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ARRIAZA Bernardo - Les Momies Chinchorro
Les Momies Chinchorro
Bernardo ARRIAZA
 
 

Entretien. Les momies du Pérou et Chili anciens précèdent les momies égyptiennes de quelque 2000 ans. Le docteur Bernardo Arriaza, spécialiste mondialement reconnu, nous en dresse une typologie approfondie, avec quelques compléments ethnologiques.

 

English version


 

Dr Bernardo Arriaza est professeur associé d'anthropologie physique à l'Université du Nevada à Las Vegas ( UNLV ). Il est également chercheur assistant à l'Université de Tarapacá, à Arica au Chili. Il obtint son doctorat de l'Université d'Arizona, et conduit en 1992-93 des recherches post-doctorales au Smithsonian Institution, sur l'arthrite préhistorique. En 1995, il publia un livre, Beyond Death, The Chinchorro Mummies of Ancient Chile ( Smithsonian Press ) et depuis, des dizaines d'articles dans des revues scientifiques. Il a aussi été conseiller scientifique aux chaînes Discovery Channel et National Geographic pour divers documentaires. Ses principaux centres d'intérêt sont la paléopathologie et la bioarchéologie, deux domaines qui aident à reconstruire la santé des anciennes cultures andines. A l'UNLV, il a obtenu diverses distinctions, dont Outstanding Faculty Member (1996), le William Morris Award for Excellence in Scholarship (1996) et le Barrick Scholar Award (1999), année où la ville d'Arica lui décerna sa Médaille pour Mérite Professionel.


ArtsLivres : En quoi les momies Chinchorro sont-elles spéciales ?

Bernardo ARRIAZA : Les momies Chinchorro sont spéciales sur plusieurs plans. Les plus anciennes momies artificielles datent de 7000 ans, ce qui représente le premier cas de préservation intentionnelle des morts connue à ce jour dans le monde. Leur importance scientifique ne se limite pas à leur grand âge : dans mon livre Beyond Death, j'explique que l'importance réelle de ces anciennes et sophistiquées pratiques mortuaires est qu'elles contredisent singulièrement nos idées préconçues d'un simple mode de vie de ces sociétés de chasseurs-cueilleurs, y compris de simplistes organisation socio-politique et conception du monde, soi-disant. Les momies Chinchorro sont aussi uniques par leur savoir-faire artistique : les corps furent transformés en sortes de statuettes, avec des colorants rouge vif ou noir brillant. Enfin, la très longue fascination ( environ 3000 ans ) des Chinchorros pour les morts est en elle-même surprenante.

Les momies Chinchorro furent pour la première fois scientifiquement décrites en 1917 par Max Uhle, mais ne vinrent sur l'avant-scène qu'au milieu des années 1980 : comment expliquer ce silence puis leur soudaine célébrité ?

D'abord, les Chinchorros ne développèrent pas de bâtiments ni de cités, et les artefacts culturels trouvés étaient minimes. Les gens, archéologues compris, faisaient plus attention aux objets comme les céramiques et l'architecture monumentale des anciennes sociétés. Mais les paradigmes de l'archéologie ont évolué vers une plus grande compréhension des processus évolutifs et la reconstruction de ces mondes. De récentes datations au radiocarbone confirment que certaines momies Chinchorro ont bien plus de 7000 ans : l'incroyable découverte de centaines d'entre elles en 1983 confortèrent notre focalisation de les traiter en tant qu'œuvres artistiques et non plus seulement comme des objets scientifiques.

D'après l'archéologie et les techniques modernes, que peut-on déduire du peuple Chinchorro ? Qui étaient-ils et d'où auraient-ils pu venir ?

Les archives archéologiques et les datations au radiocarbone indiquent que les pratiques de momification Chinchorro furent un phénomène local, développées dans la région d'Arica au nord du Chili. Nous savons que l'alimentation des Chinchorros dépendait beaucoup de la mer. Leur origine biologique est incertaine, mais les populations fondatrices émigrèrent soit des côtes du sud péruvien, soit des hautes terres du Pérou et du Chili actuels.

