinaire à son tour estime que leur formation musicale a lieu en Norvège. D'innombrables auteurs sont ainsi convoqués pour souligner l'importance de ces noires compagnes.
Ce collage de citations sur les mouches est partie intégrante du recueil, qui peut être lui-même vu comme un ingénieux assemblage de constituants soigneusement fignolés et ajustés les uns aux autres. Qu'on les examine au hasard, ou dans l'ordre où ils se présentent, c'est un émerveillement comparable à celui qu'on éprouve devant un beau jouet mécanique. Voilà donc un livre à savourer joyeusement, avec ou sans la compagnie des mouches. Jean-Baptiste BERTHELIN © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°16 : 16.II.05 * * *
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