La vie artificielle traîne ainsi une très vieille histoire derrière elle. De fait, elle date de l'Antiquité, dont on retrouve pour chaque créature, et ce jusqu'au XVIIe siècle, la trinité suivante : 1. un matériau de base : argile pour le golem, ivoire pour Galatée, cuivre ou fer pour les robots, 2. une conception ex-nihilo entre les mains de l'Homme, 3. mais avec une intervention divine finale pour lui donner vie…
L'imaginaire mésopotamien de l'humanité faisait déjà de nous les premiers robots ! En effet, leurs dieux qui œuvraient pour une élite oisive, décidèrent un jour de fabriquer des pantins doués de vie, mortels et plus sots, pour bannir toute rébellion… Soit une sorte de première mouture de l'idée développée par Karel Čapek R.U.R. .
La Grèce …
Bien plus tard, on retrouve un être artificiel en mythologie grecque : Héphaïstos, le dieu du feu et des métaux ( cf. image ci-dessus ). Il forgea un géant de cuivre ( Talos ) disposant d'une catapulte et d'un lance-flamme, qu'il offrit au roi Minos pour l'aider à défendre la Crète de ses envahisseurs… L'Iliade décrit d'ailleurs la collection de statues vivantes de Héphaïstos…
Pygmalion, jeune roi de Chypre et sculpteur solitaire, est un autre mythe de vie artificielle. Ovide raconte dans ses Métamorphoses comment Pygmalion à partir d'une grande pièce d'ivoire sculpta Galatée, cette jeune femme dont il s'éprit éperdument : « elle avait toute l'apparence d'une véritable vierge que l'on eût crue vivante et, si la pudeur ne l'en empêchait, désireuse de se mouvoir : tant l'art se dissimule grâce à son art même ». L'inertie de son œuvre l'obséda tant qu'il lui fit des offrandes ; et lors d'une cérémonie à Aphrodite, Pygmalion lui pria d'insuffler la vie à sa statue, vœu si bien exaucé que le sculpteur put même épouser sa création…
Les premières allusions au mouvement sont dans les colosses de Memnon qui gardaient à Thèbes l'entrée du temple d'Aménophis III ( 1391-1352 ), et dont un historien grec a dit : « dès que la statue était touchée par les premiers rayons du soleil et que la chaleur atteignait ses lèvres, elle émettait un son et semblait lever gaiement les yeux vers la lumière, comme un homme qui se chauffe au soleil »… Dans les faits, sans doute existait-il une voie par laquelle l'air s'engouffrait au dos des statues avant de ressortir par la bouche avec un sifflement…
La Kabbale et le Golem
Le golem ( embryon en hébreu ) est le fruit de la Kabbale, doctrine juive apparue au Moyen-Âge dans le Midi de la France et en Espagne, entre autres. Cette créature anthropoïde, puissante et redoutée, revient hanter Prague avec tous les 33 ans la fâcheuse habitude d'échapper à son géniteur… Il y a d'ailleurs des interprétations au cinéma ( Der Golem de Paul Wegener, 1920 ), en littérature ( Le Golem de Gustav Meyrink, 1915 ), dans les jeux de rôles et même en BD ( la Schtroumpfette est un golem )
De tous les traités rédigés du Ier au Xe siècles, deux traitent du golem et des modalités de sa création : 1. Le Livre de la Création ( Sefer Yetzirah ) pour les différentes parties du corps où les potentialités de l'âme sont liées aux 10 premiers nombres ( séphiroth ) et 22 lettres hébraïques, et 2. Le Livre de la Splendeur pour les parties cosmogoniques et cosmologiques du premier.
Il y a ici un rapport très fort au divin… Le rabbin praguois Morenu ha-Rav Loew ( ~1525 - 1609 ) précise même avoir utilisé, outre une terre vierge, les quatre éléments Esch, Majin, Ruach et Aphon ( soit : feu, eau, air et terre ) : « je vais créer un golem qui aidera les gens dans leur travail. Alors les gens seront moins fatigués à la fin de la journée et les enfants auront le temps pour jouer. Le golem pourra aussi patrouiller dans la ville pour maintenir la loi et l'ordre ». Mais un jour, le golem fuga comme un dératé, en hurlant sur les passants et en lançant des pierres, détruisant tout sur son passage… On ne le revit jamais plus.
A première vue, le golem serait pour les Juifs un instrument de libération de leurs oppresseurs. En effet, exalter la puissance du verbe démontrerait sa puissance, car singer Dieu ne revient-il pas à maîtriser les mêmes pouvoirs complexes qui donnèrent le jour à Adam dans la Genèse ? Créer un homme autrement qu'en s'unissant à une femme fait du golem un mythe revisité de la création d'Adam : Adam est à Dieu ce qu'un golem est à l'homme, c'est-à-dire une créature nécessairement imparfaite… Ainsi, le golem aurait-il pu germer ailleurs que dans un imaginaire juif profondément traumatisé par des siècles de persécutions ? Ne serait-il pas ainsi aussi un ersatz de messie vengeur et protecteur des reclus du ghetto ?
Pour ceux que cela intéresse, voici une recette de Golem :
1. Choisir une bonne argile vierge, 2. la modeler avec doigté selon l'image désirée, 3. effectuer la marche circulaire en n'oubliant pas de réciter les 221 formes de l'alphabet secret ( cf. Gargamel et sa Schtroumpfette ), 4. n'apposer qu'en fin sur son front la lettre hébraïque Emeth ( vérité ) pour lui donner vie. . Pour la détruire, enlever la majuscule d'Emeth, ce qui donne le terme Meth, signifiant mort.
L'histoire des précurseurs continue dans Les premiers Automates : du XVIIIe au XXe siècles . |