Comment décririez-vous leurs modes de vie ( nutrition, population ) et santé ( maladies, morbidité ) ?

Les Chinchorros ressemblent à d'autres anciennes populations de cueilleurs, avec des dents lourdement usées, des corps et muscles forts, et de hauts taux de mortalité infantile. Ils souffraient d'irritations chroniques de l'ouïe et de déficience acoustique, probablement dues à la pêche continue dans les eaux froides de l'Océan Pacifique. Ils souffraient également d'infections parasitaires, dues à une mauvaise cuisson des poissons et des lions de mer. Avec ma collègue Vivien Standen de l'Université de Tarapacá, nous avons déterminé qu'ils souffraient aussi d'infections chroniques de la jambe, une sorte de tréponématose diagnostiquée par radiologie et l'examen de pathologies du squelette.

Ils connaissaient aussi des fractures de la face et des bras : nous voyons plus de violence que prévue et des conflits interpersonnels. Les hommes Chinchorro guérissaient les fractures crâniennes et les nez cassés, probablement dus à des conflits interpersonnels ou à des rixes avec les poings. Certaines femmes présentent des fractures ressoudées à l'avant-bras : lever le bras pour contrer un coup à la tête peut certainement produire une fracture d'esquive. La vie était loin d'être un paradis.

Que sait-on de leur technologie ?

Leur technologie était axée sur la pêche, le recueil de plantes le long d'embouchures, et la chasse d'oiseaux sauvages et de mammifères marins. Ils fabriquaient des crochets de pêche à partir de coquillages, d'os et d'aiguilles de cactus, des lances servaient à la chasse des lions de mer et des camélidés sauvages, alors que pointes et couteaux provenaient d'éclats de pierre. Les Chinchorros n'avaient pas de vaisselle en céramique, pas d'objets métalliques ni de textiles tissés, mais cela n'était pas un handicap social : leur technique de pêche simple mais efficace leur permit de prospérer sur les côtes du Pacifique pendant plusieurs millénaires…

Il existe plusieurs types de momies : les momies naturelles par dessiccation, et quatre types artificiels : rouge, noire, de boue, et bandées, tous avec des sous-types. Quels sont leurs distinctions majeures et leur longévité ?

Il y a des grandes variations dans leurs techniques de momification. Pour mieux comprendre l'évolution de leurs pratiques mortuaires, j'ai divisé les complexes momies Chinchorro ( dans la classification de Uhle ) qui étaient profondément préparées et ornementées, en trois styles : rouge, noir et bandé.

En gros, les momies noires représentent des enterrements secondaires semblables à des statuettes. Elles ont un renforcement interne à base d'os, de roseaux, de bâtons et d'argile ; et une surface externe de peau avec une peinture à base de manganèse. Les traits faciaux étaient reconstruits et évoqués, avec une courte perruque ajoutée à la tête.

En revanche, les momies rouges étaient empaillées, avec un bâton ajouté en renforcement intérieur après les incisions destinées à enlever chair et organes internes. Terres, herbes et plumes étaient utilisées pour remplir les cavités ainsi laissées. Sur leur extérieur, les corps étaient peints en rouge vif de la tête aux pieds, à l'exception du visage qui était peint en noir ou marron. Une longue perruque de 60 cm ornait la tête. Des traits faciaux étaient modelés pour donner un peu de vie, et ressemblent au Cri du peintre Edward Munch.

Les momies bandées sont une variation des momies rouges : leurs corps sont peints en rouge, apparemment sans chairs autre que la peau bandée ensuite.

Les momies noires se concentrent autour de 5000 - 3000 AE, alors que les momies rouges et bandées datent de 3000 - 2000 AE. Des corps desséchés par le désert ( momies dites naturelles ) se rencontrent communément, et avant le style noir, et après le style rouge.

