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Publié en 1431, De Voluptate est un étonnant réquisitoire envers la liberté de chacun, sans entraves sociales, religieuses ou philosophiques. C'est cette acception large du plaisir que développa cet observateur, authentique et perspicace, qui ne transigea pas avec la vie… Paru en 1431, ce livre est si riche que ne seront ici commentés que certains thèmes. A titre personnel, le premier des trois livres qui le composent me semble le plus profond, sans doute celui qui dévoile le mieux la pensée et la personnalité de Lorenzo Valla. Les comparaisons sont toujours hasardeuses, mais l’auteur appartient à cette catégorie d’esprits libres tels Sénèque ou Nietzsche… Le texte clair, et pénétrant, à l’image de la modernité de ton et du verbe qui témoigne de la pertinence du texte comme de l’intelligibilité de l’esprit humain à travers les siècles. Les connaissances linguistiques de la traductrice, Laure Chauvel, s’étendent à une belle maîtrise du français : le rendu est limpide, fluide et élégant, sans faillir au long des 260 pages. Et comme à l’accoutumée, l’esthétique superbe et la facture de qualité de ce volume de la Bibliothèque Hédoniste des éditions Encre Marine assurent cohérence dans la précellence, avec en outre dix-sept pages de fac-similés de l’édition originale.
De la Volupté avant toute chose…
Construit en dialogues didactiques et contradictoires, les trois livres de ce De Voluptate « visent à réfuter et à éradiquer la secte stoïcienne : le premier montrera que le plaisir est le seul bien, le second, que l’honnêteté de ces philosophes n’est même pas un bien et le troisième, ce que l’on doit tenir pour véritable et faux bien (p.23) ». D’une certaine manière, ce sont trois variations sur le même thème de plaisir, dans le sens élargi de satisfaction des besoins et désirs, comme cela est aujourd’hui décrit en sciences comportementales. Aussi les différents exemples de Valla concluent-ils presque tous sur la quête de plaisir que chacun recherche : « laissez l’affaire suivre son cours. Je montrerai, lorsqu’on me le demandera, que le nom même de l’honnêteté est vide, futile est très dangereux, tandis que rien n’est plus agréable ni plus souverain que le plaisir (p.55) »… Et cela souvent en opposition avec les enseignements de l’Eglise, Valla se surpassant dans les pirouettes logiques pour donner le change.
Sont aussi reprises les contradictions, apparentes ou fondées, des opposants séculaires aux hédonistes : « chacun pourra recueillir à sa guise le soutien de son argument comme le faisait ton Sénèque, un fervent adepte de la doctrine stoïcienne qui puisait tant d’idées chez Epicure qu’on dirait quelquefois que Sénèque était épicurien et qu’Epicure était stoïcien (p.43) ». Ce passage, qui montre le sens de la rhétorique chez Valla qui s’en défend, précède cet autre qui précise son regard sur les stoïciens : « ce qui me déplaît est que vous, les stoïciens, austères et sévères, vous voulez que presque tout relève du vice et de la honte ; et vous ramenez tout à une vaine sagesse, en tout point parfaite et accomplie. Ainsi, tandis que vous vous délectez à vous envoler merveilleusement et à atteindre les hauteurs, vos ailes artificielles, contrefaites et fixées avec de la cire, fondent et vous tombez dans la mer comme le stupide Icare (p.44) »… Valla questionne les dogmes établis et n’hésite pas à dénoncer les voiles de fumée, en pleine époque de l’Inquisition, ce qui n’est pas sans courage ; qu’on se souvienne simplement qu’un autre penseur, Giordano Bruno, termina un siècle plus tard, en 1600, au bûcher, pour similaires franc-parler et défense de la vérité…
La Chasse au superflu
La citation précédente peut être étendue à tous les hiérophantes qui, pontifiant à l’envi, se perdent en conjectures creuses et controuvées : « en effet, tu vois qu’ils ne sont pas peu nombreux ceux qui, admirant et voulant imiter chez les plus grands auteurs celle que j’appelle abondance du style, en arrivent à un affreux bavardage. Telle est en effet l’action d’inculquer des arguments, la redondance d’exemples, leur répétition, le détour dans le discours car ils se présentent à qui veut s’en emparer, comme le vin, si bien que je ne sais si c’est plus inutile ou plus honteux (p.95) ». En fait, tous « ces gens rabâchent à haute voix qu’il faut rechercher les difficultés, ce que la nature nie certainement (p.56) »… Dit autrement en français moderne, les gens recherchent midi à quatorze heures par refus de nuancer ou réviser les cadres établis, surtout s’ils sont l’erreur… Ainsi, en parlant des stoïciens : « depuis qu’ils croient que c’est un crime de dévier d’une opinion qu’ils ont énoncée une fois, ils n’abandonnent jamais et préfèrent se faire massacrer dans une discussion plutôt qu’être faits prisonniers comme les plus sauvages des animaux (p.52) ». Et il « passe sous silence avec quelle peine les bonnes habitudes sont inculquées. Non pas seulement les enfants, mais aussi les adultes et la plupart des gens en général admettent mal la punition, alors qu’ils devraient être plutôt heureux d’être corrigés et d’être instruits du motif de leur faute. De plus, et le pire de tout, ils se mettent souvent en colère contre les personnes de qui ils ont reçu le bénéfice de la correction (p.34) »…
