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Un des premiers témoignages européens sur l’Afrique Noire : concis, factuel et vivant, le jeune Alvise consigna une foule d’impressions et observations de grande valeur historique et ethnologique. Si les Portugais n’en sortent pas grandis, leur volonté d’exploration est à saluer. En ce milieu de XVe siècle, le Portugal avait déjà force postes sur la côte africaine, pour commercer avec les autochtones ancêtres des berbères et, plus au sud, des Noirs actuels. Ca’ da Mosto, patricien vénitien en quête d’enrichissement personnel ( il en parle à plusieurs reprises ) n’avait pas trente ans quand il s’embarqua dans sa première expédition, par fruit du hasard, pour longer les côtes africaines jusqu’en Guinée, au sud de laquelle tout était encore terra incognita. Il s’était retrouvé au bon moment au milieu des bonnes personnes, rencontrant l’infant dom Henrique au cours d’une escale involontaire au Portugal. Il serait même le premier ‘découvreur’ européens des îles du Cap Vert, bien que cela lui soit contesté par d’autres.
Grand observateur et curieux de tout, ses deux récits des expéditions de 1455 et 1456 sont instructives, comme lorsqu’il parle de la dépression du marché de l’or et du sel suite à une intervention indirecte des Portugais. L’auteur s’émerveille de la diversité de la nature, flore et faune africaines, et oiseaux comme mammifères qu’il goûta volontiers : « dans ces lieux sablonneux, on trouve également quantité de lions, léopards et autruches. J’ai eu l’occasion de goûter les œufs de ces dernières et ils m’ont paru excellents (p.41) ». La chair d’éléphant lui sembla également délicieuse, animal dont il verra une scène de chasse lors de son second voyage : « les Noirs se cachent derrière des arbres touffus et tirent leurs flèches ou leurs épieux empoisonnés sur les éléphants. Ils s’élancent d’un arbre à l’autre, de sorte que l’éléphant qui est trop lourd est blessé avant même d’avoir pu se retourner et il est assailli par tant de Noirs qu’il ne peut se défendre. Certes, sans ces arbres, il n’en est pas un qui oserait d’approcher de lui, parce qu’aucun homme ne court si vite qu’un éléphant ne puisse le rattraper au pas, qu’il a très grand proportionnellement à sa taille (p.109) ».
Ethnologue avant la lettre
Ce sont surtout ses détails sur les peuples qu’il rencontra ou côtoya qui confèrent au présent volume ( étayé d’un bon appareil critique ) une incomparable valeur humaniste. Son ouverture d’esprit ne manque pas de noter les qualités et défauts des peuplades rencontrées, en dépit de certains clichés et partis pris, tels ces « idolâtres » comme ils les appelle : « chose admirable : en deçà du fleuve, les hommes sont tous très noirs, grands, vigoureux et bien faits. La terre y est fertile, elle regorge d’arbres très élevés et de fruits de toutes sortes qui nous sont inconnus (p.53) ». Ou encore, « parmi les peuples qui habitent près du fleuve ou à proximité de la mer, certains ont des zopoli, à savoir des almadies, creusées dans un tronc d’arbre, les plus grandes desquelles peuvent porter jusqu’à trois ou quatre personnes et tantôt ils vont pêcher, tantôt ils traversent le fleuve et vont au village en remontant le fleuve sur ces almadies. Au reste vous devez savoir que ce sont les meilleurs nageurs qui soient au monde, ce dont j’ai pu juger par moi-même (pp.60-61) ».
