« Il y a tout un domaine que Picasso a ouvert et qui, en un certain sens, n'a pas été exploré : une forme organique qui se rapporte à l'image humaine mais en est une complète distorsion » Francis Bacon .
Le Déclenchement PICASSO
L'importance de l'œuvre de Pablo Picasso sur le peintre anglais d'origine irlandaise Francis Bacon n'est plus à démontrer. Bacon ne s'en cachait pas d'ailleurs, du moins à partir des années 1960 : « dans ma jeunesse, je ne faisais rien. Je ne pensais sûrement pas devenir peintre et, naturellement, je ne suis allé à aucune école. Picasso ! Les œuvres de Picasso en 1926-1930 ! J'en avais reçu un choc qui m'a donné envie d'être peintre. Pourquoi n'essaierais-je pas moi-même ? - me suis-je dit ( in Le Petit Journal des Grandes Expostions N°373, p.3 ) ». Cette découverte de l'œuvre de l'Espagnol remonte au voyage que Bacon fit à Paris en 1927-1928 après un séjour dans l'effervescence berlinoise, où se tenait l'exposition Cents dessins par Picasso à la galerie Paul Rosenberg ( juin - juillet 1927).
A l'exposition Bacon-Picasso, le commissaire et conservateur au musée Picasso Anne Baldassari revient sur la genèse de cette relation en reconstituant l'essentiel de la fameuse exposition de 1927-28, à partir des archives photographiques de la galerie Rosenberg. Cependant, pour des raisons logistiques vraisemblablement, cette reconstitution est reléguée en salle 3 dans la chapelle de l'hôtel Salé. Ainsi, le visiteur, déjà immergé dans l'univers d'élégante horreur de formes savamment déstructurées et dramatiques, doit affronter une juxtaposition de dessins sans lien direct avec les salles précédentes. Aussi cette salle, qui aurait pu constituer une parfaite introduction à l'exposition, se retrouve-t-elle égarée au milieu du parcours, où elle perd tout son sens…
Les Thématiques
Les salles suivantes réservent néanmoins de belles surprises : l'exposition s'articule en huit salles vouées chacune à une thématique commune aux deux peintres. Elles réunissent une centaine d'œuvres des deux peintres. La présentation est claire et la circulation simple : les œuvres respirent les unes par rapport les autres. La numérotation suivante renvoie aux numéros des salles :
1. Baigneuses et chimères, 1928-1935. Première phase de Bacon, dont il reste peu de témoignages, très inspirée du Cubisme et du Surréalisme de Picasso. 2. La clef de fer, 1928-1971. Triptych - In Memory of George Dyer (1971), peint suite au suicide de son ami : Bacon est confronté à une série de Baigneuses de Picasso, où la clé prend une grande importance. 4. Crucifixions, 1926-1933/1944/1988. Seconde version du Triptyque de 1944, Three studies of figures at the base of a Crucifixion, toile emblématique de l'artiste où les corps sont réduits à l'expression pure de la douleur. Il est entouré de plusieurs Crucifixions et Portraits de Picasso démontrant clairement son influence sur le traitement biomorphique des formes chez Bacon. 5. Tauromachies, 1969. Mis en parallèle avec l'Etude pour une corrida n°2 (1969) de Bacon, avec divers tableaux et dessins de Picasso sur la corrida : deux ambiances différentes pour une même énergie. 6. Têtes, 1909-1914/1930/1966-1978. Présentation de divers Portraits des deux peintres. C'est dans cette salle que la filiation semble la plus évidente. 7. Chutes, 1934/1954/1969. Confrontation entre la Figure allongée (1969) de Bacon et le Grand nu au fauteuil rouge (1929) de Picasso : le dialogue entre les deux toiles est saisissant. Les murs adjacents présentent diverses séries de dessins par Picasso. 8. Elégies, 1923/1972-1988. Triptych-August (1972) et Study from the Human Body (1987) de Bacon, opposés à La flute de Pan (1923) et à deux portraits de Picasso. La structure de l'espace pictural donne une éloquence particulière aux personnages. Mais les inconditionnels de Bacon risquent d'être déçus par sa faible représentativité : en effet, Bacon semble minoritaire face à Picasso, la plupart des salles n'en présentant qu'une seule œuvre, et cinq au mieux. On pourra s'en consoler en prenant son temps pour les admirer, compte tenu de combien les toiles baconiennes sont rares à Paris. A l'inverse, on frôle la surdocumentation du côté du peintre espagnol, déformation professionnelle du musée hôte : là où deux ou trois œuvres auraient amplement suffi à illustrer le lien, les murs sont littéralement tapissés de 'Picassos'. Les Plastiques
La première salle, qui présente le travail initial de Bacon ( du moins les seuls témoignages parvenus jusqu'à nous, l'artiste ayant détruit tout ce qui restait en sa possession en ne voulant en laisser aucune trace ), permet d'appréhender la grande influence que Picasso eut sur lui à ses débuts. En effet, en se cherchant, Bacon emprunta à l'Espagnol motifs, couleurs, compositions et essence… A travers le choix d'œuvres confrontées, telles La nageuse ( Picasso, 1929 ) / Studio interior ( Bacon, 1934 ), Baigneuse ( Picasso, 1928 ) / Composition ( Bacon, 1933 ), ou Demoiselle ( 1929, Picasso ) / Interior of a room ( Bacon, 1935 ), le parallèle est indéniable. En s'étant essayé au cubisme et au surréalisme, on note déjà un goût pour les torsions physiques comme expression des tortures psychologiques de ses personnages qui tant caractérisent l'œuvre de Bacon.
La suite de l'exposition propose une approche différente des deux artistes : bien que partageant une problématique artistique proche, leurs plastiques divergent sur la forme. Leur vision transposée de la réalité ( où l'obscène, le monstrueux et la fantasmagorie charment étrangement ) montre comment Picasso et Bacon diffèrent sur le plan plastique. Ainsi, là où Picasso choisit l'opulence et le remplissage, Bacon travaille le vide ; là où Picasso préfère la frontalité brutale, Bacon travaille tout en nuances ; là où Picasso traite le cerne et l'aplat, Bacon travaille en relief en laissant les formes se battre dans leurs contours ; et là où Picasso déstructure la forme, Bacon déstructure l'intérieur même de la forme.
La Philosophie
Les plastiques différentes des deux peintres offrent néanmoins des corps torturés et vrais à la fois, qui évoluent dans un décor artificiel, intemporel et impersonnel, et accentuent leur plastique comme leur présence. On ressent dans ces toiles toute la force et l'essence même du peintre : peindre répond à l'instinctivité comme un certain retour à l'animalité, animalité des formes déchirées, tourmentées, ravagées, martyrisées…..
Il s'agit donc de peintures de la sensation, et non d'une représentation de la véracité. L'un comme l'autre ne peignaient pas par simple plaisir, mais cherchaient à exprimer toute la violence qu'on inflige à l'autre comme à soi : violence de l'acte pictural, violence des formes, violence des toiles envers le spectateur, violence de la vie.
Picasso et Bacon sont ainsi des peintres de la vie, dans toute sa beauté comme dans son atrocité…
Thomas Dupont |