Alors, « pourquoi parler de Platon ? Disons plutôt de la nature. La loi julienne a été écrite tandis que celle de Platon est innée ; nous avons appris la première, nous l’avons acceptée, lue tandis que la seconde, nous nous la sommes appropriée, nous nous en sommes nourris et l’avons suivie ; l’une nous a instruits, l’autre nous a façonnés ; la première nous forme, la seconde nous imprègne ; enfin, l’une est civile, l’autre est naturelle, observée par bien des gens qui, à mon avis, sont avisés (p.81) »… Car « ô homme avisé, quand as-tu vu que les hommes honnêtes sont davantage dans les bonnes grâces de la nature que les autres ? (p.48) ». Car plaisir, comme satisfaction, est aussi synonyme d’utilité : « à l’utile correspond l’agréable, tandis qu’à la droiture correspond la moralité et bien que certains séparent l’utile de l’agréable, leur ignorance est trop criante pour qu’elle mérite d’être réfutée (p.48) », puisque « dans les exemples que j’ai donnés, ce que vous avez dit de plus moral apparaît comme étant le plus utile […] certainement parce que c’est le plus utile à la vie, aux richesses ou à la réputation (p.128) ». Pour des développements plus modernes, on pourra se référer à l’excellent La Nouvelle Grille de Henri Laborit.
De l’Eternel Retour au Troupeau
A en juger par la quantité de références, Valla était instruit et imprégné des principaux auteurs classiques : Crassus, Diogène, Eudoxe, Juvénal, Lactance, Lucain, Ovide, Quintilien, Sénèque, Térence, Tibulle… Les penseurs latins prédominent largement comme l’indique son admiration pour la civilisation romaine exprimée à plusieurs endroits. Il en tira ses enseignements, qu’il cite volontiers pour étayer son argumentaire, comme celle de l’éternel retour : « les âges se succèdent et chacun s’occupe de soi et non seulement il ignore ce qu’ont fait les âges passés, mais ne se soucie même pas de le savoir, ou alors, si on le sait, soit on juge mal ce passé, soit on l’admire trop peu (p.118) »… Dans cette même veine dite Nietzschéenne, il annonce aussi la notion du troupeau : « voyez l’affluence de cette multitude qu’avec raison nous appelons du nom de multitude ignorante (p.33) », contre laquelle il ne sert à rien de combattre : « je trouve seulement deux causes à la perversité humaine, et les deux dérivent de la nature elle-même. L’une montre que l’armée des vices est plus importante que celle des vertus, si bien que, même si nous le voulons, nous ne pouvons gagner le combat contre de telles forces. L’autre cause, réellement monstrueuse, est que nous ne voudrions pas vaincre les plus odieux, les plus intraitables et les plus tenaces ennemis, pas même si nous le pouvions (p.30) »…
Nul doute que Valla se considérait partie des hommes avisés : « je parle en général et pas pour toi, Leonardo, et je dis et crois que tu es un homme sage. Je dis cela avec le plus grand plaisir parce que, contrairement aux décrets des stoïciens, quelqu’un peut être sage (p.45) ». Cette sagesse a quelques relents didactiques d’un Cicéron et poétiques d’un Zarathoustra : « s’il s’en trouvait, comparé à un illustre et splendide orateur, je me cacherais comme une étoile devant les rayons du soleil. Je ne vous demande qu’une seule chose : confrontez sujet à sujet, cause à cause, et non éloquence à éloquence (p.42) »… Voilà pourquoi certains passages tiennent autant du discours que de l’aphorisme : « dans mon cœur, la joie fut immédiate, non pas parce que tu as défendu ma cause, mais parce que tu as dévoilé quelques secrets de ton âme (p.40) », « sois juge entre deux de tes ennemis plutôt qu’entre deux de tes amis parce que tu te concilies un des ennemis au lieu de t’aliéner un de tes amis (p.184) », « on sait bien qu’un acteur, qu’il soit avocat ou barreau ou comédien, est aidé par la beauté de son corps (p.61) », ou encore « la modération veut que tu te limites à un seul plaisir pour jouir de plus grands et de plus nombreux (p.77) »…