Les momies de boue sont des corps couverts d'une fine couche de boue, à son tour couverte d'une pâte de boue. Cette pâte, de quelques centimètres d'épaisseur, était appliquée de la tête aux orteils. Ces types de corps couverts de boue se concentrent autour de 1700 AE.

La typologie de Uhle est depuis communément utilisée ; en quoi votre nouvelle classification est-elle plus robuste ?

La différence entre la typologie de Uhle et la mienne est plutôt quantitative que qualitative. J'utilise encore ses définitions de momies naturelles et momies couvertes de boue, mais j'ai subdivisé ses momies complexes en momies noires, rouges et bandées. Uhle soutenait que les Chinchorros vivaient autour de l'an 100 de notre ère, mais nous savons maintenant que la momification artificielle débuta avec le style noir vers 5000 AE, et déclina avec les momies de boue vers 1700 AE.

Vous distinguez cinq époques dans la culture Chinchorro. Raisons et caractéristiques ?

Durant les années 1990, la culture Chinchorro fut étudiée comme un phénomène culturel sans frontières, que j'ai divisé en époques pour attirer l'attention sur leurs variations et chronologie culturelles. En effet, si l'on veut comprendre les 3000-4000 ans de l'histoire des Chinchorros, et en particulier l'évolution de leurs pratiques de momifications artificielles, il faut affiner notre chronologie et identifier les changements culturels.

La première époque représente l'arrivée de la population dans la région, la seconde : le développement des pratiques de momification, la troisième : l'apogée de la momification ( style noir ), la quatrième : leur déclin, et cinquièmement : la disparition des pratiques de momification. Par exemple, en recherchant des périodes culturelles plus courtes, nous pourront peut-être comprendre pourquoi les styles changèrent.

Quand, comment et pourquoi cette culture aurait-elle investi tant d'énergie dans la momification ?

Quand et comment, sont plus faciles à répondre qu'au pourquoi. La momification artificielles par les Chinchorros débuta vers 5000 AE dans la Vallée des Camarones, près de la ville actuelle d'Arica. Il semblerait que les Chinchorros ait commencé leur tradition en momifiant d'abord des enfants, et que les techniques de momification aient connu ensuite divers degrés de sophistication. Je tiens le style noir pour le plus sophistiqué, mais le style rouge est le plus impressionnant visuellement.

Mais il est difficile d'avoir une réponse simple à leurs raisons. C'était dû le plus probablement à leurs croyances religieuses dans l'au-delà et au concept de l'unité corps-âme. Par exemple, pour que l'âme survive, le corps devait être préservé à tout prix, sinon les gens pensaient qu'il pourrait passer son temps à effrayer les vivants. Les Chinchorros considéraient leurs momies vraisemblablement comme de puissantes entités habitant un monde parallèle : les morts étaient membres de la société vivante à l'instar des statuettes de saints chrétiennes ( corps visibles mais esprits invisibles ).

Qu'en est-il de leur adoration des enfants et du cannibalisme ?

L'attention mortuaire portée par les Chinchorros à leurs enfants est unique. Dans les sociétés hautement stratifiées comme la nôtre, les enfants des couches basses ne reçoivent que de simples ou maigres dispositions mortuaires. Mais dans un petit groupe, la mort de quelques enfants menaçait certainement la survie du groupe entier. Affection et peine peuvent donc avoir déclenché cette préservation des enfants.

Je pense que le cannibalisme est possible, mais cela reste une spéculation pour le moment : le démembrement du corps était causé par les pratiques mortuaires plutôt que par la consommation de chair.

La momification donne-t-elle des indications sur les croyances et autres rites des Chinchorros ?

La momification artificielle révèle une croyance complexe dans l'au-delà et une pensée complexe. En outre, il semble que les momies Chinchorro étaient faites pour festoyer avec les vivants, et non destinées à être enterrées dans une tombe comme les momies égyptiennes. Pour les Chinchorros, le monde surnaturel était plus important que les considérations économiques ou politiques.