En tant qu’homme, il s’est naturellement aussi intéressé aux femmes, tant comme esthète que comme observateur : « ils aiment également que leurs femmes soient grasses et qu’elles aient de gros seins. Quand elles atteignent l’âge de dix-sept ou dix-huit ans, celles-ci les serrent très fort au moyen d’une corde et elles tirent chaque jour de manière à ce qu’ils pendent vers le bas ; après leur premier enfant, ils deviennent très longs et font peine à voir (p.44) ». Il poursuit plus loin : « les femmes de ce pays sont très nettes de leur personne, car elles se lavent le corps entièrement quatre à cinq fois par jour et les hommes font de même. Cependant ils mangent fort salement et n’ont guère de manières. Quand ils ne savent pas, ce sont des gens simples et rustres ; quand ils savent, ils n’en savent pas moins que nous. Ils sont fort bavards, et n’en finissent jamais de parler ; au reste, ils sont fieffés menteurs et grands trompeurs. Autrement, ils sont hospitaliers et ne laisseront pas passer un étranger par chez eux, sans lui donner le gîte ou la nourriture et cela sans rien demander en échange (p.59) ».
Traite des Esclaves
Notons aussi son remarquable témoignage sur les Guanches, les anciens habitants des îles Canaries où les caravelles espagnoles et portugaises faisaient escales et avaient déjà conquis les îles les moins peuplées pour s’y installer : « les habitants des quatre îles chrétiennes [ Fuerteventura, Gomera, Hierro, Lanzarote ] ont coutume de débarquer la nuit par surprise et d’assaillir les Canariens idolâtres et d’enlever des hommes et des femmes qu’ils envoient ensuite en Espagne pour les vendre comme esclaves. Il arrive aussi que des Blancs soient faits prisonniers. Dans ce cas, les Canariens ne les mettent pas à mort, mais leur font tuer, écorcher et dépecer les chèvres, car ils tiennent le métier de boucher pour très vil et humiliant et le leur font faire jusqu’à ce qu’ils puissent se racheter de quelque manière (p.37) » : pour plus de détails, voir l’article Guanches de Ténériffe et Pyramides de Güímar .
Passé les Canaries, les Portugais poursuivent leurs vols, viols ( dont rien n’est dit ici ) et enlèvements. L’île d’Arguin est ainsi un maillon important de leur approvisionnement en esclaves : les locaux « achètent, vendent et traitent avec les Arabes qui font commerce sur la côte de différents produits comme draps, toiles, argents, alchizels, tapis, gonelles et d’autres choses encore, et surtout du froment, car ils sont toujours affamés. En échange, les Arabes leur donnent des esclaves qu’ils amènent des terres des Noirs et aussi de l’or en poudre ; ainsi ce seigneur fait-il présentement construire un château sur cette île de manière à assurer et établir à perpétuité ce trafic […] cette ville d’Arguin fournit chaque année au Portugal entre 800 et 1000 esclaves. Du reste, il faut dire que ce trafic est récent, puisque auparavant les caravelles portugaises avaient coutume de se rendre armées dans ce golfe et de débarquer le plus souvent nuitamment, prenant les villages de pêcheurs par surprise et courant les terres pour capturer des Arabes, hommes et femmes, puis les emmener au Portugal pour les vendre. L’on faisait de même sur toute la côte du cap Blanc et plus loin encore jusqu’au fleuve de Sénégal, lequel fleuve est très grand et sépare le peuple dit des Azenègues du premier royaume des Noirs […] les Portugais enlèvent quantité d’hommes et de femmes qu’ils envoient vendre comme esclaves au Portugal. Ils en ont vendu beaucoup, car ces Azenègues sont de meilleurs esclaves que les Noirs (pp.42-43) ».
Naturellement, ces activités inhumaines alimentent leur réputation défavorablement, au point que les Noirs au bout de leur périple, « tenaient pour sûr que nous, chrétiens, mangions de la chair humaine et que nous achetions des Noirs pour les dévorer ; aussi ne voulaient-ils de notre accointance pour rien au monde et souhaitaient plutôt notre mort (p.92) ». La seconde expédition dut s’en retourner face à la menace de mutinerie des matelots, las du voyage et effrayés par l’inconnu : aucun de leurs interprètes ne parvenaient à communiquer avec ces Noirs plus au Sud…
Claudio SEPULVEDA SCHULZ © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°25 : 16.III.06 * * *
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