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Double coffret. Le premier livre rassemble trois œuvres inspirées du philosophe et écrivain Jacques Garelli pour repenser l’homme et le poème ! En ces temps où dominent l’utilitarisme et l’immédiateté, la lecture de ces morceaux littéraires est salutaire… Immersion. Dans Variété, Paul Valéry écrivait sur la poésie de Mallarmé : « il avait compris de fort bonne heure que le Fait poétique par excellence n’est autre que le Langage même ». Jacques Garelli l’a aussi compris.
A partir du romantisme, la poésie cesse en effet de chercher son but ailleurs qu’en elle-même : elle se distingue alors de la prose non parce qu’elle dit les choses mieux ou autrement, mais parce qu’elle dit davantage. On pourrait penser que le philosophe Jacques Garelli a choisi de mettre sa pensée en poésie par ce qu’il pourrait en dire avec elle. Ce recueil ternaire, ( composé de Brèches, Les dépossessions et Lieux précaires ) développe une vision renouvelée du monde qui nous entoure, de la création artistique, et de l’être de l’homme. « Le poème fait voir le monde parce qu’il est lui-même un monde qui se fait voir » écrit-il : la poésie est pour lui une forme du langage qui suscite chez le lecteur un devoir de faire fonctionner différemment sa perception artistique. Et cela, en somme, est un véritable monde.
Penser la poésie
Octavio Paz était déjà revenu sur cette vocation métaphysique de la poésie : « la parole est l’homme même ». Comme quelques autres attributs, elle la différencie des animaux qu’on tient généralement capables de ne communiquer qu’utilitairement. En affichant la pratique du langage dans un but autre que l’utilité, c’est-à-dire en poésie, l’homme met en avant son être. C’est parce qu’elle s’arrache de l’usage traditionnel des mots que la poésie permet à l’homme de développer cette faculté qui lui est propre, au-delà des seuls mots : le pouvoir d’évocation, de faire ressentir.
Jacques Garelli donne donc à ressentir. Et il unit sa poésie à une réflexion métaphysique centrée sur l’expression créatrice quand dans Brèches, par exemple, il consacre un poème à l’inspiration. Le narrateur y décrit le monde qui l’entoure, un paysage commun : le vert de la campagne, où survient l’inspiration représentée par l’allégorie de Dieu, rejoignant ainsi le motif antique de l’aède inspiré des dieux. Ce n’est plus alors une description de la nature que développe le poème, mais la nature elle-même telle que traduite par les mots du Poète. Par Garelli, cela donne : « aussi puis-je l’affirmer, chaste, vous le dire : Je suis fol amoureux des cheveux de Dieu. Est-ce une tare ? ou l’amour romanesque dans l’oublie d’un creux ? […] Eclatez, les mots ! En grappes, en grippe, à crans arides, à cris d’arrêt (p.26-27) » !
L’auteur consacre une large part de ses poèmes, courts ou en prose, rythmés ou non, à la création. Son écriture enveloppe de son verbe et extirpe le lecteur de son sommeil, en aiguisant ses sens et capacités de lecture. Il serait vain de chercher signification unique à ces poèmes, chaque lecteur est libre d’y lire, à son niveau, qui une réflexion sur le monde, qui des jeux de langage. Mais constante est la réflexion sur l’originalité de la création poétique comme exemple de ce qui fait l’homme : « ouvrons l’écluse ! Et c’est l’avalanche au creux du poème ; les blocs incrustés d’où surgit un sens, l’odeur d’une langue à demi sauvage, comme on vomit ou l’on s’étrangle (p.29) »…
Ainsi peut-on lire Pour Mémoire (p.48), une histoire du christianisme comme un résumé poétique ; « l’envers troué de la nuit des rois » peut ainsi apparaître comme la crucifixion du Christ, « l’irréparable rire des saints devant la tristesse de Dieu » rappeler la mort qui fonda le christianisme, par le sacrifice de celui qui se disait fils de Dieu, et le rire qui s’ensuivit de ceux se sachant condamnés mais qui avaient dépassé la peur. Les haines attentives peuvent quant à elles représenter les malheurs qui entourèrent l’histoire du christianisme conquérant du Moyen Age. J’ai souhaité lire ce poème ainsi, mais ce n’est là qu’un exemple de recherche de sens à une poésie qui en contient tant : libre à chacun de lire autrement.
Penser l’Homme
Chez Jacques Garelli, tout devient prétexte à poésie : une vitre, un coquillage, un oursin. Pour poser la question de la lutte de la poésie contre la mort, il joue sur le double sens du mot « faux (p.54) » : dire la vie permet d’y trouver un sens. Quand il insiste sur la tragédie de la condition humaine, il met en scène « une femme très petite qui pleure sur la neige la perte immense d’un caillou (p.95) ». Ses trois recueils regorgent de tournures recherchées, de cent mille usages de la langue poétique ( rimes, rythmes ternaires, prose poétique ), fuyant un seul sens limpide : « écrivain aux sens limpides, reconnais : Cent milliers d’heures sur ton papier vide pour cent mille prunelles de cent mille crucifiés (p.98) » !
Brèche développe plutôt des conditions humaines. Les Dépossessions se tournent vers la dessaisie que l’homme doit opérer pour développer un nouveau sens de perception artistique. Lieux précaires sont ces endroits où se situe le Poète quand il veut créer. Dans chacun de ses poèmes, l’auteur développe une situation de l’homme qui nous amène à la réflexion. Mais il le fait poétiquement, dans ce rapprochement physique des mots fait aux dépens de leur propriété de se consommer en un sens défini. Pour lire Garelli, il faut être soi-même inspiré, lâcher son lien à la lucidité raisonnante pour se laisser aller à la poésie et accepter – oui, accepter – de lire que « nous n’avons au fond qu’à être là ( Rilke, cité en exergue de Lieux précaires ) ».
Un auteur essentiel
Cette édition présente, en coffret, un second volume rassemblant les études de quinze philosophes de France, des Etats-Unis et d’Amérique latine sur l’œuvre de Garelli. Essentielles sont les réponses du poète philosophe aux deux questions de Kostas Axelos : « Quel est le rapport entre pensée et poésie ? » et « Quelle est la tâche de la phénoménologie ? ». Et le lecteur d’y trouver une citation de Heidegger : « Entre elles deux, pensée et poésie, règne une parenté plus profondément retirée, parce que toutes deux s’ordonnent au service du langage et se prodiguent en lui ( Penser le poème, p.192 ) ».
En refermant ce double livre, reste une question sûrement sans réponse ( sans doute pour le meilleur ) : quelle force guide la création de Garelli ? L’inspiration ? ou le travail ? Les deux assurément. Il est temps de lire les œuvres de Jacques Garelli, d’y trouver matière à éveiller nos sens, de repenser notre rapport au monde, surtout par ces temps obscurs. Grand temps. Olivier STROH © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°35 : 26.XI.07 * * *
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