Quelles corrélations tirez-vous des 282 momies trouvées à ce jour ? Vu leur étalement sur cinq millénaires, c'est un chiffre bas. Comment l'expliquer ?

Je pense qu'il y a encore d'autres momies, mais elles sont souvent détruites par les villes grandissantes, Arica en particulier. Cependant, je ne m'attends pas à en trouver des milliers, car les cimetières et les momies trouvées indiquent une densité basse de population. Les momies trouvées par Uhle de 1919 à 1922 en font partie. Elles sont conservées au Musée National d'Histoire Naturelle à Santiago et au Musée d'Histoire Naturelle de Valparaiso. Celles que Junius Bird exhuma dans les années 1940 le sont au Musée National d'Histoire Naturelle à New York, et celles que Carl Skottesberg trouva en 1924 sont au Musée Ethno-graphique de Göteborg, en Suède. D'autres momies sont conservées au Musée Régional de Iquique au Chili. Cependant, la plupart des momies sont conservées au Musée Archéologique San Miguel de Azapa, à Arica au Chili.

Il y a quelque débat sur le fait de savoir si des cultures andines ultérieures ont pratiqué la momification. Pourquoi ?

Les chroniqueurs comme Inka Garcilaso de la Vega ont dit que les Inkas royaux étaient embaumés, mais cela n'a jamais été prouvé. Malheureusement, nombre de momies royales furent détruites par les conquistadores espagnols. Mais il vrai que les Inkas et d'autres cultures andines vénéraient, paradaient et festoyaient avec les morts : « les Indiens ont cet acte bestial de vénérer les corps des morts » écrivit Bernabé Cobo dans son Relogion et Coutumes Inkas de 1653. Felipe Guaman Poma de Ayala, dans son El Primer Nueva Cronica y Buen Gobierno de 1615, relate : « novembre était le mois des morts. Les décédés étaient enlevés à leurs tombes et redressés avec de riches habits et des plumes. Ils donnaient aux morts à manger et à boire. Les gens dansaient et chantaient avec les morts, en les promenant dans les rues. Beaucoup d'argent était dépensé pour festoyer avec les morts »

Le culte des morts semble être un phénomène presque universel. La momification peut résulter d'un accident de l'environnement ( momification naturelle ) ou d'une entreprise vouée à préserver les morts. Les lieux secs ou froids peuvent momifier des corps naturellement. Parfois cependant, les parents veulent éviter la déliquescence du corps et préservent le mort en utilisant diverses techniques telle que l'éviscération.

Les Chinchorros excellaient dans l'altération des corps pour assurer leur préservation. De même, les Indiens Muisca de Colombie préservaient leurs morts et ornaient leurs squelettes. Au Pérou, les Chachapoyas ont créé des sacs mortuaires élaborés, et bâti des mausolées complexes dans des lieux difficiles à trouver. Les vivants voulaient protéger les morts des ennemis et des pilleurs. Dans les îles aléoutiennes, les dirigeants morts étaient éviscérés et les cavités corporelles remplies d'herbes, le tout enterré en cavernes.

Quelles analogies ou différences avec les momies égyptiennes ?

L'Egypte ancienne était une civilisation avec prolétaires, et des classes militaires et gouvernantes. Elle développa l'écriture et l'agriculture autour de larges cités et temples. Leurs pratiques mortuaires étaient basées sur un statut social acquis ou hérité, contrairement au Chinchorros qui étaient de petits groupes de pêcheurs avec une faible densité de population, une organisation lâche, et peu d'artefacts culturels.

Mais ces deux cultures développèrent des niveaux extrêmes pour préserver leurs morts : l'un utilisa le natron, l'autre terres et bâtons, avec le même résultat : une momie. Les Egyptiens cachaient leurs morts, les Chinchorros les embrassaient ; la momification égyptienne tournait autour du prestige, richesse et pouvoir, celle des Chinchorros reposait sur une vue démocratique et humaniste des morts, puisque tout le monde était momifié, même les fœtus.



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