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 | BRUCKNER Pascal | | La Tyrannie de la Pénitence | | Essai sur le masochisme occidental | | [27] Grasset
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259 pages - 16,90 € ISBN 10: 2-246-64161-6
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| Texte | Iconographie | Pertinence | Objet | Informatif/Intéressant
Pagination > 450 p.
Historicisant
Universitaire
Appareil critique
| Cartes
Dessins / Croquis
Photos / Reproductions
Quadrichromie
Griffe originale
| Concision
Cohérence
Esprit / Génie
Pluridisciplinaire
Sujet original
| Cartonné / Relié
Grand format
Papier spécial
Maquette / Typographie
Autres / Cachet
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Comme les Allemands qui refusent de s’autoflageller pour les crimes commis par les Nazis qu’ils n’ont d’ailleurs pas connus, Pascal Bruckner, visiblement excédé, prend à partie la pénitence occidentale pour les excès de ses prédécesseurs. Un essai bancal et peu convainquant. Fidèle au livre, la quatrième de couverture en donne le ton : « le monde entier nous hait et nous le méritons bien : telle est la conviction d’une majorité d’Européens et a fortiori de Français. Depuis 1945, notre continent est habité par les tourments de la repentance. Ressassant ses abominations passées, les guerres incessantes, les persécutions religieuses, l’esclavage, le fascisme, le communisme, il ne voit dans sa longue histoire qu’une continuité de tueries qui ont abouti à deux conflits mondiaux, autant dire à un suicide enthousiaste. A ce sentiment de culpabilité, une élite intellectuelle et politique donne ses lettres de noblesse, appointée à l’entretien du remords comme jadis les gardien de feu ».
Or c’est là faire dans l’amalgame pseudo-intellectuel… Car s’il est vrai que les deux guerres mondiales ont été générées en Occident, avec plusieurs dizaines de millions de victimes, c’est encore l’Occident qui depuis ces derniers siècles exporte les guerres : jadis pour l’Inquisition ou pour s’approprier les nouveaux continents tout en exterminant les civilisations parallèles, hier pour la traite des Noirs et l’exploitation de la main d’œuvre étrangère, aujourd’hui pour défendre ses approvisionnements énergétiques, avec là encore autant de dizaines de millions de victimes, voire davantage. Or pour la cohérence entre enseignement de l’histoire et devoir de mémoire, à moins de considérer la centaine de millions de morts que l’Occident a sur la conscience comme de simples dommages collatéraux, un minimum de pénitence semble de mise pour cette abomination.
Une Soupe sans Consistance
J’ignorais cependant que l’Occident avait pareil sentiment de culpabilité. Les aveux du général Aussaresses ont été dénoncés, bien que les miliciens chiliens se soient ensuite inspirés des méthodes françaises que les militaires américains semblent avoir repris à leur compte dans certains camps irakiens. En outre, le peuple occidental se soucie en général peu de l’étranger, si ce n’est parfois en France pour l’en chasser. Cette pénitence sera donc le fait de cette intelligentsia que Pascal Bruckner côtoie, soit une fraction infime de la population, de quoi assurer que la souris accouche d’une montagne. De fait, ce livre est une suite de ‘coups de gueule’ dont on comprend mal l’origine ; le monde loue davantage l’Occident qu’il ne le dénigre, comme celui-ci ne manque pas d’en faire étalage : code Napoléonien, cartésianisme, industrialisation, Nations Unies, conquête de l’espace et de la lune, informatique, Airbus, TGV, Mercedes-Benz, produits de luxe, philosophie, littérature, musées, diplomatie…
Car c’est un fait : malgré ses crimes, l’Occident n’est nulle part vraiment haï, sauf peut-être encore quelques Allemands en Israël, quelques Français au Vietnam, et quelques Anglo-saxons au Moyen-Orient, mais on ne peut pas dire que les intéressés aient mis les bouchées doubles pour se dédouaner. A bien y regarder donc, l’auteur semble avoir pris la boussole à l’envers. Pire, il ne s’agit même pas d’un essai, mais d’une suite de thèmes et de citations pour illustrer une argumentation absente. Les principaux ténors de la politique française sont ainsi cités autant que les membres les plus éminents de l’actuelle nébuleuse intellectuelle : Jean Baudrillard, Pascal Boniface, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Marc Ferro, Serge Latouche, Lévi-Strauss, Emmanuel Lévinas, Edgard Morin. Pour un essai sur l’ensemble de l’Occident, voilà une sélection singulièrement biaisée vers la francophonie…