Sur le chapitre des guerres et du marché de dupes qu’est l’honneur de mourir pour la patrie : « vous affrontez spontanément la mort afin que les autres ne meurent pas, eux qui, à leur tour, n’ont surtout pas pensé à supporter des épreuves pour votre dignité. Je ne peux suffisamment comprendre pourquoi quelqu’un veut mourir pour sa patrie. Tu meurs parce que tu ne veux pas que ta patrie meure, comme si quand tu mourais, la patrie ne mourrait pas non plus (p.100) ». Voilà pour le plan individuel, l’élite s’exemptant généralement de ce que ses membres servent de chair à canon : « j’ai le devoir de me sauver plutôt qu’en sauver cent mille : ma vie est un plus grand bien pour moi-même que tous les hommes (p.101) »… Cet ouvrage, parmi d’autres de sa production, le prouve amplement. Enfin, Valla est de ceux qui sentent les parallèles entre l’homme et les autres animaux : « il est plus vrai de dire qu’il n’y a pas de différence entre la bonté envers les hommes et celle des hommes envers les animaux (p.136) », suivant en cela Quintilien : « les bêtes sauvages sont tellement plus magnanimes, dépassant les gisants et indignes de heurter les plus faibles (p.133) ». Sur les Amours
Et Valla d’enfoncer le clou dans ses développements sur la sensualité humaine. Les notions de plaisir et de volupté sont associées aux amours charnelles, présentes au long de son exposé, avec une grande ‘ouverture d’esprit’ : « si une femme me plaît et que je plais à cette femme, pourquoi entreprendrais-tu de nous séparer, comme en t’interposant ? Sépare ceux qui sont dans la discorde et qui s’extirpent et non pas ceux qui s’entendent et se font plaisir (p.79) ». Surtout si le gentleman aura été discret et attentif à préserver, sinon la vertu, la réputation de la dame ravie : « le mari n’en saura rien, tous les autres seront dans l’ignorance, la femme se réjouira, et toi tu prendras ton plaisir. Donc, si aucune dissension, ni infamie, ni inconvénient ne ressort de tes actions, penses-tu qu’un législateur soit à ce point inhumain et barbare pour être irrité par tes joies et celles d’une reine ? (p.146) »…
Mais « qu’en est-il si quelqu’un, pris en flagrant délit d’adultère, est condamné à mort ou à une autre peine ? Il subit le châtiment de son imprudence et non de sa faute, comme parfois un général est fait prisonnier en raison de son imprudence ou un navigateur poussé contre un rocher. Moi je ne les excuse pas, au contraire, je les accuse plutôt de bêtise. C’est une chose de tuer par bêtise, cela en est une autre d’accuser d’adultère (p.83) ». Bref, sus aux nigauds et aux imprudents ! Et ce grand observateur d’affirmer l’universalité des relations extra-maritales : « peux-tu être à ce point si ignorante et si crédule au point de penser que Collatinus se soit contenté de toi seule, surtout lorsqu’il était en guerre et absent de la maison ? […] Regarde Sextus à qui sa femme n’a pas suffi. Il est très équitable, puisque les maris apportent de l’attention aux autres femmes – et ils sont tous les mêmes –, que vous les femmes, vous vous comportiez de même (p.107) ». Cosí fan tutte…
Mais il ne s’agit pas que d’un réquisitoire envers les amours libres. Outre défendre la liberté féminine d’aimer en toute licence, Valla s’insurge contre l’institution du mariage : « je ne veux rien dire de plus outrageant contre les hommes qui regardent comme honorable le sacerdoce des femmes. Je dirais seulement que ceux qui louent ces institutions sont des fous, des faibles et des cupides (p.89) ». En fait, le contrat est une poudre aux yeux : « qu’est-ce que commettre un adultère ? Quel mot affreux ! Pourquoi faisons-nous une invective contre les adultérins s’il nous plaît de regarder attentivement la nature ? Il n’y a aucune différence si une femme s’unit à son mari ou à son amant. Exclus seulement la distinction créée par le mot pervers du mariage et tu auras fait une seule et même chose du mariage et de l’adultère. Union conjugale, alliance, mariage, quoi d’autre si ce n’est que la femme s’unit à un homme ou qu’elle devient mère de fait de son mari ? Ces deux choses peuvent être procurées à une femme par quelqu’un d’autre que son mari. Qu’est-ce que le terme ‘mari’ recouvre d’autre que celui de ‘mâle’ ? L’amant n’est-il pas non plus un mâle ? Vois s’il n’est parfois pas plus mâle que le mari lui-même (p.80) ». Le mâle Valla devait parler en connaissance de cause…
Ce livre est à parcourir avec attention, ne serait-ce que pour la beauté de l’ouvrage et le rappel de vérités premières largement ignorées. C’est pourquoi, sûr de son propos, Valla n’hésita pas à glisser : « je confie que mon discours ne vous sera pas désagréable »… Philippe CESSE © 2004-2007 - Les Beaux Esprits Se Rencontrent (LBESR) : Archivé édition N°10 : 01.IV.05 * * *
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