La Tyrannie de l’Intellectualisme français
A cela, Pascal Bruckner ajoute des arguments percutants : « voyez notre monnaie commune. Que représentent les billets de 10, 20, 50, 100 ? Des arches, des ponts, des portes, comme si notre continent n’était qu’un lieu de transit, une salle des pas perdus, une main tendue au reste de la planète. Gommées, les figures de Shakespeare, Cervantès, Rembrandt, Vinci, Goethe, Dante, Pascal, Voltaire. C’est que tous ces hommes, ces DWEM (Dead White European Males, ces hommes blancs morts, selon la terminologie en usage sur certains campus) sont suspects, encore entachés de préjugés que notre modernité triomphante a balayés (p.112) ». Non, ces poids lourds n’ont pas été balayés, puisque ce sont toujours eux qui sont cités, aux dépens de la quantité d’esprits plus pénétrants dont le public ne soupçonne même pas l’existence. Sans doute sont-ils un peu moins présents aujourd’hui, comme le sont tous les hommes après un certain temps : car avant eux, il y en a eu bien d’autres, déjà parfaitement oubliés. Quant aux motifs sur les billets qui défendent l’idée d’une Europe intégrée ( que ces grands hommes avaient d’ailleurs défendue en leur temps et à leur manière, la plupart ayant sillonné l’Europe bien avant qu’on fît ces ponts ), on peut comprendre la déception des patriotes français qui auraient aimé y replacer Pascal, Marie Curie ou Saint-Exupéry. Mais comme ‘nos partenaires européens’ ayant chacun autant de candidats aussi valables, avec seulement une poignée de billets comme support, il fallait bien recourir à une autre iconographie pour ménager les susceptibilités nationales. Alors Pascal Bruckner, qui porte le nom symbolique d’un pont entre la France et l’Allemagne, aurait-il vraiment préféré une balkanisation culturelle à l’idée d’une Europe libre sans frontières ?
Et dans ce soi-disant essai, court du reste, l’auteur brosse large et apostrophe (très) brièvement toutes les disciplines sociales, au détour d’une page ici, là d’un paragraphe, psychanalyse freudienne incluse. Certes, de grandes vérités sont rappelées, comme celle d’une France suivant les Etats-Unis avec toujours un temps de retard ( chapitre VIII ), ce en quoi on ne peut lui donner tort : « l’Amérique commence en général par commettre des erreurs, parfois criminelles, puis elles les corrige. L’Europe ne fait aucune faute parce qu’elle ne tente rien. Chez elle la prudence n’est plus cet art de se diriger dans une histoire incertaine que défendaient les Anciens mais la fin ultime de l’action politique (p.226) ». Mais conclure ensuite qu’ « on déteste l’Amérique parce qu’elle compte. On lui préfère l’Europe parce qu’elle ne représente ni menace ni enjeu. La répulsion constitue un hommage indirect, l’aménité un quasi-mépris (p.226) », c’est avoir une vision simpliste de la Realpolitik et une grave méconnaisse des comportements humains.
Aussi en refermant le livre peut-on difficilement se défaire de l’idée que l’auteur a surtout aimé s’écouter pérorer sur sa lecture de l’Histoire. Comme Jean-François Billeter qui s’est insurgé contre François Jullien, il convient de dénoncer cette tyrannie de l’intellectualisme qu’apprécient tant les essayistes francophones. Et il n’aura sans doute échappé à l’esprit chagrin de l’auteur que par sa posture, il nourrit lui-même ce supposé masochisme occidental qu’il dénonce, hélas sans convaincre pour le transformer. Le néophyte pourra cependant puiser dans ce catalogue de références et de citations moult voies à explorer. Par exemple, chaque chapitre comporte en exergue quelque petite phrase qu’on peut mémoriser, telle celle de l’ancien champion de boxe Larry Holmes ( à chacun ses références pour étayer un essai sérieux ) : « c’est dur d’être noir. Vous n’avez jamais été noir ? Je l’étais autrefois quand j’étais pauvre (p.161) »… Nicolas VAILLANT © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°30 : 03.XI.06 * * *
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